Frappes chirurgicales, publiées dans La Revue littéraire, N°28 / novembre 2006   

 

La reine est nue et moribonde


Il m'est rarement arrivé que le titre d'un livre, encore moins d'un ouvrage théorique, m'attire autant: Adieu à la littérature. Enfin, me suis-je dit, voilà quelqu'un qui a le courage de crier que la reine est nue et moribonde, quelqu'un qui a compris que la littérature étendue sur son lit de mort n'a rien de mieux à faire que de mourir pour de bon. L'auteur doit être un vrai théoricien de la littérature, de cette activité qui est entrée, comme on dit du capitalisme, dans sa phase finale. Et qui est l'auteur de ce merveilleux sarcophage ? Eh bien, il s'appelle William Marx.
Vous voyez comme le hasard- le père de nous tous y compris de Dieu- fait bien les choses...Le livre est paru aux Editions de Minuit en 2005, mais je ne l'ai pas vu sur l'étal des librairies. Vos pensez bien, quel intérêt auraient les libraires à vendre un livre pareil! Ils le gardaient, comme il gardent mes livres aussi,dans le rayon le plus éloigné et obscur,dans le fin fond de la librairie. Je l'ai acheté peu de temps avant la canicule. Je l'avais à peine feuilleté et cette nuit-là, à cause de l'orage, ma bibliothèque s'est écroulée avec tous mes livres dont certains que je n'avais pas eu le temps de lire et d'autres que j'avais déjà oubliés.
- Il y a beaucoup de Marx! me taquine François L. au téléphone. Regarde dans le Bottin.
J'étais excité comme une puce, ma voix se faisait haletante et aiguë en même temps, mais je n'avais pas osé lui raconter l'histoire de la bibliothèque. Sans doute, il ne m'aurait pas cru...
- Ca n'a pas d'importance, le nombre de Marx!
- Tiens, continua mon ami, qui est un fana de l'Internet, sur Google, ces jours-ci, j'ai trouvé un Nicolas Shakespeare. C'est plus rare...
J'ai ri, par pure politesse. J'avais la tête ailleurs. Je pensais, je ne sais pas pourquoi, à Borges et à sa Bibliothèque de Babel Parler, c'est tomber dans la tautologie", écrivait-il. Au téléphone, cela devient encore plus évident...


   


Tu n'exagères pas un peu avec ce titre qu'on dirait inspiré par Lorette Nobécourt ?
                        
