Frappes chirurgicales, publiées dans La Revue littéraire, N°26 / mai 2006

 

                                  L’homme, la femme et leur avenir incertain                                                     

 

Au Salon du livre de cette année, j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup plus de femmes que d’hommes. Pour en être sur et certain, je me suis caché, sur le stand de POL, derrière les  stars de la maison (Marie Darrieussecq, Nicolas Fargues, etc.) qui signaient leurs livres, assaillis par la horde de lecteurs. J’avais devant moi un verre de blanc et une feuille. Je comptais tous les visiteurs qui passaient par là : ????… Donc pas seulement les visiteuses qui attendaient comme des affamées devant le pauvre Fargues – moi, j’étais juste derrière !- mais aussi celles et ceux qui passaient sans s’arrêter, qui en avaient sans doute marre et se pressaient vers la sortie ou purement et simplement avaient peur de l’élégante couverture blanche de POL et voulaient l’éviter…Bon, d’accord, maintenant elle est souvent habillée par une jaquette, mais les gens ne le savaient pas encore. Pas tous…
                        Voilà, chiffres à l’appui, on pouvait compter un homme pour trois femmes et demie. Je vous épargne les calculs exacts. La vérité si je mens ! Du moins sur l’allée K, l’allée de POL, mais aussi de Minuit, Denoël, Galilée et j’en passe. Sur la même allée, je reconnais, il y avait aussi les Editions des Femmes, mais vous pensez sérieusement qu’Antoinette Fouque attire plus les femmes que Nicolas Fargues ?
                        En face du stand POL se trouvait celui, un peu plus grand, de Denoël. Il n’est pas exclu que les visiteuses fussent attirées également par un petit monsieur brun, mince, aux yeux brillants et vraisemblablement intelligents. Je l’avais déjà vu à la télévision, mais je ne me rappelais plus son nom. Il transpirait par tous les pores…Il signait gaillardement un petit livre d’un rose chatoyant, un peu la couleur des dessous de ma grand-mère. Son titre promettait beaucoup : Le premier sexe. Quant au nom de l’auteur, Eric Zemmour, ça rime avec l’amour ! Tiens, c’est lui le rival de Fargues et je me suis mis à compter les femmes et les hommes qui faisaient la queue devant la pile de ses livres. Il y avait toujours plus de femmes que d’hommes, mais dans une proportion raisonnable. Serait-il un macho ? Mais pas du tout, enfin, pas forcément, il est plutôt spécialiste de politique intérieure. Ma pauvre mémoire travaille au ralenti, mais travaille encore…Grand reporter au Figaro, il a écrit plusieurs bouquins parmi lesquels Les Rats de garde, en collaboration avec Patrick Poivre d’Arvor.
            J’ai lu son dernier livre comme un polar. Au début, on a vachement peur. L’homme (blanc ?) s’épile, porte des bijoux et rêve d’amour éternel. Son idéal, c’est la femme. Eventuellement, sa femme. Un peu comme le personnage de Nicolas Fargues. Alors, bien entendu, il est handicapé,il ne peut pas être à la hauteur de son idéal. Il a beau rester à la maison, refuser le CPE, le CNE et d’autres contrats douteux, préférer s’occuper des enfants, faire les courses et rêver de tomber enceint. Obstrué par des siècles de domination masculine, il semble encore maladroit dans sa nouvelle posture. Le plus grave, c’est qu’il ne baise plus. Il aime. Comme le narrateur du livre de Nicolas Fargues (J’étais derrière toi) ; mais pour atteindre l’idéal féminin il ne suffit pas d’aimer comme un enfant sa femme, ni de se faire rosser par elle….Maladroit, naïf, indécis, le mâle dominateur  sera de plus en plus dominé.
            Et les banlieues alors ? Les « barbares » des banlieues, les casseurs, les Fofana et autres Youssouf déchaînés, ceux-la ne sonnent-ils pas la révolte ? Pas tout de suite…Ils sont dévirilisés par le chômage et forment un « no man’s land anthropologique » (Emmanuel Todd). Ils ne sont pas capables de fournir un modèle, encore moins d’inverser à eux seuls la tendance. En fait, si j’ai bien compris, il s’agit plutôt d’une dévirilisation que d’une féminisation. Et on est tenté de parler également d’une déféminisation du  sexe dit faible et actuellement de plus en plus fort. Ca passe par le travail à tout prix, même avec un salaire inférieur à celui des hommes. Les patrons ont besoin du travail bon marché. Chez eux et non pas en Chine. Ils s’efforcent de substituer le rêve féministe au rêve communiste. Voilà le piège du capitalisme arrivé dans sa phase terminale.
             D’accord, et après ? Qu’est-ce qu’il nous réserve, l’avenir ?
En final de son petit livre, Eric Zemmour vire à « l’optimisme »: le salut viendrait des Etats-Unis et/ou des banlieues. Il parle sans rire des bottes de Texan de George W.Bush et, sans crainte de se contredire, de la virilité de l’Islam. « Ces deux modèles répondent d’ores et déjà à la demande d’ordre qui transpire par tous les pores de la société française, minée par trente ans de désordre féminin. L’anarchie appelle la dictature, à l’anomie succède la tyrannie. » Eh ben, rien à dire, l’avenir est radieux !
Puisqu’il est généreux, notre Zemmour, il nous laisse quand même une petite porte de sortie. En cas d’incendie…Mais c’est plutôt une chatière ! Tout dépend des femmes. Elles pourraient se mettre à « rétropédaler » pour échapper au piège du capitalisme. Car en réalité  elles sont affolées par la féminisation accélérée de leurs hommes qui, justement, ne veulent guère revenir à leur ancienne condition, « trop contents de s’être enfin débarrassés du fardeau qui court entre leurs jambes. » Tout cela, ça fait un peu désordre. Le polar finit en comédie de boulevard.

