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Frappes chirurgicales, publiées dans La Revue littéraire, N°27 / Juillet - Août 2006
Marcher sur des œufs…
Ils marchaient dans les rues de Rome en groupes de vingt ou trente, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, en traînant les pieds, de plus en plus fatigués. De temps en temps ils chantaient. En tête de chaque peloton, il y a avait quelqu’un qui portait un drapeau avec du rouge et du blanc, les couleurs de la Pologne. Il servait de repère pour le ralliement, puisqu’il pouvait être vu de loin. Il y avait aussi des oriflammes sur lesquels on voyait incrustés des aiglons, peut-être en métal, mais je n’en suis pas sûr. Les pèlerins polonais les portaient avec fierté. Ils se dirigeaient vers le Vatican. Ou bien ils en venaient. Ce dimanche-là, Rome commémorait le premier anniversaire de la mort de Jean-Paul II.
Moi, l’athée impénitent, je n’étais pas à Rome pour commémorer, mais pour participer au jury qui décerne le prix de l’Union Latine. Voilà un prix que personne ou presque ne connaît en France. Et pourtant il aurait dû prendre de l’importance vu la qualité des lauréats: Onetti, Le Clézio, Agustina Bessa-Luis, Lobo Antunes, etc. Dans le jury aussi il y a eu du beau monde. Même Philippe Sollers a accepté d'en faire partie une ou deux années. A plusieurs reprises, le jury a délibéré à Paris. Peine perdue...Les média français lui ont accordé moins d'attention qu'au prix Flore.
Puisque le dernier prix avait été décerné à un écrivain roumain, Virgil Tanase (ex aequo avec l'Argentin José Sauer), ma candidate, Gabriela Adamesteanu n'avait guère de chance. Alors j'ai décidé de m'amuser quitte à fausser le jeu. Toute ma vie, j'ai été plutôt politiquement incorrect!... J'ai convaincu Sylvie Germain de voter pour le candidat de Tierno Monénembo, le Haïtien Franketienne: un écrivain difficile à classer, disons un des derniers surréalistes. Sur l’autre plateau de la balance, se vautrait Enrique Villa Matas, ce Borges au petit pied qui avait déjà eu toutes sortes de prix, parmi lesquels le Médicis étranger. Mon calcul s'est révélé exact, le torchon brûle toujours entre les portugais et les espagnols. Et Franketienne a eu le prix.
Deux jours plus tard, le Haïtien était à Rome: un black albinos aux yeux bleus. Il ressemblait un peu à Eisenhower. Et pourtant il avait les traits d'un Noir. Son discours fut plein de perles plus politiquement incorrectes les unes que les autres: l’ambassadeur d’Haïti et le Guinéen Monénembo, tous les deux noirs comme l’ébène, écarquillaient le blanc de leurs yeux. Mon père était un américain blanc et millionnaire, déclamait Frankétienne, ma mère, une négresse, ancienne esclave, analphabète. Quand j'étais encore adolescent, j'ai voulu tuer ma mère, abandonnée par son millionnaire, et mes petits frères, tous des nègres. Je suis un monstre. Je suis un génie....Et ainsi de suite dans la même rhétorique dalienne, pendant une bonne heure. Dommage que cette harangue provocatrice fût un peu trop longue. Il nous a chanté aussi d’une voix très belle, profonde. En revanche, au dîner du soir, il n'a ouvert la bouche que pour manger.
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Depuis qu'il a renoncé au maoïsme de sa jeunesse, Bernard-Henri Lévy s'est toujours efforcé de se ranger de bon côté. A présent, il croit dur comme fer aux bonnes intentions des Etats-Unis et de leurs néo-conservateurs qui n'auraient qu'une idée dans la tête: instaurer la démocratie partout dans le monde et surtout dans les pays arabes. Est-il vraiment sûr que c’est l’objectif de l’administration Bush ? Ou bien se sent-il appelé à faire tout pour imposer cette version. Tout cela est pourtant moins gênant que la prétention inouïe de se prendre pour Alexis de Tocqueville. Il a le culot désespéré d'un vendeur à la criée pressé par la tombée du soir. Quelquefois ça marche…Malheureusement pour lui, B.-H.L. est de moins en moins sympathique, même les Américains se lassent de son bavardage, de ses simagrées. Je cite le New York Times: "Il y a de nombreux moments, voyageant en voiture avec lui, où vous avez envie de lui dire de la fermer cinq minutes et de mieux regarder le paysage..."
