George BALAN
Emil cioran. La lucidité libératrice
éd. Josette Lyon, 235 p. 10 euros.
Cioran, une voix plus subtile que la nôtre
À l’heure où dans une Roumanie démocratique, Cioran est devenu — quelle horreur ! — une valeur sûre, que jeunes et moins jeunes s’arrachent pour faire valoir leur discours par celui d’un auteur autrefois interdit, il est utile de se souvenir que bon nombre de ceux-là mêmes qui se l’approprient aujourd’hui avec autant de diligence ne prononçaient, autrefois, son nom que seuls et dans l’intimité des toilettes, de préférence celles d’un autre par crainte des écoutes. C’est dans cette Roumanie-là, où toute référence à Émil Cioran faisait de vous un ennemi public, que George Balan eut l’audace de rédiger un essai sur cet auteur dont la démarche spirituelle le fascinait. Il n’était pas à son coup d’essai. Des noms prohibés, des œuvres interdites, des courants artistiques désavoués par les autorités perçaient la chape totalitaire grâce à George Balan, grâce à ses livres, à ses conférences, à ses auditions musicales au Conservatoire de Bucarest : Boulez, les Passions de Bach, Wagner le mystique, Schoenberg et le dodécaphonisme, le surréalisme, mais aussi Nietzsche, Kierkegaard ou Émil Cioran. Son essai ne fut publié en Roumanie qu’une vingtaine d’années plus tard. Il sort aujourd’hui à Paris dans la collection " Les maîtres à penser du xxe siècle " qu’Alain Cophignon dirige aux Éditions Josette Lyon. Il a les vertus de ses origines : il est une lecture et non une polémique ; il est un guide et non une interprétation ; il est une invitation à la lecture et non une tentative de faire dire à Cioran ce qu’il nous aurait été agréable de l’entendre dire.
En fait, l’essai de George Balan se divise en trois grandes sections. La première est une sorte de manuel d’utilisation des textes. Elle nous propose un itinéraire à l’intérieur d’une œuvre, en désignant un point d’arrivée possible. Étrange similitude, n’est-ce pas ? Entre la vocation locative de Cioran, attaché à ses mansardes (dans un hôtel parisien et puis, toute une vie, rue de l’Odéon), et son refuge dans une langue que l’étranger ne peut jamais habiter pleinement, où il sera toujours relégué dans une chambre de bonne. Comme pour nous dire que rien, dans ce monde, ne se passe dans les appartements bourgeois — et, conjointement, dans les phrases convenues, dans la littérature voluptueuse d’une manipulation experte d’un idiome. Cioran, dans la vision de George Balan, se plaît dans l’austérité imposée des combles. C’est une façon de nous renvoyer vers " ce fond immaculé et rayonnant de l’existence profané et défiguré par le “contrat social” "
George Balan s’emploie ensuite à emboîter le pas à Cioran qu’il suit de livre en livre, dès ses premiers essais publiés avant la guerre en Roumanie jusqu’aux Cahiers posthumes. C’est un cheminement attentif et compétent, un parcours sans emphase mais ô combien efficace et utile pour celui qui ne voudrait pas entrer dans l’œuvre du maître sans quelques instruments d’analyse, sans quelques repères, dépourvu des marques indispensables pour un cheminement intelligent.
Enfin, une courte postface raconte l’histoire de cet essai en faisant référence aux liens de Cioran avec George Balan dont témoignent quelques notes des Cahiers et les lettres nombreuses échangées au cours d’une vingtaine d’années. Certaines sont reproduites dans le volume de George Balan et apportent un éclairage intéressant sur la musique, sur la relation de Cioran avec Dieu (1), sur celles avec quelques philosophes.
À l’heure où Cioran est devenu — quelle horreur ! — une valeur sûre, dont jeunes et moins jeunes exploitent la notoriété avec l’espoir de s’en offrir une si peu méritée, George Balan nous propose un essai dont le principal mérite est de laisser la parole à celui dont la voix est plus subtile que la nôtre.
Virgil TANASE
1. Lettre d’octobre 1968 : " Quelqu’un qui me connaissait bien m’avait dit, il y a environ vingt ans : “Tu finiras par devenir moine.” Si sa prophétie ne s’est pas réalisée, la faute en est à cette superstition de la lucidité, intense chez moi comme un vice, et qui m’interdit de tirer une conclusion, suprême conséquence, de quoi que ce soit. Selon la disposition du moment, je considère cette impuissance comme salutaire et funeste. Ce que vous ne devez pas perdre de vue, est que je n’ai jamais eu la foi et qu’il n’est nullement question d’un refus. Je ne suis pas même certain d’avoir eu la volonté de croire. Sans doute, si je l’avais eue, je croirais. Je suis plutôt né pour vivre en marge de certaines expériences et options. N’importe qui peut prier… "
Le Centre culturel de Roumanie a présenté l’essai de George Balan à la fin du mois de mai 2003.