Eric NAULLEAU et Pierre JOURDE
Petit déjeuner chez tyrannie suivi de Le crétinisme alpin
éd. la fosse aux ours, 194 p. 16 euros.


Des Champs-Élizées, ce 25 avril 2003

  Monsieur le Libraire,


  L’on me mande un libelle dont vous estes l’Autheur où j’apprens que vous estrillez cruellement quelques meschans escrivains de vostre tems. Piqué par la curiosité je me suis hasté de lire cét ouvrage qui semble avoir troublé la quiétude du Parnasse françois. J’ai fort gousté l’art dont vous usez pour confondre l’imposture. Avant de gagner le délicieux séjour où je repose à présent j’ay moi aussi veu sevir la malice des gazetiers. Mais un échange d’Épigrammes bien troussées suffisoit alors à vuider la querelle. On plaidoit fort, ainsi que vous sçavez, mais il ne fust venu à l’idée de personne de chicaner un Autheur. On se moquoit d’ailleurs des plaideurs qui abusoient des procédures. Ne lit-on plus Monsieur de Racine ? Et j’apprens que vostre Mercure (moins galant que le nostre) veut vous conduire devant le Juge pour ce qu’il vous accuse de le diffamer. En quel monde vivez-vous ? Nous avions coûtume en notre tems de déchirer les Autheurs qui avoient le malheur de nous deplaire. Le seul Tribunal que nous connussions étoit celui des Muses. Il arrivoit qu’un Autheur se fist Juge et prononçast un arrest allegorique. Mais jamais je n’ay ouï parler d’un procez veritable. Messieurs de l’Académie ne peuvent-ils mettre ordre à cela ? 