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S’il y a quelqu’un qui ne se laisse pas impressionner par le politically correctness, c’est Peter Handke, l’écrivain autrichien qui vit en France depuis plusieurs années. Au mois de mars, il est allé en Serbie, à l’enterrement de Slobodan Milosevic. Peu de temps après, le 6 avril 2006, le Nouvel Observateur publie un entrefilet signé Ruth Valentini dans lequel l’écrivain est traité de « révisionniste » et même de raciste puisqu’il « approuve le massacre de Srebrenica et autres crimes commis au nom de la purification ». Handke proteste : il n’a jamais tenu de pareil propos ! Le « sifflet » de Nouvel Obs a été pourtant entendu par Marcel Bozonnet, l’administrateur de la Comédie-Française. Son sang ne fait qu’un tour, et il déprogramme une pièce de Peter Handke écrite il y a longtemps, avant que les événements de Yougoslavie aient lieu. On s’émeut, on crie à la censure ! La censure des bien-pensants… Dans Le Monde apparaît un texte de soutien à l’auteur censuré qui est signé par des personnalités très différentes comme Patrick Besson, Jacqueline Chambon, Elfriede Jelinek, Emir Kusturica, Colette Kerber, Pierre Michon, Bulle Ogier, Pierre Pachet, Wim Wenders et beaucoup d’autres. C’est la pire censure, celle qui frappe l’œuvre pour faire peur à son auteur.
En réalité, cette mise au ban avait déjà commencé depuis quelques années. Pas seulement dans les journaux, mais aussi dans les librairies qui se laissent influencer et refusent de garder les livres de Peter Handke dans leurs rayons. Puisqu’il était du côté des Serbes pendant la guerre civile de Yougoslavie et, implicitement, du côté de Milosevic, il devient une sorte d’ennemi dans l’opinion publique française. Même ceux qui le défendent reconnaissent sa position comme inacceptable. Mais la censure elle non plus n’est pas acceptable. Le texte de sa pièce n’a rien de condamnable, il a été écrit avant que la maudite guerre des Balkans commence. Si on ne faisait pas la distinction entre l’œuvre et son auteur les bibliothèques seraient ravagées par le souffle de la Censure : le politiquement correct a beaucoup évolué avec le temps, surtout pendant les dernières décennies. De nos jours, peu d’auteurs du passé s’en sortent complètement blanchis.
Mais les adversaires de Handke ne désarment pas pour autant. Il n’est pas encore venu le temps de distinguer l’œuvre de l’homme, disent-ils. L’histoire n’est pas close. « La seule chose qui puisse séparer l’œuvre de l’homme » – proclame Olivier Py et avec lui 150 personnes qui ont soutenu son texte publié dans Le Monde – c’est lorsque la première est affranchie du second, dégagée des contingences humaines. » Brrr, ça donne la chair de poule !
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Ceausescu non plus ne faisait pas la distinction entre l’homme et l’œuvre…C’est pourquoi pendant vingt ans je n’ai pu publier ni en Roumanie ni dans les autre pays amis et soi-disant communistes, comme la Yougoslavie, par exemple. Heureusement, le dictateur s’est séparé de son œuvre bien avant moi de la mienne…
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Il paraît que le nombre d’exemplaire vendus est devenu le signe de la valeur d’un livre. Aussi Liana Lévy, l’éditrice d’Alessandro Piperno ( Avec les pires intentions ) n’a-t-elle de cesse de nous informer du nombre d’exemplaire vendus, en Italie, par son auteur : 150.OOO. On lui doit une belle chandelle pour son exactitude et on se met à lire, prêt à frémir devant ce texte qui est présenté comme « iconoclaste, provocateur et politiquement incorrect ».