Parlons quand même un peu plus sérieusement. J'ai demandé aux éditions de Minuit la revue Critique (avril, 2006), à cause de l'article d'Antoine Compagnon sur - vous avez deviné! - le même livre de William Marx. Je lisais donc un chapitre de Marx, une page de Compagnon...Tout au début, ce fut un peu difficile, car je suis tombé, déjà à la page 12, sur la phrase " Sans doute parler de la mort de la littérature serait-il absurde et même insultant pour les écrivains contemporains." J'ai lu et relu la phrase, plusieurs fois. Qui sont les écrivains contemporains qu'il craint d'insulter ? Beigbeder? Philippe Labro? Ou bien Christine Angot ? Peut-être Lorette Nobécourt... Finalement, j'ai décidé qu'il s'agissait d'une simple ironie. Et j'ai continué à lire.
A partir du XVIII-ème siècle, la littérature aurait parcouru plusieurs étapes, à un rythme accéléré. La première, la plus majestueuse, la plus lente aussi, ce fut celle de la sacralisation, une voie royale qui promettait aux écrivains une sorte de canonisation. Des grands prêtres... Quel écrivain dépassa, avant ou après, la réputation de Voltaire ? Les poètes officiaient en prophètes, leurs bras s'élevaient vers le ciel infiniment longs. Le Traité du sublime de Longin fonctionnait comme un Manifeste. Non, pas celui-là!...Marx remarque très subtilement que si le classicisme exprimait le point de vue de l'auteur, "le sublime apporta un nouveau regard sur la littérature: celui du lecteur". C'est là où le bât blesse. Le lecteur commence à avoir un point de vue, et il va l'exprimer. Indirectement, bien sûr. D'abord par une admiration qui atteint bientôt le respect religieux. Le grand théoricien de l'époque, Boileau propose à partir de là un vrai renversement de perspective: il met à la base de l'art littéraire non plus la raison, mais le sentiment. Le langage donc est transparent, la littérature transitive:" C'est l'expression simple et directe d'une réalité grandiose." Après ce moment d'expansion, la littérature ou plutôt les écrivains, les créateurs de l'art littéraire, succombèrent à la tentation de ce que Marx appelle "l'enfermement dans la forme". La philosophie idéaliste allemande a joué son rôle,Kant distingue nettement la beauté de la morale, et Schiller radicalise cette séparation. Encore un pas, et on arrive au concept de l'art pour l'art. En 1818, Victor Cousin aurait déclaré, dans son cours de la Sorbonne:"Il faut de la religion pour la religion, de la morale pour la morale, et de l'art pour l'art." Qui a la patience de lire le gros pavé d'Albert Cassagne (publié en 1906) peut apprendre beaucoup plus de choses. Moi je n'ai lu que la préface de mon ami Daniel Oster ( il est mort maintenant et je m'ennuie de lui, c'est atroce...) à la réédition du livre en 1997, aux éditions Champ Vallon. C'est l'art pour l'art qui a fait fuir le public? Oui, mais est ce que l'on aurait pu l'éviter ?
Le péché mignon de Marx est son schématisme. Il énonce les trois grandes étapes:la sacralisation de la littérature, son autonomisation et, à la fin, sa dévalorisation. Comme une tragédie en trois actes. Il se trouve que sur la scène de l'histoire des voix différentes s'expriment en même temps, elles s'entrecoupent, se contredisent. Aux côtés des écrivains qui se voulaient autonomes quitte à perdre le public, il y en avait tant d'autres qui continuaient à faire leur littérature que Gide appelait "de boulevard".C'est eux qui formaient le gros des bataillons et leurs successeurs dominent encore aujourd'hui. Les autres formaient, selon Bourdieu, la "littérature restreinte". Alors pourquoi parler de dépréciation,de cette étape ultime où on attend que le rideau tombe? Et comment en est- on arrivé là?
Pour expliquer cette dévalorisation de la littérature, William Marx fait appel à une dialectique un peu naïve:"(...) la survalorisation de la littérature fut la cause principale de la dévalorisation à venir". Et, pour être plus convaincant, il n'hésite pas de réutiliser l'allégorie de la littérature comme bourse de valeurs (encore Gide ?); à son apogée,la littérature fonctionne comme une "bulle spéculative", l'offre et la demande se soutiennent réciproquement jusqu'au moment où "le moindre accident de parcours révèle la disproportion entre la valeur courante du produit et sa valeur réelle". La reine est nue! Tout s'écroule!
Il me semble évident que là aussi Marx adopte le point de vue du lecteur. S'il avait adopté celui de l'écrivain il aurait expliqué d'une autre façon cette dévalorisation. Et il l'aurait appelée autrement, par exemple épuisement de la littérature ou même carrément disparition. Il voit bien qu'il s'agit, de la part de l'écrivain, d'une fuite en avant, semblable à celle du créateur d'art toujours à la recherche d'éléments formels nouveaux. En revanche, le public a vocation de rester sur place, de refuser l'effort de quitter l'époque merveilleuse où il croyait dur comme fer à la transparence du langage, capable d'exprimer des sentiments forts et identifiables. A la rigueur, le public veut toujours la même chose, la même Jeannette autrement coiffée ! Il adore lire comme s'il regardait par la fenêtre: reconnaître sa famille, ses voisins, ses amis. Si ce n'est pas possible, il accepte le changement à condition qu'il se produise plutôt dans la matière des choses décrites que dans la manière...Sinon, il vit le changement comme un obstacle,même s'il' accepte, il le fait à contre-coeur. Mais, de l'autre côté, qu'est-ce qui empêche l'écrivain de faire plaisir au lecteur en se soumettant à son goût, en écrivant toujours de la même manière ? Pourquoi prend-il le risque de se marginaliser ? De vivre pauvre ? De se faire traiter d'inutile? Qu'est-ce qu'il gagne au change?
A toutes ces questions il n'est pas facile de répondre. Marx n'essaie même pas...Dans son livre, on assiste à une subtile confusion des points de vue. Probablement voulue, pour éviter de répondre aux questions que j'ai déjà formulées. On dirait que notre théoricien change de temps en temps d'angle: tantôt il regarde le phénomène littéraire en tant que lecteur et il a les réactions appropriées, tantôt son regard est celui d'un écrivain "hyperconscient" qui oscille entre le suicide et le silence. Il arrive même qu'il soit atteint par un étrange strabisme qui complique encore plus les choses.


