Livius CIOCÂRLIE
Les " Cahiers " de Cioran
Editions Polirom-Iassy (Roumanie)


Un livre gigogne


   Au début, l’auteur avance masqué, en cachant son jeu. Il feint de n’être qu’un simple et méticuleux commentateur de textes. Un peu plus loin, on commence à se rendre compte que Les cahiers de Cioran est un livre qui traite aussi de son propre auteur,Ciocârlie, et pas seulement de l’ermite de la rue de l’Odéon. C’est, pour Livius Ciocârlie, un procédé caractéristique que de joindre, tresser, conjuguer, ou combiner deux– voire plusieurs– démarches différentes. Malgré son écriture minimaliste, dénuée de toute emphase, Les cahiers de Cioran se présente comme un livre-spectacle. On dirait une corrida riche en feintes et en passes, avec Cioran dans le rôle du taureau et un matador qui se prétend dérisoire, tout en étant redoutable. Une corrida pour rire, où personne n’est mis à mort, mais dont les deux combattants se courent après, jusqu’à essoufflement, et dont ils sortent tous les deux non seulement indemnes, mais victorieux.
  Cet essai de Ciocârlie est un livre-gigogne. Il contient à la fois - et en moins de 300 pages, format de poche - un commentaire sur Cioran, puis un commentaire de ce commentaire , ensuite un journal et une confession (en fait, un autoportrait de son auteur), mais aussi un " système " philosophique, un enseignement moral, une " leçon " d’histoire de la culture, un discours sur des questions d’imagologie et de mentalités, et maintes autres choses encore… Et, le tout, livré sous une forme essentiellement " faible " (dans le sens lancé par Vattimo ), flasque, évanescente, très " postmoderne ", d’un décousu séduisant et, cependant, d’une cohérence peu commune. En s’occupant du diariste Cioran, Ciocârlie examine en même temps d’autres " facettes " de la personnalité cioranienne entre lesquelles la posture de diariste joue le rôle, en quelque sorte, de charnière.Ciocârlie ne semble guère considérer Cioran comme un philosophe proprement dit et un " maître à penser " : il le tient pour un écrivain, ce qui ne veut pas dire qu’il n’offrirait pas un " enseignement " , comme tout écrivain véritable, comme Ciocârlie lui-même ! La lecture que Livius Ciocârlie fait de Cioran est donc essentiellement littéraire ; avec cependant une attention particulière à l’égard de l’ " homme ", pour dépister les écarts entre le moi " scriptural " et le moi réel de l’écrivain. Le commentaire formulé en marge des Cahiers est sous-tendu par celui de l’œuvre de l’écrivain, des livres qu’il a publiés de son vivant.
  La question, o combien délicate, des rapports entre le moi de l’écrivain et ses textes est examinée avec finesse et réglée par le recours à un modèle opérationnel plausible :toute personne renfermerait trois " moi " différents : le moi dit " réel " (celui de la vie de tous les jours, des petits faits insignifiants, moi prosaïque et éphémère), ensuite, le moi " véritable ", ou " vrai ", c’est-à-dire le moi essentiel, profond (en grande partie " irréel ", car formé de tendances, virtualités, pulsions qui seulement s’" expriment " dans l’œuvre des écrivains authentiques) et, enfin, l’image que l’homme a de soi-même ( celle qui est " montrée au public "). Il faut remarquer que l’image qu’un écrivain a de soi-même peut être livrée en toute " sincérité " ou bien falsifiée à bon escient , embellie ou noircie délibérément.Quoi qu’il en soit , l’ " image " qu’offre le journal est fabriquée, construite. C’est pourquoi Ciocârlie s’emploie à débusquer dans Cioran l’ " homme quotidien " et, surtout, l’homme profond, différents tous les deux de l’ " image de soi-même ", bien trop " composée " et – comme on disait autrefois – bovaryque.
  Livius Ciocârlie nous révèle un Cioran gai, presque serein, réconcilié avec la vie, incapable de suicide, très soucieux de sa santé et de sa condition physique ( il ne fume pas , observe un régime alimentaire diététique etc.), un écrivain professionnel installé dans une existence équilibrée. Un Cioran, d’ailleurs , très " sympa " – bien que fondamentalement acariâtre – , petit bourgeois qui se voulait clochard , homme ordinaire qui se voulait damné, malheureux ou martyr. Et qui fut un grand écrivain. Les efforts de Cioran pour se composer un moi " public " apocalyptique s’avèrent parfois singulièrement drôles, et le commentateur s’en amuse, souvent avec malice. L’histrionisme de Cioran – présent, sans aucun doute, dans ses livres, mais " hénaurme " dans son journal – offre un spectacle fascinant, que Ciocârlie " éclaire " pas à pas, en adoptant, quant à lui, une attitude où se conjuguent le reproche agacé et l’affection. Il considère son " personnage " avec une ironie amusée, affectueusement complice parfois. Sa démarche ne consiste pas à traquer Cioran pour