Peter SLOTERDIJK
Bulles, sphère 1
éd. pauvert, 2002, 700p. 27 euros.

Sphérologie

  Ceci n’est pas un compte-rendu de Bulles, Sphère I, de Peter Sloterdijk. La lecture du livre s’impose. Je me limiterai à indiquer l’orientation nouvelle, à mes yeux décisive, que Sloterdijk a donnée à sa philosophie après la publication en allemand de cet ouvrage chez Suhrkamp en 1998. Nous connaissions depuis 1987, en France, le clin d’œil de plus de six cents pages destiné à célébrer le bicentenaire de la parution de la Critique de la raison pure de Kant, qui, prenant ses libertés par rapport à l’exigence transcendantale du maître de Königsberg, opérait, grâce à une distinction féconde entre le " kunisme " antique et le cynisme moderne, à l’extension à mon sens trop généralisée, une critique de l’Aufklärung, et de Habermas en particulier, fortement marquée par Nietzsche — qui ne le serait pas ? — et par Heidegger, par ailleurs non mythifié. Nous avons été nombreux à nous trouver abasourdis par le tintamarre journalistique, toujours en mal de scandale et d’épouvante, monté comme une mayonnaise, acide à vomir, au point de faire passer l’auteur pour un tenant de je ne sais quel eugénisme postmoderne : opération aussi stupide qu’absurde, qui a cependant eu l’effet bénéfique involontaire de faire connaître le nom de Peter Sloterdijk.
  Bulles inaugure un mouvement de pensée d’une autre nature et d’une autre importance. L’ouvrage propose une nouvelle logie : la " sphérologie ", un logos, une logique, une herméneutique, voire un rêve théorique sur le monde. Des logies, n’en avions-nous pas déjà assez ? Rassurez-vous : point n’est question de science, mais d’un geste, d’une attitude, d’une démarche symbolique à fonction critique. La sphère, objet mathématique et de connaissance depuis des lustres, Platon en tête, servira-t-elle de concept poético-métaphysique, à forte intensité, propre à penser le monde sans le réifier ni l’enfermer dans un système de catégories abstrait et réducteur ? A-t-elle, en un mot, valeur de concept, au sens où Deleuze dit que le travail d’un philosophe est d’en fabriquer ? Pour ma part, je le pense : la sphère, chez Sloterdijk, devient un concept aussi puissant que le rhizome chez Deleuze, et d’une nature comparable. J’oserais même dire qu’à l’époque de la Critique de la raison cynique, Sloterdijk, comme l’Allemagne, n’avait lu de Deleuze que le Nietzsche et peu de Foucault. Il a réparé cette lacune et son devenir-philosophique s’en est trouvé réactivé. Avec la " trilogie " Sphères I, II, III, il pense non pas avec, mais par delà Nietzsche, comme Deleuze. S’il n’est en aucune façon deleuzien, ni foucaldien, il commence à acquérir une véritable stature philosophique, créatrice de pensée après digestion de ses pères.
Bulles " parle d’entités microsphériques […]. Elles constituent les formes intimes de l’être-en-forme arrondi et la molécule de base de la relation forte. " Pas la moindre trace de positivisme pseudo chimique mais une métaphore grosse, enceinte, de sens. Sphère II " ouvre les pages d’un univers historico-politique placé sous les modèles de la sphère constituée avec exactitude et du globe. " Quant à Sphère III, " il traite de la catastrophe moderne du monde. " Un tel mouvement trilogique, trinitaire, ne peut qu’exciter la curiosité ; et nous sentons immédiatement que sa longueur d’onde et son rythme ternaire sont étrangers à tout savoir absolu hégélien. Une épopée philosophique, culturelle, vaste fresque, ouverte et fort peu dogmatique, sur des questions qui nous intéressent parce que ce sont celles de notre monde. Je jalouse les germanophones qui ont déjà lu les trois volumes parce que je sens les ingrédients d’un suspense théorique dans cette entreprise philosophique. Raison, pour moi, de renoncer à une critique d’ensemble et de me limiter à butiner au gré des vents.