                         


Ménager la chèvre et le chou...Le public et l'idée de littérature qui ne cesse de changer, de se métamorphoser ou bien de se déguiser de sorte que la chèvre, je veux dire le public, ne la reconnaît plus, hésite et finalement refuse de... manger. Ce n'est plus un chou,de toute façon ce n'est plus le chou d'antan...
J'ai lu ces jours-ci un roman de chez POL qui va figurer à la rentrée en bonne place dans les bonnes librairies: Camille Laurens, Ni toi ni moi. Le titre rappelle celui de Paul Géraldy, tout en ayant l'air d'une dénégation. C'est un roman d'amour entre une écrivaine et un réalisateur, mais vu par toutes sortes de filtres de lecture. Le sujet est grand public, pas la manière. L'impression de chantier est persistante,le livre se construit sous les yeux du lecteur. D'accord, ce n'est pas tout à fait nouveau, mais on ne peut pas renouveler tout le temps. Et puis ce n'est pas donné à tout le monde de trouver des formes nouvelles. L'idée de Camille Laurens est de miser sur la compensation. Il y a des fragments assez longs où l'écriture sent l'eau de rose ou d'autres parfums de boudoir dont moi, par exemple,,je ne raffole pas; et cependant ,j'imagine que le lecteur lambda ne se sent pas assuré, il s'avance sur des sables mouvants. Il y a tout le temps des allusions à d'autres livres, à d'autres personnages, la grille de lecture est compliquée. On s'abîme dans trop de mises en abyme! Tiens, dès le début, l'auteure revisite Benjamin Constant, squatte son Adolphe et si finalement elle ne confisque pas ce nom c'est bien sûr à cause d'un sinistre personnage réel que tout le monde connaît. Jacques est quand même beaucoup moins compromettant.
Le plus difficile à supporter pour le lecteur de base c'est le mélange de genres:scénario, échanges de courriels,essai, roman à l'ancienne. De temps en temps des scènes d'un torride ridicule le séduisent, mais ça ne dure pas longtemps.
Ils sont vaillants les auteurs POL, ils résistent comme ils peuvent dans cette foire qu'est devenue la littérature française. Chacun de son côté et tous ensemble. Car ils sont censés croire encore à la littérature. Comme des petits soldats oubliés dans une tranchée creusée il y a longtemps, pour une guerre perdue d'avance. Pour une guerre ? Le grand public pense sans doute que c'est du cinéma, il voit le décor avec des figurants payés par CNL pour un film de guerre en plein tournage. Parfois c'est rigolo...Parmi les soldats, il y en a qui en ont marre, entre deux prises de vue, ils sortent de la tranchée,ils font semblant de déserter, et puis ils y reviennent, car ils savent bien: de l'autre côté il y a trop de monde, la concurrence est trop grande.


                             