Né, comme l’auteur, d’un père juif et d’une mère catholique, Daniel, le narrateur de ce livre qui oscille entre le roman familial et l’autofiction, vit un moment traumatisant : à l’enterrement de son grand-père, on ne lui permet pas de participer à la prière du kaddish. Interdit de kippa ! Quelle frustration ! Comment se défaire de toutes ces scènes vécues pendant l’adolescence et « qui restent collées à vous pour toujours ». L’adolescent devenu jeune adulte nous explique pour quoi il se sent frustré. « Car aujourd’hui c’est un plaisir d’être juif. Plaint, entouré, magnifié, telle est la troïka verbale qui définit la condition du juif de notre temps. (…) Le blason du nouveau millénaire. La griffe capable de vous rendre douloureusement mondain et courtoisement provocateur. »
Une tirade qui, avec d’autres du même acabit, a beaucoup fait jaser en Italie, d’autant plus que Piperno n’hésite pas à taper sur les deux communautés dont il est issu. C’est comme s’il avait l’intention de se venger de sa condition de bâtard. Ainsi le roman familial se reconstitue-t-il grâce à une galerie de portraits. On y reconnaît un remarquable talent de portraitiste : plume bien aiguisée, sens de la formule et geste brocardeur. Est-ce suffisant pour écrire un vrai roman ?
Le personnage le plus réussi est le grand-père, Bepy Sonino. Celui-ci passe pour un riche parvenu, jouisseur impénitent et d’une grande vitalité sexuelle. Il est doué pour le bonheur autant que son petit-fils est voué aux frustrations morales et à la timidité érotique. Du coup Bepy ne peut pas comprendre la décision de Teo, l’un de ses fils, de partir pour Israël. (Pour moi, le prénom de ce monsieur y est pour quelque chose…) L’autre fils, le père de Daniel, reste à Rome et se marie à une riche catholique. Voilà qui est plus facile à comprendre…Pense-t-il à ses petits-fils qui seront privés de la moitié de leurs gênes judaïques ? A leur identité douteuse ? Pas vraiment. Le grand-père aime la vie et cet amour l’empêche de penser trop aux autres. Il meurt ruiné ce qui est plutôt bien supporté par son fils albinos, qui a l’air d’un ours blanc. Il s’accommode de cette situation, aidé financièrement par l’ami et le rival de son père, le catholique Nanni Cittadini, qui se venge de cette manière subtile contre Bepy, coupable d’avoir couché aussi avec sa femme.
Alessandro Piperno, comme son narrateur, semble animé des pires intentions, mais arrive-t-il à apaiser sa rancune? On n’en est pas sûr. D’ailleurs il reconnaît qu’il n’est « ni juif ni anti-sémite ». Mais il voudrait bien être « l’un ou l’autre ». Vouloir ne suffit pas…Avant ce roman, il avait écrit un essai que je n’ai pas lu, il n’a pas encore été traduit en français : « Proust antiebreo ». Son idéal littéraire avoué se trouverait entre Proust et Philippe Roth. Il ne manque pas d’intelligence et de finesse d’esprit, mais il s’amuse un peu trop à jouer avec les miroirs : « …n’y a-t-il donc pas des siècles, des millénaires que les juifs disent du mal des juifs dans le seul but d’en dire du bien et que les « fermés » disent du bien dans le seul but d’en dire du mal ? » Pour lui, Nanni Cittadini est « un anti-sémite refoulé ». Et les autres ?
Finalement, la vraie victime de ses pires intentions, c’est Daniel, le narrateur, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à lui-même, à Piperno. Il se présente comme un masturbateur qui craint l’impuissance, un érotomane sans succès auprès des femmes dont il préfère la petite culotte, les collants et leur odeur. Il est qualifié dans le texte de « demi furieux contre les juifs », comparé à une sorte de Nathan Zuckermann, très jeune. Le ton ironique de Piperno est omniprésent et comme accompagné d’un rictus sardonique. Trop d’ironie tue l’ironie ? Ca tue de toute façon l’humour. Il ne croit pas vraiment à sa propre autodérision. Nous non plus. Alessandro Piperno est encore loin d’avoir les qualités de Philippe Roth, et surtout son fameux « humour juif ». Est-ce la descendance culturelle maternelle qui l’en prive ?…
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Petit à petit on est amené à penser que si l’on est noir ou juif on peut plus facilement, en parlant de soi, franchir la ligne jaune du politiquement incorrect. Les autres doivent marcher sur des œufs.