  La relation " bi-unitaire " qui traite du " rapport entre le fœtus/sujet et le placenta/accompagnateur " et confère à ce rapport une valeur philosophique fondatrice, reposant autant sur l’expérience que sur son interprétation, ici poétique, là culturelle, m’a profondément impressionné. Il y a là comme un début de la pensée qui, sphère oblige, sait que commencer, c’est éternellement revenir ailleurs et au centre. Cette analyse première se développe sur d’autres plans : le croyant et son Dieu, les jumeaux, l’homme et son génie… De quoi renvoyer loin les divagations de Lacan sur le " stade du miroir " constitutif du sujet. " Digression 2 : Nobjets et non-relations. Contribution à une révision de la théorie psychanalytique des phases. Digression 9 : Le point à partir duquel Lacan se trompe. " L’ampleur de la démarche mobilise une culture considérable et surtout une rare aptitude à mettre en rapport des éléments qui semblaient s’ignorer en faisant se télescoper le temps, l’histoire, la philosophie, l’anthropologie culturelle, la théologie, la littérature et les arts, et toujours de façon théoriquement justifiée, même si liberté est laissée au lecteur d’opérer ses propres constructions. On sera particulièrement sensible dans le livre au recours extrêmement fréquent à des reproductions d’œuvres d’art, qui, toutes, ont valeur de démonstration visuelle. L’ambition philosophique de Sloterdijk est considérable. Nous aimons ce type d’ambition, quand il n’est pas méprisant, dominateur, impérial et finalement dogmatique. La philosophie doit atteindre ce niveau d’exigence, elle qui ne peut se satisfaire de minima ou de moyenne pondérée. Bulles, aussi un véritable plaisir de lecture, même en traduction. L’auteur a souvent la phrase heureuse et bien frappée que l’on rencontre dans l’essai " à la française ", excusez-moi Peter Sloterdijk, sous ma plume, c’est un éloge. Son style est plus en phase avec saint Augustin qu’avec saint Thomas et saint Hegel. Il sait jouer de la variation, du paradigme et, surtout, de la digression qui, chez lui, pour notre bonheur, devient un véritable mode d’écriture philosophique : " Digression 6 : La tristesse des sphères. Digression 7 : De la différence entre un idiot et un ange. " Montaigne excellait dans la digression permanente sans pour autant rien concéder au flou et au désordre de la pensée : son style surprenait à merveille l’aspect " divers et ondoyant " de l’homme. Chez Sloterdijk, la liberté de la structure réflexive et, disons-le, l’effet de séduction qu’elle ne s’interdit jamais font qu’en définitive la rigueur analytique et démonstrative propre à la philosophie ne fait jamais défaut. N’ayez pas peur : nous sommes bien en présence d’un philosophe allemand. Et son livre fait le poids, sept cents pages, plus les deux autres à traduire. Il ne me semble pas improbable que des universitaires allemands, voire français, par mimétisme, voient en Sloterdijk un essayiste brillant et peu sérieux et donc se trompent. Pas grave : leurs élèves commenteront bientôt la " trilogie " !
  Mon point final approche. Je suis impatient de lire la suite de cette œuvre. Ce qui m’autorise à dire à son auteur qu’avant de répondre n’importe quoi à des journalistes, il devrait réfléchir un peu à l’effet de ses propos. Je lis dans l’excellent Courrier International daté du 2 août 2001, en réponse aux questions de Klaus Methfessel et Christian Ramthun : " Ce qu’il nous faut, c’est un anticapitalisme du patronat. […] J’utilise le concept d’impôt subjectif. " Halte-là, jeune homme ! Vous avez écrit, fort justement, que " l’état de nature " de Rousseau est une fiction théorique, ainsi que la bonté naturelle de l’homme. Alors, " l’anticapitalisme du patronat " et " l’impôt subjectif ", ça marchera peut-être en Allemagne, mais jamais ni dans la " France d’en haut " ni dans la " France d’en bas " qui savent que l’essence du capitalisme, c’est le profit ! Rions ensemble et vive l’Europe de Leibniz et de Diderot !

François AUBRAL

 

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