De l'autre côté il y a les nouveaux grands prêtres et leurs gestes solennels devenus ridicules. Les prêtres des grands clichés de la littérature... Parmi eux, Philippe Labro. Rien à faire, on a les prêtres qu'on mérite... Mais comme il est beau! "Pour moi, l'âge n'a aucune importance."déclare-t-il sur la quatrième de couverture de son dernier livre et on y admire sa belle tête, le menton appuyé, non, plutôt effleuré par sa main droite qu'il tient comme Malraux dans la célèbre photo,sauf qu'il n'a pas de cigarette entre les doigts. Il est plus beau que Malraux et en plus il ne fume pas. Il est sain. Enfin, rétabli. Apparemment, il n'est plus dépressif. Il est célèbre.Ca aide...Sur son annulaire une alliance doit faire soupirer des centaines de milliers de lectrices. C'est dommage que Camille Laurens n'ait pas osé tomber amoureuse de lui, dans ses romans. Il aurait suffi peut-être qu'elle appelle son personnage Philippe au lieu de Jacques.
Philippe Labro a écrit un nouveau livre - Franz & Clara. Il veut faire plaisir au plus grand nombre de lecteurs. Il n'y a pas de doute.
- De quoi il s'agit dans le livre ? François L. me pose la question et me lance l'un de ses sourires en biais.
- Ah bon, tu veux que je te raconte le sujet, ça ne te suffit pas que je te décrive ce qu'on voit sur la couverture et ce que le public peut voir dans toutes les librairies de France et de Navarre, sur les pages des journaux ainsi que sur les écrans de télévision. Surtout à la télé, Philippe Labro officiera la grande messe de la littérature, la vraie, l'éternelle. Tu veux le sujet ?
Clara, jeune violoniste, rencontre un collégien de 12 ans sur un banc face au lac de Lucerne. Il s'appelle Franz et, contrairement à l'auteur, il est un surdoué. Rien de plus naturel qu'ils discutent sur la vie et la mort. Ils discutent aussi sur l'amour,et ils ne le font pas. Ils le feront dix ans plus tard, dans un hôtel de Boston, quand Franz aura atteint la majorité légale. Il meurt peu de temps après que Clara ait donné naissance à un enfant, leur enfant. C'est elle qui fait la voix narratrice. Sauf dans la deuxième partie, beaucoup plus courte. Tu vois un peu la subtilité ? Là, l'auteur ouvre enfin la bouche, il nous renseigne, il dit ce qu'elle ne pouvait pas dire ( parce qu'elle n'est pas Alain Delon): "Clara est belle, elle possède un corps fin, une poitrine ample, des jambes longues et agiles"(p. 141) Le second épithète me fait frémir...
- Tu tires sur une ambulance, m'interrompt mon ami qui a une âme trop sensible.
- On me l'a déjà dit. Ecoute...Je tire sur cette ambulance parce que j'ai peur qu'elle arrive à temps à l'Hôpital Américain et que là-bas grâce à leurs moyens sophistiqués ils sont capable de le sauver encore une fois et tout va recommencer à zéro.


                              


Le livre de Labro présente tout de même l'avantage d'être court: il y a plus de blanc que de caractères d'imprimerie qui sont d'ailleurs très grands pour être plus facilement lus par les lecteurs fidèles à l'auteur, qui ont dû dépasser un certain âge...On ne peut pas dire la même chose du roman de Lorette Nobécourt qui n'est pas loin d'atteindre les 400 pages.
Chez Philippe, le narrateur est une femme, chez Lorette, le narrateur est un homme. Faut-il penser que tous les deux sont mal dans leur peau? Ou bien c'est la revendication flaubertienne qui s'inscrit dans le fameux processus d'autonomisation de la littérature? Mais comme dans ce cas on ne peut parler d'aucune innovation, d'aucune recherche scripturale, la reine littérature ne risque pas grand-chose, on dirait plutôt qu'elle n'est pas concernée.
Il y a des livres que j'effleure, les ouvre et les feuillette au hasard. Je lis quelques lignes par-ci, quelques ligne par-là. Je referme le livre:Lorette Nobécourt, En nous la vie des morts, Grasset 2006. Au suivant!


                              


J'ai noté sur un bout de papier: 683 romans annoncés pour la rentrée dont 475 romans français et 97 premiers romans.
Je ne suis sans doute pas fait pour lire des romans.A la rigueur, je préfère en écrire...


                          


