Peter BROOK
Oublier le temps,
éd. du Seuil, 2003, 268 p. 20 euros.


Un livre de formation


   Il y a quelques années j'ai acheté une vieille édition de Marc Aurèle qui portait la dédicace : " Qu'il vous soit l'ami des heures difficiles et qu'il vous soutienne comme il m'a soutenu ". Je ne connais pas, appliqué à un livre, d'éloge plus beau que cet " ami des heures difficiles ". Cioran. Les Cahiers.

 

 

 


  Ces lignes de Cioran, je les ai paraphrasées pour la dédicace écrite sur le livre de Peter Brook que j’offrais à un ami et c’est avec elles aussi que je débute ce modeste compte-rendu. Ce livre, pour moi, n’est pas arrivé à des " heures difficiles ", mais à des " heures incertaines " quand l’envie de s’éloigner pointe et la panne personnelle menace. Il devint vite un livre nécessaire qu’il me plaisait de lire lentement afin de m’arrêter à chaque station car Oublier le temps, je l’ai vite compris, est un livre de formation. Un Bildungsroman où le protagoniste, en se délestant des accidents et personnages épisodiques, marque les événements essentiels et dégage l’enseignement qu’il en a tiré. Ici, comme dans toute aventure de formation, chaque étape a sa raison d’être et le metteur en scène en fait un point de repère pour le parcours accompli. Ainsi Brook dessine en raccourci les chemins empruntés et les choix opérés pour arriver à la voie actuelle. Oublier le temps nourrit et il m’a nourri. Pourtant une méfiance préludait à la lecture car une amie friande plutôt de " biographique " dans le sens commun du terme m’avait prévenu : " Peter he will die with his secrets ". Aujourd’hui, la dernière page achevée, ce n’est guère le sentiment de l’ombre ou de la dissimulation qui l’emporte, mais celui de la lumière progressive, acquise au prix des efforts et de ces remises en question que Brook n’a jamais cessé de pratiquer. Et en même temps, il fournit remarques sur le théâtre, observations sur le jeu — sur sa " fluidité ", vertu cardinale pour lui —, tactiques de répétition que le lecteur peut faire siennes et ainsi élargir son propre champ. Ainsi l’artiste et l’artisan se relaient tout au long de ce retour sur soi. Si Brook mettait sous le signe de " l’espace vide " son premier grand livre, il place celui-ci sous le signe du " temps " pour conclure, en esprit faustien, sur l’éloge de l’instant. " Être présent ", terme ultime de tout parcours de formation.
  Un jour lumineux de 11 novembre, Peter Brook lui-même me montrait quelques extraits de sa rencontre filmée avec Gordon Craig : il était engagé, puissant, direct, convaincu de l’utilité de ses actes. Ce jeune homme auquel rien ne résiste — il obtenait " tout ce qu’il voulait ", avoue-t-il, — se dessine dans les premières pages. Il saute dans des avions, loge dans de grands hôtels, prend des décisions — " la scène du café est coupée " annonce-t-il sans ménagements aux comédiens — au nom d’un violent désir de faire. Ses convictions sont nettes et ses décisions claires. Le succès l’attend… mais le livre, sans rejeter ces temps-là, projette surtout sur les choix artistiques d’alors un doute rétrospectif. C’est le Brook d’aujourd’hui qui se souvient du metteur en scène qu’il était à l’époque et tempère les certitudes du fougueux débutant qu’il fut. Se retourner sur le passé s’accompagne ici d’une réserve et d’un scepticisme. Le vieil homme revisite sans complaisance le jeune homme.
