FRANÇOIS BODDAERT
AU BORDEL DES MUSES
(SCÈNES DE LA VIE ÉDITORIALE)
OBSIDIANE, 45 P.


De l’édition comme bordel


Au bordel des Muses : telle est l’enseigne du dernier livre de
François Boddaert : précisons que cette enseigne archaïque (après le
bonheur des dames, le bordel des muses ?) porte en réclame « scènes
de la vie éditoriale » : on va donc pouvoir fouiller « dans les bacs »
tripoter « les dessous chics » ou passablement élimés du monde de
l’édition, se réjouit-on avant de pénétrer dans cette obscure boutique,
car le gérant du lieu (l’auteur) parle en connaisseur à plus d’un titre :
mais c’est ici l’éditeur qui l’emporte, lui qui a décidé, non sans ironie,
de faire le point, voire de nous faire la leçon sur « l’ambitieux projet
d’illustrer le bel art d’éditer », dixit…
Attention cependant: le gérant (l’auteur) entend décrire ce qu’il
pratique depuis des années: non pas « l’univers impitoyable » des multinationales
vivendistes, non pas les grosses PME où l’on licencie les
quinquagénaires parce qu’ils sont encore trop littéraires, non pas, mais
ce qu’il est convenu d’appeler par antiphrase le monde de la « petite et
moyenne édition » où le chaland est une denrée en voie de raréfaction…
C’est donc les relations avec les acteurs de ce petit monde que le
gérant (toujours éditeur) va nous présenter successivement en de
courts chapitres d’autant plus incisifs qu’ils reposent sur une langue
à consonance baroque et symboliste où l’ironie le dispute au
découragement, le cynisme objectif à la drôlerie salutaire. Il y en aura
pour tout le monde ou presque : l’écrivain bien entendu mais aussi le
libraire, le diffuseur-distributeur, l’organisateur de lectures, le
critique : tenez, commençons au hasard par ce dernier – auquel le
gérant (en l’occurrence dans son rôle d’éditeur) adresse une lettre
fictive, délicieusement désuète, de remerciement :
« Je viens ici vous remercier pour votre belle lecture de Déhiscence
infime, et vous dire mon émotion devant les lignes que vous avez eu
l’extrême obligeance de publier sur ce livre dans le supplément
littéraire de L’Écho du temps. Sachez, cher Monsieur (ou Madame),
que c’est tout autant l’éditeur que l’ami de Jean Parapet qui vous fait
signe. En effet, le poète ne peut prendre lui-même la plume pour vous
témoigner son immense gratitude car il est fort malade, et assez âgé
(75 ans – mais il n’est pas mort comme vous l’annoncez!). C’est
d’ailleurs la première fois qu’il obtient une critique dans un quotidien d’audience nationale, et ce malgré une quinzaine d’ouvrages publiés (tous à compte d’éditeurs) et deux distinctions non négligeables […]. »
Dans le même genre, la missive envoyée au libraire est assez éclairante, et sous couvert d’humour distancié, désigne cruellement le malentendu (euphémisme) dont souffre la soi-disant petite édition.
Pour exemple:
« Peut-être ignorez-vous n’avoir pris à l’office qu’un seul
exemplaire de chacun des huit titres que j’ai publiés dans l’année ?
Passe encore une telle parcimonie si elle ne s’accompagnait d’une
manière de bégaiement dans la manie du retour instantané qui vous
agite… Sitôt arrivé, sitôt renvoyé ! Pour un peu, je m’attends à vous
voir me retourner, dans les mois qui viennent, plus d’ouvrages que
vous n’en aurez pris! En attendant le jour singulier où vous me
renverrez des ouvrages que vous n’aurez pas commandés […]. »
On le perçoit: l’intérêt de cet opuscule tient à sa tonalité particulière,
inclassable: il ne s’agit ni d’un pamphlet facile où l’aigreur généralisée
ôterait toute pertinence à l’analyse des mœurs dudit petit monde, ni
d’un règlement de compte à l’emporte-pièce qui rendrait toujours les
autres responsables de la situation, sinon de la catastrophe. Non, ici
François Boddaert a décidé de s’amuser de ses (mal)heurs d’éditeur et,
partant, de nous édifier comme l’aurait voulu un petit traité de morale
du XIXe siècle, pariant sur une certaine retenue de l’expression, non sans
finalement défendre l’inventive truculence du vocabulaire que
l’économie du présent littéraire et commercial voudrait amputer.


                                                              Olivier APERT

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