Ce n’est pas le cas des catholiques polonais. Eux, ils marchent sur l’eau, tellement ils sont sûrs de leur bon droit, de leur importance dans ce monde-ci. Je ne dis pas que tous, en Pologne, soient catholiques fervents, mais ceux qui le sont n’ont vraiment pas froid aux yeux. Le courant le plus extrémiste recrute dans une Pologne rurale, plutôt âgée, qui se laisse manipuler dans le sens de la xénophobie populiste et anti-européenne. Ils ne sont pas les seuls, hélas, qui écoutent Radio Marjia, une station privée contrôlée par les intégristes du Père Rydzyk. La popularité de Radio Maryia fait que les ministres et les députés du parti au pouvoir se bousculent devant ses micros. Les dérapages anti-sémites de certains invités ne suscitent pas trop d’indignation parmi les auditeurs. Il a fallu, probablement à l’incitation de Rome, que l’épiscopat polonais intervînt pour calmer toutes ces ardeurs d’un autre temps…
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Il arrive qu’un écrivain soit plus intéressant que son œuvre. Beaucoup plus. C’est le cas de Maurice Sachs, né Ettinghausen, dans une famille juive plutôt aisée. (Voir l’excitant petit livre de Thomas Clerc paru chez Allia, en 2005 Sachs rôde toute sa vie autour d’un projet : devenir un grand écrivain. Mais pour accomplir son projet il lui faut savoir ce qu’est la littérature. Où peut-on la trouver. Partout ? Vraiment partout ? A partir du moment où cette idée s’installe dans son esprit, « il troque l’écriture contre la vie ». Disons que si l’écriture le travaille, lui ne se met pas au travail pour arriver à un résultat concret. D’ailleurs, les circonstances y contribuent largement.
Quand Cocteau lui conseille de ne pas publier son premier livre, il passe outre le conseil du maître. Le livre est mal reçu. Le succès littéraire ne se profile point. Mais Maurice Sachs ne se décourage pas pour autant. Avide de succès, de succès tout court, il ira jusqu’au bout pour l’obtenir. En fait, il se montre conséquent avec lui-même.
Il est plus réussi comme personnage que comme auteur. Il noue des relations dans tout Paris. Sa sexualité l’aide beaucoup. Il devient le factotum de la riche famille Delle Donne, séduit le fils et la fille, se fait engager comme secrétaire par Cocteau, abjure le judaïsme, porte la soutane sans faire trop de différence entre la vie mystique et la vie mondaine, se lance dans l’édition, rencontre Max Jacob, Reverdy (Gide semble le dédaigner), voyage aux Etats-Unis et se convertit une seconde fois pour se marier avec la fille du chef spirituel des églises presbytériennes. Six mois plus tard, il abandonne son épouse et rentre en Europe accompagné par un jeune homme…Sa sexualité est prodigieuse ! Il fréquente beaucoup les théâtres et leurs coulisses. Tombé amoureux d’un jeune comédien, il demande en mariage sa sœur pour être accepté auprès de son bien-aimé.
La fin de sa vie n’a rien de reluisant. Il va en Allemagne comme travailleur volontaire et offre ses services à la Gestapo. Il a comme mission d’infiltrer un réseau de la Résistance. Entre temps il s’est lié à un père jésuite, agent de l’Intelligence Service qu’il prévient de son arrestation prochaine. C’est son dernier faux pas : trahi par un autre espion, il est arrêté et emprisonné en Allemagne. En prison, il aura enfin le temps d’écrire. Il écrira frénétiquement, beaucoup plus qu’en liberté. A la fin de la guerre, il sera emmené avec d’autres détenus vers Hambourg : épuisé par la marche forcée, il refusera d’avancer et recevra la balle d’un SS en pleine tête. C’est comme un suicide… Comme une signature. Ainsi, le personnage devient enfin auteur.
On a donc devant nous ce texte d’une vie pleine de péripéties, liées bien entendu aux circonstances historiques mais aussi à des motivations que l’on doit chercher dans l’inconscient. Celui-ci a sa propre rhétorique. Il n’y a pas que Lacan qui l’ait remarqué, mais aussi un linguiste comme Benveniste. Thomas Clerc applique à ce texte les tropes et les figures de style qu’on connaît bien depuis Fontanier : la répétition, l’hyperbate, l’oxymore, la métonymie, l’hyperbole, la métaphore, la palinodie, l’antithèse, le pléonasme et… j’en passe. Il n’y a rien de « scientifique » dans cette démarche, mais c’est agréable à lire. Prenons par exemple l’oxymore qui, de toutes les figures, semble la plus appropriée. Sachs, cet homosexuel marié, était en même temps solitaire et mondain, prêtre et athée, escroc et idéaliste, juif et gestapiste, vedette et paria. L’union des contraires impose à Sachs de se maintenir dans un équilibre précaire, fragile, qui finalement explose au moment où les deux termes n’arrivent plus à s’appuyer réciproquement. « Sachs meurt sous le coup d’une force tierce, dans un grand bruit de branches cassées. »
Une autre figure de style, l’hyperbole, lui va à merveille : dettes énormes, infamies à la chaîne, trahisons répétées. L’existence de Sachs se nourrit de l’excès. Il n’est pas homo, il est hétéro, il n’est pas collabo, mais entre directement à la Gestapo, etc. Sachs ne s’arrête jamais à mi-chemin. Il n’est pas anarchiste, il est anarchique. Il va jusqu’à la ruine, jusqu’à la mort.