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Apparemment, Eric Zemmour n’est pas un vrai macho. Le vrai macho, le grand pourfendeur du féminisme, Philippe Murray, vient de mourir d’un cancer dans un hôpital de Paris. Dans le Nouvel Observateur, Jean Baudrillard rend hommage à l’auteur des « Exorcismes spirituels ». Comme d’habitude, Baudrillard tire la couverture  à lui, parle de « l’empire du Bien »,  de l’extension du domaine « de la farce » qui mène à la « terreur blanche ». Il oublie un peu Murray qu’il cite pourtant en s’adressant aux djihadistes après l’attentat du World Trade Center : « Nous vous vaincrons parce que nous sommes plus morts que vous ».

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L’autre Philippe, mon souffre-douleur – comme l’appelle mon ami François L.- a rendu lui aussi un hommage, mais pas à un mort, au contraire, à quelqu’un de bien vivant et qui, à présent, a le vent en poupe , Nicolas Fargues : derrière lui, des dizaines de milliers de lectrices, les joues gonflées, soufflent pour créer le courant qui va le porter vers la gloire. Philippe Sollers est lui aussi parmi elles. Admirez un peu sa plume de publicitaire émérite: «  La guerre des sexes. Un couple marié, avec enfants, se déchire. Sur l’amour, la jalousie, l’humiliation, le désir et l’enfer, le trentenaire Nicolas Fargues a écrit un roman magnifique » Tout y est dès le début! Le lecteur, la lectrice surtout, n’a pas besoin de lire le reste de l’article, il n’a qu’à foncer vers la première librairie de son cartier. Mais moi, pervers polymorphe, j’ai lu…J’ai même compté, comme au Salon les femmes, les nombreux adjectifs de l’article. Son enthousiasme semble sincère. Comme pour Houellebecq il  flaire le succès du livre, alors ses narines se dilatent, ses yeux s’exorbitent, une seconde il réussit à prendre la place de l’auteur. C’est son secret, il aimerait tellement avoir du succès auprès du grand public, qu’il est capable de le vivre par procuration et du coup de paraître généreux…