le surprendre la main dans le sac et le ridiculiser gratuitement, mais à saisir avec une extraordinaire justesse le mécanisme par lequel les petites ( petites ?) ruses de Cioran, ses écarts par rapport à la " sincérité fruste " et ainsi de suite, déterminent – ou contribuent à rehausser – la valeur littéraire de son action d’écrivain.Ciocârlie nous révèle Cioran tout en pouffant et en s’esclaffant, sa lecture est " joyeuse ", à l’antipode de celle, d’un hiératisme plutôt bêta, – en vertu d’une regrettable " tradition " des commentateurs habituels. Il s’explique, et nous convainc: " J’insiste, il faut lire Cioran non pas directement dans son contenu, car alors, en effet, il ne nous laisse pas d’espoir. Le contenu doit être lu dans son expression, dans l’énergie de l’ expression, dans l’équivoque et le comique de celle-ci". Il insiste, en effet, sur cette question, et s’explique de nouveau : " J’aurais aimé voir quelle tête il aurait fait en apprenant que quelqu’un s’est mis à écrire un livre pour y dire combien il s’était amusé en le lisant ". Cioran lui-même doit sans doute avoir eu connaissance de tels sentiments à son égard ; dans un entretien (avec Anca Visdei,en 1984), il affirmait : " On me dit souvent : „ Malgré tout ce que vous écrivez, vous êtes un des hommes les plus gais“ " (Cioran, Œuvres, Gallimard, 1995, p.1778) Mais il faisait de son mieux pour " défendre " ( par conformisme ? ) son image consacrée, celle de porte-malheur : " J’ai beaucoup ri, en effet, dans ma vie, mais cela ne prouve rien " (ibidem). Quelques phrases plus loin, il ajoutait : " Le rire, c’est un acte de supériorité, un triomphe de l’homme sur l’univers, une merveilleuse trouvaille qui réduit les choses à leurs justes proportions ". Et Ciocârlie en guise de conclusion anticipe : " Si Cioran continue à avoir du succès aujourd’hui, ce sera en tant que grand ironiste ".Plein de sympathie à l’égard de l’écrivain Cioran, mais impitoyable envers l’homme, le commentateur s’emploie à en dénoncer l’histrionisme , l’affectation et la " pose " – lorsque ceux-ci sont évidents ou, du moins, décelables – , et il le fait parfois avec des formules mémorables. Mais ce n’est pas seulement le jeu de masques cioranien qui intéresse Ciocârlie à la lecture des Cahiers : les opinions, remarques, " déclarations " et sentences de Cioran, considérées dans leur dimension, pour ainsi dire, " référentielle ", sont recueillies et " dépouillées " avec une extrême attention. Les commentaires visant ces questions – commentaires fragmentaires, et pour cause, vu la structure fragmentaire et la thématique forcément bigarrée de l’ " objet de l’analyse " – sont ordonnées par thèmes. Il n’est pas question d’en recenser et décrire ici le contenu, de suivre en détail le trajet de l’analyse. Je renvoie au texte même,et en conseille vivement la lecture. Il convient, cependant, peut-être, de souligner que, vu le groupement " par problèmes " du " matériau ", en lisant ce livre on voit s’articuler, du dialogue de Ciocârlie avec Cioran au monologue de Ciocârlie adressé directement au public, un véritable système . Un système latent, mais décelable chez Cioran, système dépisté, reconstitué et complété – souvent d’une manière polémique – par son pseudo-exégète, en fait – son partenaire. Un " système philosophique " ( bien que, je le sais, ni Cioran, ni Ciocârlie ne soient pas des philosophes : seulement des écrivains ) minimaliste mais complet, incluant des approches des " grandes questions " ( la vie, la mort, l’existence, l’essence, le devenir, la vérité, la réalité, l’illusion etc. ).
  En outre, de ce livre à deux voix se dégage une certaine morale, un scénario pertinent relatif à la culture en général et à la littérature en particulier, une échelle des valeurs, une méditation sur l’évolution historique et même un bréviaire, cohérent, de considérations d’ " imagologie " et de politique ( de morale de la politique, de psychologie collective, de civisme quotidien ).En face de Cioran, Livius Ciocârlie se montre tout à fait décomplexé. Il ne le prend pas " de haut " et il n’entend pas le " démolir ". Il ne le considère non plus, " de bas en haut ", mais il l’approche de plain-pied, il se conduit à son égard comme on se conduit à l’égard d’un très bon ami, dont, par amitié justement, on ne ménage pas les défaillances. Ciocârlie déconstruit Cioran afin de le rendre intelligible et plus aisément acceptable. Il le " ridiculise " pour son bien (pour le bien de son œuvre, pour en faciliter l’accès ). Il le " raille " par affection, afin de rendre lisible son " message " (non seulement littéraire, mais aussi existentiel, profondément biographique), en revitalisant son image.

 

 

Nicolae BARNA

 

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