  Brook enseigne comme tout grand pédagogue à intégrer les leçons du quotidien dans la vision d’une vie : interpréter le concret, c’est le principe dont il ne se départira pas. Et ainsi, en se souvenant l’échec de la traversée d’une rivière lors du service militaire, il réfléchit sur les rapports que l’on peut entretenir à une conviction que, dit-il, il est important de savoir défendre ou d’abandonner au moment opportun. Ou, plus tard, après avoir attendu un coup de téléphone qui ne viendra pas, il découvre le rôle du mûrissement dans toute prise de décision. Et l’importance du hasard lui sera révélée lorsque le brouillard empêchera d’atterrir le milliardaire Anderson qui, en raison de ce rendez-vous non honoré, se décidera à aider le projet parisien de Brook.
  Brook n’a jamais caché son attrait pour les voyages. Ils lui révèlent des personnages, des lieux et des contextes. Et ainsi l’artiste se confronte à des mondes étrangers pour se mettre à l’épreuve en essayant de convertir chaque fois l’expérience vécue en conclusion intime, en Afghanistan aussi bien qu’en Afrique ou en Inde. Cela rattache encore plus Oublier le temps à un roman de formation : le personnage de Goethe, Wilhelm Meister, agit de même. Le voyage conduit et aide à la découverte de soi.
  L’autre source d’enrichissement : les livres remarquables. Il les découvre, chaque fois, par surprise, mais on le sait, pareilles révélations ne s’opèrent que sur fond d’attente. Attente profonde issue d’un manque, d’un besoin, d’un désir. Comme par exemple le livre de Matila Ghika sur les proportions qui répondait à " la dimension de la qualité " recherchée à l’époque par Brook ou les Fragments d’un enseignement inconnu d’Ouspenski qui le mirent sur la piste, décisive pour lui, de Gurdjieff. Sans parler du récit du Mahabharata fait à Paris par le grand spécialiste Lavastine et qui suivait la révélation préalable du pacifisme de la Bhagavad-gita lors de la guerre du Vietnam : il n’y a rien de gratuit. Brook enregistre les grandes secousses intellectuelles qui l’ont formé. Et il a su en tirer, jusqu’au bout, les conséquences.
  À travers le livre, ce que l’on découvre c’est aussi le rôle des femmes. Il y en toujours une à chaque station. La mère que le père comparait à la Joconde. Madame Bieck, le professeur de piano. Elle lui révéla l’importance d’" être prêt ", terme hamlétien qu’il reprendra souvent. Mais ses leçons resteront pour lui la formation fondamentale : " ma vraie académie de théâtre… Mme Bieck m’a donné à voir ce que peut être un maître au vrai sens du terme. Elle m’a permis de découvrir que tous les arts sont gouvernés par les mêmes principes et son approche de la musique m’a ouvert la voie du théâtre autant que celle de la vie. " Plus tard, Jane Heap occupe une place hors-pair car elle le guide sur la voie de Gurdjieff et lui répond à la question cruciale : " Quel est mon plus gros obstacle à une vraie compréhension ? " " Peter " répond-t-elle. Elle l’invite à emprunter la grande voie de l’anonymat. Plus tard, madame de Salzmann va la relayer et le portrait brossé par Brook en fait un véritable modèle humain. Il éprouve à son égard un profond respect : le rebelle de jadis devient ici le disciple consentant. Micheline Rozan, sur un autre plan, interviendra dans son parcours parisien. Marie-Hélène Estienne est sa collaboratrice d’aujourd’hui, Nina Parry son assistante fidèle. Ailleurs, une " amie très chère " qui en était au stade final de sa maladie [lui] demanda un jour : " Sais-tu seulement ce que tu fuis ? Sais-tu seulement ce que tu cherches à atteindre ? " et " une très jolie femme [lui] lança un jour : “Je peux te donner ce que personne ne t’a jamais donné… l’ennui” ". Il y a une femme à presque chaque carrefour, elles le nourrissent autant que les voyages. Brook en éprouve tout autant le besoin. Mais ici il y en a une qui préside à l’ensemble du parcours, c’est Natasha. Sa femme, la mère de ses enfants, l’être qui a résisté à la durée. Brook lui dédie son livre et l’érige en présence tutélaire.
