Christian OSTER
Dans le train,
éd. de minuit, 2002, 159 p. 11,90 euros.


La difficulté d’être selon Christian Oster


  D’une certaine manière Dans le train ressortit à la bluette comme au roman intimiste, exercice autant des sensations que méditation pathétique sur les vertiges de l’amour.
  Au départ un bagage, sac très lourd contenant des livres, qu’un homme aide une femme à porter. Donc d’abord ce bagage, simple signifiant, lien aléatoire, prétexte peu à peu investi de vertus tutélaires, désir et appel votif d’amour, " d’entraide, de partage ". Le voici " bagage de vie ", chargé du poids d’un passé dont il convient de se départir, et tout également, métaphore oblige, promesse d’enfant.
  Ensuite la prédilection pour les lieux de passage, de transition : la gare, l’hôtel, les villes de province, lieux anonymes, ouverts à tous les possibles, lieux d’hésitation qui est l’hésitation même du roman ; ces lieux disposés en diptyque, en miroir et se faisant écho.
  Un homme, Frank, suit une femme, Anne, qu’il désire ou plutôt qu’il ne sait pas encore qu’il désire. C’est l’histoire ténue censée mimer la réalité. Mais cette réalité se dérobe, vient à manquer. Sa banalité ou mieux sa médiocrité versent dans l’indifférenciation ; elle a le caractère du désoeuvrement. Frank se voit jeté dans une existence dont il ne sait que faire. Elle défile devant lui sans rien pour l’accrocher, sans rien qui l’exalte, si ce n’est peut-être la sensation de la chute. Et voici, amer providentiel aperçu dans la confusion d’une gare, la femme de toujours, surgie de nulle part et appelée à combler le manque de cette existence sans épaisseur. Si le passé est " un trou noir ", le présent le poids mort d’une réalité dont il faut se délester, peut-être l’avenir a-t-il le caractère propitiatoire d’une rédemption. C’est ce que suggère le " vertige " final d’une vie à deux.
  En attendant, il convient d’aborder les grandes questions. La difficulté d’être : " Ce que je voyais, surtout, c’était ce trou noir, le trou noir du passé, au fond de quoi le temps avait déposé ses œufs, comme un oiseau malade, et alors rien n’avait éclos […] comme si, faute d’éclosion, en ce qui concernait mes projets, j’avais quand même passé ma vie à naître, à peu près nu, avec un regard qui ne s’usait pas, mais qui n’entamait rien non plus et qui enregistrait, avec un soupçon de larme au fond de l’œil, la fuite désolante des choses. " La souffrance : " C’est mes cailloux à moi, le malheur. " L’amour : " Parce que physiquement, quand ça se précise, l’amour devient de l’abandon, ce n’est pas exactement pareil. " L’inévitable illumination extatique : " Je ne me sens pas lourd, moi. C’est tout le contraire. Je m’allège. Je perds tout, depuis longtemps. Je me déleste. Je désapprends […] La souffrance est tellement derrière moi, toujours, que je n’arrive plus à l’imaginer. Même quand elle est là, qu’elle revient, c’est comme si c’était un passage. Je vois devant. Loin […] Mon cœur est douloureux et vide et ouvert. J’ai plein de place. Je me sens léger. " La révélation : " Je me suis demandé si Anne ne voulait pas que je l’aide à le porter, toujours, comme une sorte de preuve tangible que je la portais elle, avec son bagage, donc son bagage de vie que je l’aiderais à garder parce qu’elle ne s’en débarrasserait jamais. "
  L’embarras de la vie est partout. Tout n’est qu’hésitation. Comment rejoindre celle qu’on désire ? Comment l’aimer ? La nuit passée à l’hôtel est vécue sous le sceau de la chasteté. La scène de masturbation dans le train manque l’effet torride et sensuel qu’on peut lire chez Aragon. Quand enfin, on en vient aux actes, la stylisation est à son comble.
  Au départ donc, le bagage, objet minimaliste, seule certitude peut-être, et, quand s’ouvre cette boîte de Pandore, c’est la déréalisation et l’illusion d’authenticité qui en sortent. Le roman est à l’image de la dormeuse, dont le protagoniste parcourt du regard le corps interdit : " Une gisante, mais une gisante chaude, je me suis dit que j’aurais juste affaire à sa chaleur. " Sans doute est-ce assez pour donner au narrateur la " sensation de vivre ".


Jean SORRENTE

 

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