Dans le livre de William Marx, il y a deux chapitres jumeaux qui montre toute la subtilité du talent de l'auteur. Il s'agit de "La poésie du désastre" et de "Désastre de la poésie".
Au XVIII-ème siècle, pendant sa période sacrée, la poésie était appellée à la rescousse dans les moments difficiles, après les catastrophes, par exemple après le tremblement de terre de Lisbonne. En moins de dix minutes la ville fut complètement ravagée. Puis un raz de marée monstrueux la submergea. Puis un incendie acheva l'oeuvre de destruction. Le séisme eut également des suites idéologiques:la théologie eut du mal à justifier un tel désastre. Dieu se tait, la Nature trahit la confiance que l'homme avait placée en elle. Voltaire en profita pour écrire un long poème sur ce qui aurait pu passer, quelques années plus tôt, comme impensable. D'autres poètes et écrivains firent de même, car l'esthétique du sublime le permettait. La poésie pouvait infuser du sens à une réalité qui semblait ne pas en avoir. Le tremblement de terre de Lisbonne devint même "un lieu poétique à la mode".Plus tard, il déchut au niveau du cliché et puis de la parodie.
Et nous voilà au XX-ème siècle, le siècle qui, en matière d'horreurs, battit tous le record. Après la Shoah, Adorno lança le fameux interdit: "(...) écrire un poème après Auschwitz est barbare".Et il ne s'arrêta pas en si bon chemin, quelques années plus tard, son verdicte était encore plus brutal:"Toute culture consécutive à Auschwitz, y compris sa critique urgente, n'est qu'un tas d'ordures".
William Marx démonte avec calme cette réaction compréhensible d'ailleurs. Il montre que le philosophe Adorno, bien que descendant de Hegel via Marx, ne tenait pas compte d'un principe essentiel dans la philosophie de la culture: rapporter tout événement, fût-il catastrophique, au contexte idéologique.Si la Shoah avait eu lieu au XVIII-ème siècle et le séisme de Lisbonne au XX-ème, les deux événements n'auraient pas été sentis comme des catastrophes idéologiques. Car au XVIII-ème siècle, la nature était considérée bonne et l'homme "un loup pour l'homme", tandis qu'au début du XX-ème, après les Lumières, l'homme s'était vu affublé d'un statut privilégié.
Quant à la poésie ce n'est pas à cause d'Auschwitz "qu'elle se recroquevilla progressivement à l'intérieur de la forme", il faut chercher les causes de ce processus dans l'évolution même du genre. De toute façon, après Le coup de dés mallarméen, la poésie devenue autotélique s'exclue par principe du "cortège funèbre". C'est pourquoi on peut comprendre et le reproche d'obscurité formulé par Primo Levi à l'adresse de Celan et les remarques critiques qui situaient le même poète dans une "esthétique dépassée".


                         


Il arrive qu'un livre me plaise pour une idée de structure, qui est autre chose qu'un procédé, pas tout à fait le sujet non plus; c'est une décision narrative censée supporter tout le texte, comme une clef de voûte (le texte peut aussi s'écrouler à cause d'elle...) Belinda Cannone est une auteure connue plutôt pour ses essais, dont le dernier,Le sentiment d'imposture, Calmann Lévi 2005, fut très remarqué. Dans son dernier roman, L'homme qui jeûne, Editions de l'Olivier 2006, un homme veut oublier son corps et ne trouve pas d'autre moyen que de cesser de s'alimenter. Un anorexique ou un philosophe? Un dépressif ? Qu'importe! Cette immobilité progressive -décisive pour la structure du livre - isole le personnage principal, on pourrait même dire le seul vrai personnage, car les autres tournent épisodiquement autour de lui, dans une sorte de ballet un peu étrange:une bande de voleurs de tableaux ( sur commande!) dont le jeûneur faisait aussi partie, des femmes réelles ou imaginaires et Augusta, la concierge d'origine roumaine qui petit à petit acquiert plus de consistance que les autres. Le texte est constellé d'images, beaucoup de peintres y sont convoqués par leur nom et leurs tableaux, comme pour égayer cette agonie sans fin. Les péripéties de ces malfrats se passent en coulisses. A un moment donné, ils emmènent un cadavre dont ils n'arrivent pas à se débarrasser. Ce cadavre précipite la fin.
Ce récit au titre kafkaïen aurait pu devenir beckettien si l'obstination d'Augusta n'était pas venue à bout de l'entêtement du jeûneur. Elle le convainc de quitter le lit, et de laisser à sa place le cadavre de Boris. On assiste donc à une vraie résurrection. L'âme s'en va, reste le corps...
Pour une fois, le happy end me convient. C'est comme un clin d'oeil théorique: comment frôler Beckett sans s'y engluer. Fine mouche, Bélinda Cannone!


                          


Finissons par une épanorthose, digne de Beckett:
 La littérature se meurt! Non, la littérature ne meurt pas...


                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    D.TSEPENEAG

 

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