  Brook le sait, ceux qui lui reprochent sa sérénité et son pouvoir d’attraction exercé sur les êtres, le traitent de " gourou ". Cela renvoie à une secte avec tout ce qu’elle comporte comme aliénation par des certitudes. Elle appelle à l’oubli de soi, au sacrifice identitaire qui ne peut conduire qu’à l’anéantissement des êtres. Brook, implicitement, tout au long de ce livre parle des voies parallèles qu’il a adoptées lui-même : d’un côté le théâtre et de l’autre la formation intérieure. Il ne les a jamais identifiées sans, bien entendu, interdire toute communication. Elles dialoguent, mais ne finissent pas par se confondre. Ce n’est pas le comportement d’un " gourou ". Par ailleurs, insiste-t-il, ni sa vie ni son art ne se mettront jamais sous le signe d’un choix unique. Il cultive le double, disposition contraire au " gourou " qui, lui, sera à jamais l’homme de l’unique. Voilà l’aveu décisif : " Lors de mes premières vacances à Ischia avec Natasha, j’achetai un tableau à un jeune garçon. Comment était-il parvenu à concevoir une image d’une telle étrangeté, je ne le saurai jamais. En fortes touches de bleu de Prusse, il représente un cheval au galop s’élançant vers le ciel, ses sabots ne touchant pas le sol, sa tête splendidement rejetée en arrière, tandis qu’un deuxième cou, issu du même corps, se courbe sur d’autres jambes qui, elles, sont flageolantes, de sorte que le cheval semble en même temps s’élever et trébucher. Les deux mouvements ont le même dynamisme, le bond et la chute se rejoignent à mi-chemin dans l’atmosphère, comme fixés pour l’éternité. Cette image est toujours accrochée au mur de ma mémoire. Riche d’ambiguïté, elle illustre un de mes symboles les plus précieux ". Elle dit son double attrait pour le " théâtre sacré " et le " théâtre brut " reliés par l’énergie du mouvement inépuisable du " théâtre immédiat " auquel Brook s’identifie. Sa vérité c’est le mouvement.
  Bien que cela soit étranger à l’esprit de Brook, il me semble que l’on peut faire appel à cet exercice qui permet à la culture d’éclairer la culture. D’un côté, à travers ses " tournants " et ses mutations, il se rapproche de cet artiste multiforme que fut Picasso, et de l’autre, par le goût pour l’enfance comme expérience première — " Pourquoi est-ce un déclin de grandir ? " s’interroge-t-il —, il s’apparente à Brancusi qui disait : " Dès que l’on a cessé d’être enfant on n’est plus artiste ". Mais, à travers cette " formation " dont il décline les étapes, Brook ne dessine-t-il pas justement le cercle qui lui permet, après tant d’expériences, de regagner l’enfance et cette simplicité à laquelle " on ne parvient pas facilement ". Le naïf, chez lui, est une reconquête. Et elle ne se vit pleinement que dans l’instant. " Oublier le temps " c’est le retrouver ici et maintenant.
  Brook sacrifie la gloire de ses succès au profit de la formation et de l’évolution. Il rappelle ses carrefours et se souvient de ses fidélités. Mais, par-delà tout, il y a un grand absent : Grotowski. Serait-ce le Secret qui dépasse les secrets ? Pour le témoin que je suis, personne d’autre, aux yeux de Brook, ne compta plus que Grotowski. Leur lien fournit la matière d’un vrai " roman théâtral " et il mériterait tout un livre. Brook l’écrira-t-il ?
  Après Points de suspension et Le diable c’est l’ennui — livres de passage —, voilà Oublier le temps qui retrouve l’énergie de l’Espace vide. Brook se place dans le creux de cet entre-deux. Comme toujours, en mouvement. Jusqu’à la fin, plus que personne.


                  Georges BANU                

 

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