                                                           
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Si j’étais une femme, mais une féministe, une vraie, je serais une admiratrice fanatique de Marie Darrieussecq. J’ai lu son dernier livre, un volume de nouvelles. J’ai adoré l’une d’elles –Jürgen, gendre idéal. Il y a un croisement entre le fantastique et l’humour que je trouve très subtil. La narratrice est une photographe  de mode qui vit à Londres avec son mari, Jürgen. Il est drôle, il s’occupe de leurs enfants avec « efficacité ». Elle photographie des clowns à poil et n’est pas sûre de son art. Jürgen l’encourage à se photographier toute nue. Elle a une vraie passion pour les orifices de son propre corps qu’elle photographie sous toutes les coutures. Elle nous parle aussi de sa mère, restée en Allemagne, qui est veuve, et de son père qu’elle n’a jamais connu. Un jour, sa mère lui téléphone, paniquée : son chat a disparu. Elle et Jürgen se rendent en Allemagne, à Munich. On cherche le chat désespérément. Jürgen, lui, est le plus efficace, comme d’habitude. C’est lui qui retrouve le cadavre du chat et sait consoler sa belle-mère qui a l’air complètement séduite par son gendre.  On enterre le chat dans un cimetière pour animaux. Quant à la belle-mère, elle a besoin de se reposer dans une clinique. Quand elle revient chez elle, le chat ressuscite. Le père aussi. Il ressemble à Jürgen.
On apprend, en lisant les petites notes à la fin du volume, que cette nouvelle a été inspirée par les photos de Jürgen Teller  qu’on peut voir à Paris à la Fondation Cartier. Dans beaucoup de photos, Jürgen Teller se montre nu. « Je me fiche de mon apparence », déclare-t-il à la presse.

 

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J’ai fait un rêve. J’étais un vieux critique littéraire, je vivais en Roumanie et j’adorais la littérature française. C’était ma mère nourricière. J’essayais  de me tenir au courant  de ses dernières tendances. On m’avait dit que Frédéric Beigbeder  passait aux yeux de ses lecteurs pour un grand écrivain. Tout le monde le lisait. Ceux qui n’avaient pas le temps de le lire, le regardait à la télé. Il était beau. Comment ne pas admirer son menton volontaire, sa chevelure rebelle, son regard perçant. En Roumanie on avait traduit tous ses livres. Il était venu une fois, visiter Bucarest, les femmes se bousculaient devant lui, tentaient de le toucher, criaient, désespérées.
Je me suis réveillé en sueur…

 

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En Roumanie aussi il y a des femmes écrivaines pleines de talent et d’énergie. Gallimard a publié récemment le roman de Gabriela Adamesteanu – Une matinée perdue. C’est un roman polyphonique où le réalisme de type traditionnel s’appuie sur des stratégies narratives  des plus modernes. C’est également un roman « féminin », car la voix et le regard narrateurs appartiennent surtout à des femmes. La figure féminine de Vica, la femme « du peuple », une sorte de Léopold Bloom en jupons, s’impose par la force de son monologue intérieur qui, de temps en temps,  s’extériorise: les souvenirs et les réflexions deviennent bavardage, colportage, l’hypocrisie et la mauvaise foi y sont présentes avec une rare efficacité romanesque. Ainsi, soixante-dix ans d’histoire roumaine défilent sur des modes différents : grave, comique, tendre, moqueur, etc.