  Nous avions desjà receu d’inquiettantes nouvelles du monde. Il faut que j’aye encore icy quelque faute à expier car ces nouvelles ne laissent de troubler mon repos. Est-il vray qu’une Prétieuse gouverne le Mercure ? Est-il vray que cette Prétieuse parle comme une pecque ou une harengère ? Il faut que le monde ait bien changé et que tout soit à présent sens dessus dessous. Nous avions peine à nous garder de rire quand il prenoit envie à une péronelle d’affecter le bel air des ruelles, mais le moyen de souffrir tant de grossièreté ? Certains des mots que vous employez me paraissent obscurs. Qu’est-ce à dire que " pédé " ? Ce mot sent son injure, mais l’imputation échappe à mon sens.
   Est-il vray que vos Autheurs affectent encore de s’annoncer par des noms latins pour prévenir favorablement le Public ? Ce Sollers ne me paroist pas avoir écrit une ligne qui justifie le nom glorieux dont il se pare. J’entends encore moins aujourd’huy ce qu’il écrit que du tems où dans un stile curieux il cherchoit à esgarer le jugement du Lecteur. Il écrivoit alors aussi obscurément qu’un Oracle. C’est ce qui fit, ce semble, qu’on le crut dépositaire de quelque profond secret. Mais aujourd’huy qu’il escrit comme tout le monde on ne trouve plus que des vérités premieres ou des paradoxes communs. Si tout ce verbiage etoit translaté en bon latin on ne donneroit pas un clou à soufflet de cette viande creuse.
  Vous avez eu l’imprudence, Monsieur le Libraire, de donner au Public un livre sans Privilège ni Dédicace. Ce livre de Monsieur Jourde a fort ému la République des lettres. Pensoit-il plumer l’oye sans la faire crier ? Les Ombres avec lesquelles j’en ai parlé icy étoient au désespoir de voir régner certains Autheurs dont on se moque fort parmi nous. Nostre Despréaux, vostre Boileau, tonnoit l’autre jour contre une dame Angot dont le galimatias le mettoit de fort mauvaise humeur. Dire que son ame repose en paix seroit mentir. Il n’a signé icy une paix avec Chapelain que parce qu’en vostre infortuné siècle il a tant de méchans autheurs à décoiffer qu’il ne pouvoit pester à son aise. Je l’ay oüy plaisamment dire que cette pécore a quelques chambres vuides à loüer dans sa teste. Les mauvaises nouvelles de la santé de Monsieur Jourde me font craindre qu’il ne rejoigne bientost nostre séjour. J’aurais grand plaisir à m’entretenir avec lui, comme Autheur que je révère, mais je le supplie de vivre encore long-tems : il est plus utile parmi vous, il y est mesme indispensable.
  Ce que vous nous distes, Monsieur, me fait concevoir une haute opinion de vous. Vous n’estes pas homme à imprimer des sottises. Peu de Libraires peuvent se vanter de publier par goust. Il en est aussi fort peu qui se meslent d’écrire, ce que vous faistes avec tant d’esprit et de sens que l’on reprend icy espoir pour nos Lettres. À ne vous rien celer, je vous advouë que les Ombres chez qui je frequente aux Enfers estoient fort inquiettes au subjet du train dont vont les choses dans votre monde. Le factum que vous signez avec Monsieur Jourde apaise icy autant les Ombres qu’elle émeut les Mortels. Il y a fort grande presse autour de la boutique de Monsieur Barbin. On se dispute votre ouvrage. Il paraist que vostre livre fait là-haut beaucoup de bruit, qu’il est bien reçu des doctes et fort mal des pédans et de leurs cuistres que vous brocardez sans repit ni miséricorde. On se rit icy fort de leur coleriques humeurs et des propos chagrins qu’il répandent par la Ville et à la Cour. Que sont-ce que ces Autheurs qui plaisent sans toucher ou qui touchent sans plaire ? Ne sauroit-on plus écrire ni penser ? Voilà ce que j’entendois autour de moy. Le bon sens paroist regagner les esprits. Cette nouvelle m’épanouït le cœur.
  La lecture de vostre Livre m’a rendu le goust de vivre. Ce n’est plus pour moy qu’une façon de parler mais il m’est agréable de m’exprimer de la sorte, comme il peut vous estre agréable de sçavoir que vous rendez vie à une Ombre. Il arrivoit, je l’advouë, que cette paisible éternité me pesast quand je voyois prospérer l’imposture. Les Ombres désertoient la boutique de Monsieur Barbin. Elles ne hantoient plus que les bibliotheques. On pensoit tristement que les livres devoient bien vieillir comme le vin pour en concevoir une bonne opinion. Comme nous parlons de vin, apprenez qu’une Madame Duras (non la vraye, que j’ai en grande estime, mais une dame Donnadieu qui crut qu’en usurpant ce nom elle seroit receu comme Autheur dans le monde, ce qui advint en effet), clame ici à grands cris qu’on l’oublie là-haut et regrète que ses filles, Mesdames Angot, Darrieussecq et Bernheim ne conduisent pas son entreprise jusqu’à son dernier période. Nous lui avons représenté qu’elle eussent dû se résoudre à se taire, ce qu’elles ne pouvoient point. Elle dit que la grammaire françoise (dont elle avoit heureusement rompu le moule) menace de reparoistre et d’exercer derechef sa Tyrannie si l’on n’y met le hola, que le bon sens regagne fascheusement les esprits, que l’on tue sans aimer et que l’on aime sans tuer et mille autres pensées tout aussi confuses qui heurtent le sens commun. Elle a conceu un vif despit d’un livre qu’un mauvais plaisant a situé sans une isle de l’Océan si mal nommé Pacifique. Elle a vu des Ombres rire à la lecture de cette vile parodie. Il est vray que cet ouvrage feroit rire un tas de pierres. Or on n’avoit guere accoûtumé de traiter là haut de la sorte ses imaginations et ses verves, qui ne faisoient point rire. Un cercle s’est formé autour d’elle, qui applaudissoit ironiquement à ses ridiculitez, ce qui mit cette dame hors de sens. Je n’entends pas grand’chose aux paroles qu’elle me corne indiscrettement à l’oreille mais il me semble saisir dans tout ce phébus qui lui tient lieu de langage qu’elle aimeroit qu’on parlast encore un peu d’elle là-haut de tems à autre.
  Le récit de vostre disner avec le trio du Mercure est fort divertissant. Le jugement que vous portez sur les délicats procédés de cette gazette rappellent en effet fort les méthodes des Scythes et des Sarmates dont vous faites grincer les grossiers ressorts. Ces gens semblent regretter l’heureux tems où la terreur répanduë dans les lettres et ailleurs inspiroient aux Autheurs une grande retenue. Aujourd’huy que la licence n’a plus de frein, que l’on peut imprimer n’importe quoy et briguer sans mérite les suffrages du Public, il faudroit, idée paradoxe, que tout le monde épousast le parti du Mercure, il faudroit que la raison seule se tust ? Cela ne se peut. Vous avez mis, vous mesme et Monsieur Jourde, tant d’esprit, de passion et de talent dans votre deffense des véritables ouvrages de l’esprit que vous ne pouvez vous étonner du scandale que vous avez ému : vous avez secoué la torpeur qui engourdissoit les Lettres et rompu le silence coupable dans lequel se morfondoient les esprits despitez. Le scandale est un juste hommage rendu à vos mérites. Un procès accompliroit la comédie. Mascarille et Magdelon n’en sortiroient point les braies nettes. Je vous supply de me mander la date, le lieu et l’heure du spectacle, je ne le voudrois point manquer.
  Tenez, monsieur, souffrez que je finisse cette épistre en l’ornant d’un distique de Monsieur de Voltaire que je n’eus point l’heur de connaistre parmy les vivans mais qui aime à réjoüir icy la compagnie. Il a fait, cependant je vous écrivois, un impromptu en forme d’épigramme qu’il me prie de vous rapporter :


Ici gist, oubliée, la femme Savigneau
Entre Savonarole et monsieur Chicanneau.


Je suis avec beaucoup de passion, Monsieur,
Votre trés humble et trés obeissant serviteur


Michel HENRICHOT

 

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