On ne peut pas faire d’omelette sans casser les œufs. Mais dans le cas de Sachs, l’omelette est sa vie, ses écrits ne sont que des petits œufs sur le plat. L’effort esthétisant de Thomas Clerc ne réussit pas à nous faire aimer cette vie, le sentiment d’horreur est trop grand. La vie de Sachs ressemble à un œuf de Nuremberg, cette grosse montre de forme ovoïde qui attire l’attention, mais surtout à cause de sa laideur.
Et l’esthétique du laid alors ?
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En réalité, en marchant sur des œufs on est sûr de les casser…Et alors, avec des œufs cassée de cette manière quelle omelette peut-on en faire ?
Aux dernières nouvelles, Harold Pinter, prix Nobel 2006, s’est rallié lui aussi à Peter Handke.
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Dans son « Professeurs de désespoir », Nancy Huston commence par nous adresser une question dont on peut penser qu’elle mérite d’être méditée et même débattue : « A quoi est dû cet écart grandissant, à l’orée du XXIe siècle, entre ce que nous avons envie de vivre (solidarité-générosité-démocratie) et ce que nous avons envie de consommer comme culture (transgression-violence-solitude-désespoir) ? »
Mais est-ce vraiment une bonne question ? Car peut-on comparer la vie et la culture dans le sens restreint du terme (littérature et arts de toutes sortes) ? L’auteure elle-même écrit et souligne (page 155) : « La vérité de l’extrême n’est pas la vérité de la vie. »Eh bien, l’art n’est pas la vie, il est engendré à l’extrême de l’esprit humain et, puisqu’il ne supporte pas les répétitions, il est destiné à une course effrénée en avant. Surtout l’art moderne s’il existe encore, s’il n’est pas déjà mort, à cause des excès auxquels son propre génie le condamne. Et ce n’est pas d’hier, cette situation qui lui confère en même temps autonomie et fragilité ! Dès son début, dès le romantisme, l’art moderne fut individualiste et solipsiste. Le principal critère de valorisation devint assez vite le nouveau, la force d’innovation. Alors quel rapport avec la vie, sinon une suspicion réciproque…La vie est inertielle, l’art, au contraire, est centrifuge, il adore les extrêmes et le risque absolu. La vie est faite de répétitions, de routine, d’attente ; l’art vise l’horizon, autrement dit l’infini. C’est sa force, c’est la cause de sa perte aussi. Mais le cadavre semble encore bouger, sinon pourquoi écrirait-on des essais, pourquoi polémiquerait-on là-dessus ?
La littérature, la vraie, celle qui fait partie de l’art, a sa propre évolution : plus rapide que celle de la mentalité générale. Même quand elle reflète plus ou moins la société réelle à travers ses fictions, elle le fait en exagérant, en anticipant le changement, en radicalisant. Déjà chez les Grecs de l’Antiquité…Pas besoin d’insister, quand même !
Nancy Huston doit connaître tout cela…Et en plus, dans sa jeunesse, elle aussi a été tentée par des pensées « négativistes » plus que par les facts of life. Son cœur balançait entre le nihilisme et l’utopisme, celui-ci exprimé aussi par le féminisme. Pis ! Elle pensait, elle lisait Lénine, elle agissait, elle n’écrivait pas encore. Son engagement était donc purement existentiel, elle n’avait même pas « l’excuse » des écrivains dont l’écriture pouvait se justifier comme thérapeutique, si on considère que l’art est un concept trop périmé.
