Le troisième personnage


  Grégoire Couette a eu raison d’écourter, avec l’accord de l’auteur, le titre de la pièce de Matei Visniec qu’il vient de mettre en scène (1). Du sexe de la femme comme champ de bataille en Bosnie faisait une référence trop directe (et trop complaisante, dirait-on) à un moment précis de notre histoire récente. En fait, la portée du texte est autrement plus ample. Le viol pratiqué comme arme de guerre est une forme de barbarie qu’il serait inexact de restreindre au récent conflit des Balkans.
  Un huis clos entre deux femmes. L’une victime d’un viol perpétré par des soldats dont on ne connaît pas la nationalité, comme nous ignorons celle du personnage. L’autre, une Américaine envoyée par une association caritative, qui la soigne. Elles discutent pendant une heure et demie, principalement de ce qui provoque les conflits ethniques, et de leurs conséquences. Une fois encore, Matei Visniec construit astucieusement sa pièce, évitant une trop naïve distribution du bien et du mal entre des personnages censés les représenter. L’acharnement avec lequel la victime refuse la charité d’une Amérique trop envahissante, en dit long sur le regard d’un auteur qui refuse les clichés politiques au nom d’une humanité plus complexe, que ne sauraient décrire les idéologies, et encore moins les alibis politiques.
  Le nœud de la pièce c’est l’enfant du viol. Il n’est pas encore né, mais, innocent, il réclame son droit de vivre à une mère qui en même temps le défend, puisqu’il est le fruit de ses entrailles, et le rejette, puisqu’il est l’enfant d’une agression innommable, d’un père ignoble.
  Grégoire Couette a eu l’intelligence de découper le texte de la pièce pour introduire ce troisième personnage. Il est là, du début à la fin, tantôt jouant au saxophone une mélodie lancinante, tantôt, par anticipation d’une quête de vérité future, faisant l’inventaire des crimes de guerre, jusqu’au moment où il prend à son compte le discours possible de ce fœtus conçu par un crime. Soudain, par cette présence, le spectacle de Grégoire Couette donne la chair de poule et le discours de Matei Visniec quitte le terrain d’un conflit circonscrit dans une région et à un moment historique précis, pour acquérir des dimensions métaphysiques. Qu’est-ce que ce grain d’innocence qui peut être le fruit d’un forfait ? Qui sommes-nous devant le mystère de la vie qui se perpétue avec notre concours ? Et quelle est notre responsabilité morale, non devant l’Histoire, plus accommodante, mais dans un monde qui se sert de nous pour accomplir ses miracles ?
  C’est dans cet esprit que Grégoire Couette construit un spectacle à la fois sobre et émouvant, grinçant et tendre, vigoureux et ironique, admirablement servi par la scénographie de David Tesseyre qui utilise le métal avec le savoir-faire d’un peintre musical, jouant tantôt, avec les éclairages, sur le tranchant des arêtes, tantôt avec les bruits rugueux d’une chaise renversée ou des meubles en fer qui se heurtent. Les acteurs (Isabel Chaneac, Ana Bara et Gilles Fourdachon) respectent les options de cette mise en scène sur le fil acéré du rasoir, et lorsqu’ils ne pèchent pas par une approche trop naïve du discours de leur personnage, se laissent diriger avec des fortunes diverses vers le seul nord qui pouvait les faire échapper à la linéarité pour leur offrir la chance de jouer les écorchés vifs que leur proposait l’auteur.
  Et je ne fus peut-être pas le seul, dans la salle du Théâtre parisien Le Lucernaire, Centre national dramatique d’art et d’essai, où le Centre culturel de Roumanie à Paris a présenté le spectacle à la fin du mois de mars 2003, à croire qu’une telle démarche artistique parle mieux de notre détresse dans des pays restés sans repères que tous les reportages raisonnés dont nous gratifie une presse plus attentive aux guerres qu’aux malheureux guerriers qui les font et les subissent.


V.T.

1. Matei Visniec — Du sexe de la femme comme champ de bataille, production du Théâtre de l’Ours, mise en scène Grégoire Couette, scénographie David Tesseyre. Avec Isabel Chaneac, Ana Bara et Gilles Fourdachon.

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