Comme dans un dessin de Escher (huit poètes roumains)
Traduit par Olivier APERT, Alain PARUIT,
Ed PASTENAGUE, Odile SERRE.
éd. Phi & écrits des forges, 2002.


Huit poètes roumains


  " Huit poètes roumains " : les huit coups de minuit ? Sombres, nocturnes, ils sont. Rêveurs endormis ou éveillés, insomniaques, somnambules, noctambules, ivrognes, déraisonnables et évidents, primates préhistoriques : la nuit des temps. Les yeux, toujours — sur des scènes étranges, foisonnantes, morbides, familières, le réalisme de l’imaginaire comme l’autre parlait de politesse du désespoir et qu’il n’y eut jamais de socialisme. Les yeux : sont-ils ouverts ou fermés, ouverts et fermés, arrachés, fardés, espiègles, éperdus.
  Où êtes-vous ? À côté, décalé, sur le rebord, au cœur. Bref, ailleurs. C’est-à-dire : humour. Quand ce n’est pas le moment de rire. Peinture (graffiti ? sur les ruines ou les bâtiments neufs ? quel est le plus laid ? le plus pérenne ?) d’une Europe centrale imaginaire, bancale, banlieusarde, touchante. Des détails, très précis, comme dans les rêves. Absurdes, souvent : donc nécessaires, puisqu’une chose absurde, si elle n’avait pas en elle ou autour un brin de nécessité, il n’y aurait pas même lieu de la mentionner. Elle passerait inaperçue, grise au bal banal de l’inutile.
  Nuit de Virgil Mazilescu, fraternelle et tourmentée, désossée et chantante : " mais à quelle heure de la nuit/et à partir de quelle vertèbre deviens-tu/véritablement mon frère. Et, ah — songes, visions, la tête brinquebale, flambe, se trempe dans le vin couleur de cernes. S’il rentrait la nuit à la maison il voyait désolé les ânes et les bœufs se ruer hors du rêve sur une végétation brûlée ". Nuit d’Ion Muresan, elle aussi pleine des images de la folie et du quotidien, évidentes comme un songe, inquiétantes comme un article de journal : " [...] et je ne vous le cache pas, parfois, la nuit, des flammes jouent derrière les fenêtres. "
  Nuit d’Ileana Malancioiu, ses fantômes, son cœur : " Je me tiens dans un lieu retiré, oublié du monde/Comme si j’étais engloutie par le nuit ". Nuits de Marta Petreu, calmes, endurées, suicidaires. Elle s’écrit des berceuses : " Essaie de supporter essaie encore/tout autour comme se multiplient les objets pointus coupants/essaie de supporter gagne du temps jusqu’au matin. "
  Nuit de Mariana Marin, celle d’Anne Frank dans son grenier d’Amsterdam, celle de la clandestinité, de Bergen-Belsen, du sommeil de la raison : " ce qui le matin semblait être/une idée aux articulations cohérentes et finesse retrouvait la nuit ordure obstinément balayée : et cachée derrière la porte. "
  Nuit de Mircea Cartarescu, humour, horizons d’aujourd’hui là, mais grincements toujours, et des rengaines presque, puis la mécanique se détraque. Nuit de l’évier amoureux de la " petite étoile bleue dans un coin de la fenêtre " : " mais, hélas ! l’étoile bleue ne répondit pas à cet appel/car elle était amoureuse du presse-purée/d’une comptable de poméranie/et passait ses nuits à le boire des yeux. " Nuit de Daniel Banulescu, hargneuse, misogyne, curetonne : " toute la nuit elle a sué et pleuré/mais voilà enfin qu’elle a compris/Toute la nuit elle s’est inquiété et a pleuré/mais enfin voilà qu’elle est en sueur ", avec malgré tout des trouvailles " au fond de la sacoche du diable. " Nuit de Simona Popescu, contradictoire, paradoxale, partagée, " parmi les ombres parmi les noctiluques parmi les étoiles ". Et utopique, selon la tradition : " je suis un produit utilitaire/j’ai peur de la vie toute-petite/je rêve d’autres paysages et d’autres sentiments " (enfin, je vois là une tradition — elle est peut-être personnelle).
  Ils sont nés entre 1940 et 1965. Penser à ces dates : l’histoire rôde, on l’aura compris. " J’ai une bonne mémoire. Si elle était moins bonne, je dormirais mieux la nuit. ", écrivait Victor Chklovski dans son Voyage sentimental.
  Aller ailleurs ?
  C’est cela, ailleurs : le poème est là, moi je vous attends au bistro, on se retrouve tout à l’heure. Écoutez : les huits coups de minuit — le bistro va fermer. Ou ouvrir ?


Daniel POZNER

 

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