C’est la famille, ce sont ses enfants qui l’ont remise sur le bon chemin. « Chaque écrivain doit avoir trois enfants ! » s’exclame-t-elle en citant un écrivain apparemment suédois, Göran Tunström (ferait-il partie du jury du prix Nobel, celui qui a accordé le prix à Elfriede Jelinek ?) Et la voilà maintenant repentie et moralisatrice. Sans oublier sa foi féministe, sa haine contre les écrivains misogynes, dont le nihilisme est le plus dangereux, elle collectionne tous ces pécheurs, tous ces hors-la loi du politiquement correct en les logeant dans des cases : une pour chaque génération. Et puis elle s’en sert comme du matériel didactique, en mettant l’accent sur la biographie et surtout sur l’enfance.
En tête elle place respectueusement Samuel Beckett, un autre prix Nobel. Mais irlandais celui-là, comme Nancy elle-même.Et grand buveur de whisky devant l’Eternel. Qu’est-ce qu’il l’a fait rire… Alors « je lui pardonne –dit-elle- je lui plus-que-pardonne, je l’aime. »
L’ami de Beckett, Cioran est, avec Thomas Bernhardt et Elfriede Jelinek, le plus maltraité. En s’appuyant trop sur le livre d’Alexandra Laignel-Lavastine, Nancy Huston trace de lui un portrait d’écrivain fascistoïde qui - comme elle-même toute jeune ! - « oscille entre l’utopie et nihilisme ». Quant à Bernhardt, ce grand écrivain autrichien est tout simplement comparé à …Hitler. Et tout ça à cause de quelques détails semblables dans l’enfance. La valeur littéraire ne compte pas pour l’impitoyable Nancy Huston qui, en revanche, est très intéressée par les chiffres de vente de tel ou tel écrivain contemporain. Elle ne comprend pas que l’écriture est justement le lieu de rencontre du fou et du sage qui existent dans des proportions différentes dans chaque écrivain digne de ce nom. La valeur ne l’intéresse pas, elle prend ses exemples où ça lui chante - ou plutôt où ça lui convient - pour mener à bien sa démonstration idéologique. Ce qui explique qu’elle mélange les génies et les plumitifs et qu’après Beckett et Bernhardt on trouve, à la queue leu leu, Houellebecq, Christine Angot et d’autres encore sans grand intérêt.
Comment devient-on nihiliste ? Sa grande explication sent fort la psychanalyse. Celle-ci, lumineuse et toute puissante, occupe de nos jours seule ( pas pour longtemps !?) le terrain qu’elle partageait autrefois avec le marxisme, son grand rival, actuellement de plus en plus mal en point, incapable de convaincre.
Tout se passe pendant l’enfance, voire la petite enfance. Les futurs nihilistes y sont frustrés, persécutés, torturés même, par leur mère et surtout leur père. Pour Imre Kertesz, par exemple, (tiens, encore un prix Nobel !), la vie est un vrai enfer à cause des pères. « Et s’il est vrai que Dieu est un père sublimé, alors Dieu s’est révélé à moi sous la forme d’Auschwitz. ». Le malheur personnel est généralisé et finalement régit le monde. Cela dépend un peu du sexe de l’écrivain nihiliste, mais pas trop. Elfriede Jelinek déteste son père juif qui collabore avec les nazis et hait sa mère, une « catholique monstrueuse ». Elle s’inscrit dans le parti communiste, écrit des livres atroces et reçoit le prix Nobel 2004. Parmi les professeurs de désespoir, c’est elle la plus antipathique. La plus efficace aussi ? Elle porte sur ses épaules la culpabilité des parents ; rien de plus naturel que de la transférer sur celles de ses personnages. Le masochisme est généralisé, le nihilisme aussi. Sa formation intellectuelle n’est pas philosophique, mais politique et psychanalytique.
Mais enfin, sur Nancy Huston, l’essayiste, on peut dire à peu près la même chose. Sa méthode est la même, relève du même mécanisme qu’elle décèle chez les écrivains nihilistes: une extrapolation permanente grâce à d’incessantes analogies tirées par les cheveux.
Comme les anciens communistes (Kundera?) qui, ayant perdu la foi, combattent le communisme avec plus d’ardeur que d’autres, Nancy Huston, ancienne désespérée, négativiste, etc. défend bec et ongles la famille et les valeurs de la petite bourgeoisie admirative du grand capital. Sa pensée reste tout aussi idéologique que pendant sa jeunesse, elle a seulement tourné dans la direction du vent.
D.TSEPENEAG
(1)Thomas Clerc, Maurice Sachs, le désoeuvré, Editions Allia, 2005
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