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- Lis le dernier livre de Sollers, me pousse François. Il y a de la philo dedans, comme tu aimes. Il cite Nietzsche à tout bout de champs…
- En citation il est fort. Rien à dire. Mais sur la couverture c’est marqué roman. Et il y a plus de 500 pages…
- Roman, tu parles…Un essais déguisé en roman.
Finalement j’ai lu La Vie divine ( Gallimard, 2006). Et je pourrais en dire du bien, car la lecture est agréable. Sollers, même sans citer, peut écrire bien. Il est inventif quand il se lance dans ses coq-à-l’âne. Là, on voit qu’il a du talent, du vrai talent. Et le courage de battre la campagne, il délire avec une certaine grâce. Son écriture est comme une danse, elle est joyeuse, apparemment frivole, narcissique, oui, mais solaire, aztèque, sacrificielle… Il n’est pas coincé de la plume comme son pote Houellebecq, allié de circonstance devant le Public tout-puissant…
François me regarde stupéfait.
-Alors tu l’aimes ? dit-il.
-Je le déteste. Pour moi, il est le dindon de la littérature française lorsqu’elle vire à la farce, ses phrases sont creuses, son rythme est mécanique, il revendique le droit de dire n’importe quoi, de se contredire,  d’avoir « chaque matin deux visions du monde ».
-Alors ?
-Alors rien…Je me sens piégé. J’ai lu dans Le Journal du Dimanche (du 26 mars), tu sais il y publie son « journal du mois »… attends, écoute ce qu’il dit en parlant de BHL : « Il a compris – dit Sollers – cette grande loi fondamentale : faire travailler, sans relâche, l’adversaire, pour soi. » Il prend la défense de BHL qui, selon lui, est une fausse victime, car « c’est lui qui mène la danse ». Plus jaloux qu’ironique (on a déjà publié six biographies de BHL !), Sollers se démasque, il fait vraiment pitié…

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J’ai été impressionné par un livre sur une femme peintre. Elle s’appelle Susanne Hay. Allemande. Morte jeune, elle laisse derrière elle une œuvre puissante, un peu morbide. Elle est sous le signe de Bacon, mais son clair-obscur vient de loin, du Caravage, par exemple, et on peut parler de beaucoup d’autres. Aujourd’hui les peintres n’ont pas honte de « revisiter ». Comment faire autrement ? C’est ainsi qu’ils  retrouvent leur personnalité…Susanne Hay peignait surtout des hommes ou alors des filles abandonnées dans des caves, comme après un viol. Peut-être mortes. Elle peignait des hommes nus recroquevillés dans des chariots de supermarché (tout un symbole !) ou dans des cabines téléphoniques. Elle peignait « des cris muets ». Auschwitz n’est toujours pas loin. Son amie Emmelene Landon, peintre elle aussi, l’évoque dans un texte superbe, plein d’émotion et d’intelligence (Suzanne, Léo Scheer 2006). Entre autres thèmes, elle n’évite pas celui de l’identité sexuelle : « Qui dit que cet homme ne préférerait pas être une femme, qu’au fond de lui il n’est pas une femme, donc que ce que nous voyons n’est pas son vrai sexe ? »

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- Alors le livre de Fargues, tu ne l’as pas aimé ?
-Mais si, mais si ! J’ai aimé son minimalisme bien rythmé, son savoir du compte-goutte…
- Le savoir du compte-goutte ?
- Oui, cette science d’infuser graduellement l’information, le lecteur glisse sans se rendre compte, de l’ignorance absolue à une sorte d’omniscience. Et puis il y a  ses coups de théâtre minuscules comme des tempêtes dans un verre d’eau…

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Il m’est très difficile de résister à la tentation d’utiliser le livre de Zemmour comme tremplin. Je me jette à l’eau : pourquoi ne pas parler de la dévirilisation de l’espèce même. Elle n’a plus besoin du sexe masculin. Elle commence à s’organiser à l’instar des abeilles. La société devient une ruche. Les mâles sont des faux bourdons qui ont achevé leur mission biologique. La banque de sperme, ça suffit. On sélectionne quelques mâles, triés sur le volet selon des critères à fixer en fonction de l’époque. Les artistes et, surtout, les écrivains à éviter à tout prix. Ils vont enrichir la collection de spermatozoïdes. Les autres, déchus au rang des chômeurs inutiles de tous les points de vue doivent leur vie à quelques sociétés de femmes qui se prétendent charitables. Les moins prudes d’entre elles avouent préférer encore les voluptés à l’ancienne. J’appelle comme illustration le film (des années 70) Soleil vert et je fais un effort violent pour ne pas me lancer dans des considérations encore plus écologiques, plus apocalyptiques.


                                                                                                                 D. TSEPENEAG

 

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