Mihail SEBASTIAN
L’accident
Traduit par Alain PARUIT
éd. mercure de france, 2002, 304 p. 21,50 euros.
Un roman de la féminité désespéré
et désespérante
Je le tiens pour le plus beau roman d’amour. Oh, bien sûr, il y eut des Tristan et Yseult plus magiques ; des Roméo et Juliette plus tendres ; des Werther plus tranchants. Il y a pourtant dans l’Accident de Mihail Sebastian (dont Alain Paruit nous offre une belle version française) quelque chose de plus touchant, de plus intime, un je ne sais quoi que je ne retrouve nulle part ailleurs.
Somme toute, c’est quoi cette histoire ? Paul, avocat, rencontre Nora, enseignante, au moment où il est encore malade de son amour pour Ann, peintre. Nora s’emploie de son mieux à guérir l’homme qu’elle se met à aimer. Elle l’emmène dans des aventures de neige à la montagne, lui fait rencontrer des personnages sortis, dirait-on, des sagas allemandes, et réussit même, à la fin du livre, à éviter de justesse une rechute (ce qui n’est pas certain, d’ailleurs). Si l’on s’en tient à ce récit nous risquons de tomber dans le piège qui faisait croire, autrefois, à Tolstoï que Anna Karenine n’était qu’un personnage secondaire, mettant tous ses espoirs littéraires dans le couple Kitty-Levine. Les bonnes causes de Nora nous jouant le vaudeville de l’amour tranquille et casanier, risquent de dissimuler cette quête d’une autre vie, impossible, qui se laisse deviner derrière les apparitions fulgurantes de Ann. Celle-ci est la féminité dans son expression la plus désespérée, et forcément désespérante. Elle est le personnage tragique (oui, je dis bien tragique !) qui sent obscurément que choisir une vie, c’est renoncer à toutes les autres, invraisemblables peut-être mais théoriquement possibles. L’homme qui la suit et voudrait arrêter cette quête n’a aucune chance d’en sortir indemne. Empoisonné pour le reste de ses jours, il sait désormais, il à découvert, grâce à la versatilité d’une femme, que chaque moment que nous vivons est la mort d’un autre, d’une infinité d’autres qui sont dorénavant perdus à jamais. Paul n’est pas la victime d’une amante volage (et soucieuse, par ailleurs, de sa carrière dans les milieux artistiques du Bucarest d’avant-guerre), mais d’un cataclysme sentimental : nous aimons ceux qui fréquentent un monde interdit où nous espérons pénétrer grâce à eux ; lorsque celui-ci est creux, la nostalgie amoureuse devient une confrontation non avec les incompétences affectives d’une femme (ou d’un homme, peut-être) mais avec notre incapacité de solidifier les choses, de les empêcher de moisir, de dépérir, de s’évanouir. Le Paul de Mihail Sebastian est un navigateur cosmique, aspiré par un vide infini. Cette Ann qu’il aime est le gant de chair (et de cheveux blonds en désordre) d’où la main du destin s’est retirée.
Le goût si particulier de ce roman où nous prenons fait et cause pour celle qui fuit, au détriment de Nora, la femme du foyer, vient de cette alchimie amoureuse qui veut qu’il n’y ait de vrai paradis que perdu.
V. T.
Le Centre culturel roumain a consacré une semaine à Mihail Sebastian, avec présentation de ses trois livres publiés récemment en français : aux éditions Stock Depuis deux mille ans et Le Journal, et aux éditions Mercure de France L’Accident, ainsi que les deux films réalisés d’après ses œuvres : L’Étoile sans nom (de Henri Colpi avec Marina Vlady, Claude Rich, Cristea Avram, Grigore Vasiliu Birlic, Eugenia Popovici, Marcel Anghelescu) et L’Affaire Protar (de Haralambie Boros avec Ion Iancovescu, Ion Fintesteanu, Radu Beligan, Irina Zlotescu, Ion Talianu, Constantin Ramadan, Ion Lucian, Florin Vasiliu, Nicolae Gardescu, Maria Vovrina). Par la même occasion, un groupe de comédiens de la Compagnie TADA ont présenté une lecture dramatique de la pièce Jouons aux vacances, dans la traduction d’Alain Paruit.