Comme un fragment d’ADN


  Un pari théâtral surprenant : Virgil Tanase a adapté pour le théâtre et mis en scène, dans une version relativement courte, le roman fleuve de Marcel Proust : À la recherche du temps perdu (1).
  Une telle démarche paraît, à première vue, insensée, et le pari pour le moins audacieux, presque impossible. En raison déjà de l’ampleur du texte : aux 14 volumes du roman proustien, il faut ajouter d’innombrables correspondances, les œuvres inachevées, les articles critiques, les notes et les ébauches de l’auteur — sans oublier les commentaires critiques qui remplissent aujourd’hui des bibliothèques — ! L’édifice proustien est un monument trop vaste, son prestige trop considérable, à même de paralyser toute tentative de le résumer, tout espoir d’une exégèse inédite. Pour preuve, les quelques adaptations cinématographiques plutôt ratées. Non, je me disais, que À la recherche du temps perdu restait une rencontre privilégiée avec un grand écrivain, qui exige pour s’accomplir l’ombre paisible d’une bibliothèque et la sérénité d’une lecture sans entraves.
  De plus, comme par défi, Virgil Tanase et David Legras, son comédien, qui signent ensemble l’adaptation, ont choisi de doubler les risques de cette transposition scénique audacieuse par une démarche apparemment tout aussi absurde : ce monologue forcément court refuse de s’enfermer dans les limites d’un épisode, ou dans celles d’un personnage, Swann ou Odette par exemple. Le spectacle de Virgil Tanase traverse l’œuvre de Proust d’un bout à l’autre, une opération de découpage-montage qui rend le fragment identique au tout, comme pour un élément d’adn qui permet la reconstitution de l’organisme dans sa totalité. Nous reconnaissons d’ailleurs quelques grands thèmes, quelques grands moments du roman : la phrase célèbre du début : " Longtemps je me suis couché de bonne heure… ", l’épisode de la madeleine trempée dans une infusion de thé ou de tilleul, la silhouette fragile, presque fantomatique d’Albertine, cet ineffable amour de jeunesse. Le résultat est parfaitement logique, parfaitement cohérent, sans rien d’abrupt, de précipité ou d’artificiel. Toute la recherche du temps perdu se déroule devant nous en une heure et quart sans aucune frustration, sans aucun manque.
  Le spectacle de Virgil Tanase, dans l’interprétation de David Legras, suit, dans sa construction, le fil menu mais tellement tenace du souvenir. Il s’édifie par un jeu subtil entre la mémoire et l’oubli, deux mouvements contradictoires qui se déterminent et se nourrissent réciproquement.
  Nous sommes en présence d’un seul personnage : le narrateur — silhouette svelte, sobre, dans un complet blanc, style Belle Époque : cette touche de couleur et d’élégance qui définit avec un tel éclat les costumes de Doina Levintza. Le comédien, David Legras, démarre lentement, avec une diction précise et en même temps aérienne, enchaînant les mots et les répliques comme des refrains magiques, qui envoûtent le spectateur devenu témoin et complice de ce subtil processus mental, celui de la mémoire qui détache du passé un présent éphémère et illusoire, recréé pour quelques instants, et qui se défait ensuite tel un jeu d’ombres et lumières. Le tout par la magie de quelques mots légers, telles des guirlandes de lianes, de quelques jeux de clair-obscur, de la nostalgie de quelques accords musicaux, filtrés par le pavillon d’un gramophone. La scène se détache de l’obscurité, un cadre vide, neutre, où surgissent de temps en temps, pour disparaître ensuite, rangés dans la valise des souvenirs comme autant de pièces d’un dossier, quelques objets auxquels s’accrochent des bouquets d’images : une poussette de poupée traverse le plateau avec un grincement discret, telle la musique d’un orgue de Barbarie mourant, un pot de fleurs fanées, le gramophone à manivelle — et puis cette voix surgie d’un autre temps, qui semble altérée par son enregistrement il y a si longtemps sur un vieux disque, cette voix dont la sonorité désuète nous paraît celle d’un témoin disparu, signe d’une mémoire révolue, en contrepoint de celle, vivante, qui prend corps devant nous par la grâce du comédien.
  Les images surgissent du passé, suscitées, invoquées par le souvenir, dans un désordre apparent, mais en fait contraintes de se soumettre à un principe logique unique, à une seule règle esthétique. Le monologue finit d’ailleurs avec cette question de Proust qui donne son sens au spectacle : " Mais le seul moyen pour faire durer ce trompe-l’œil qui met près de nous un moment du passé, c’est d’interpréter les sensations comme les signes d’autant de lois et d’idées, en essayant de les penser, c’est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que nous sentons, de le convertir en un équivalent spirituel. Or ce moyen est-ce autre chose que faire une œuvre d’art ? "
  De toute évidence, Virgil Tanase a gagné son pari impossible. Sur la scène du Lucernaire, Centre national d’art et d’essai, le roman de Proust À la recherche du temps perdu se plie aux règles du théâtre, et l’instant d’émotion surgi de cette rencontre d’exception avec les milliers de pages de Proust, cet instant d’émotion unique et précieux, reste intact.


Mirela Nedelcu PATUREAU


1. À la recherche du temps perdu, d’après Marcel Proust, adaptation Virgil Tanase et David Legras, mise en scène Virgil Tanase, costumes Doina Levintza, avec David Legras. Théâtre Le Lucernaire, Centre national d’art et d’essai, 55 rue Notre-Dame-des Champs, Paris, VIe, jusqu’au 28 juin et de nouveau à partir du 1 er août 2003. Du 9 au 31 juillet au Théâtre du Bourg Neuf à Avignon.

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