LIONEL BOURG
ILLUSTRATIONS DE DENIS POUPEVILLE
JARDIN DE POUPÉES
FATA MORGANA , 2003, 88 P ., 14 €


Jardin d’images


Qu’il soit édénique ou fleuri par la « beauté du diable », ouvrier ou
sculpté par de doux rêveurs monomaniaques, des délices ou des
supplices, le jardin est à la fois le lieu de la plus grande réalité, végétale,
organique, mais aussi un lieu « hors de tous les lieux », abyssal, onirique.
Un terrain de choix pour l’écrivain, qui s’exerce rageusement à y
déterrer des souvenirs d’enfance mais aussi à y cultiver amoureusement
des rêves éveillés aussi tenaces que fragiles. Ceux de Lionel Bourg sont
effrayants et poétiques, touffus et odorants, violents et charnels comme
l’écriture qui les relate, les forme et les déforme, prose éruptive,
jonglant avec les éléments, participant du «grand coeur végétal » dont
parle Henri Michaux cité par Bourg, ce coeur « audible aux possédés de
l’émotion souveraine, celle qui tout accompagne, qui emporte l’Univers ».
Dans Jardin de poupées, son dernier livre paru chez Fata Morgana
après Les Chiens errants de Bucarest, Lionel Bourg hésite poétiquement
entre l’écho panthéiste de ce battement profond et l’expression
humaine de son désenchantement, entre sacré et profane, que seul un
court chemin sépare. Ainsi, du Jardin des supplices d’Octave Mirbeau
aux jardins ouvriers, « ces paradis de pauvres où s’éternisaient les
dimanches prolétaires », l’auteur s’applique à un tracé littéraire qui, peu
à peu, embrasse les contours de ses obsessions.
Figure récurrente de celles- ci, ce Jardin de poupées qu’un « diony-
siaque paroissien » d’un village situé aux portes de la Vendée a façonné
de ses mains « […] grâce aux dons d’un parent et à ses incessantes
recherches dans les décharges avoisinantes. Poupées mutilées, énucléées
quelquefois, infirmes auxquelles manquaient un bras ou une jambe, corps
décapités, têtes pareilles aux trophées d’un obscur triomphe, lui seul
discourait avec elles : leur “timidité” prétextait- il… »
La première vision que Lionel Bourg propose de ce tableau
maléfique est saisissante (dommage qu’elle ne soit quelque peu
parasitée par des illustrations aussi inutiles que convenues), et elle
courra tout au long du livre, resurgissant ici et là, à tous les temps de
la vie, dans tous les jardins traversés, et proposant à chaque fois son lot
d’images fantasmatiques et d’associations littéraires : supplices et
douleurs, jeux pervers des petites filles, poupées de Bellmer, anges et
démons, premiers émois sexuels et petites ou grandes tragédies de
l’enfance. Car le jardin de l’oncle Henri, dans sa monstrueuse
innocence voulue par un simple, est à la fois tout cela : « […] les poupées
de son jardin, son artificiel paradis domestique, asexué, qui ne renvoie qu’au
sexe, n’ont de finalité que d’abolir sur cinquante mètres carrés et le temps et
la mort, l’amour, le désir, l’excès et l’indigence de la condition humaine. »
Lieux d’enfouissement, les jardins que traverse Lionel Bourg sont
à la fois littéraires et bien réels, peuplés de fleurs à la beauté souvent
vénéneuse et parfois inutile comme de légumes nécessaires à la
subsistance familiale. Mais toujours, ils sont autobiographiques. Ce
qui donne au pas de l’écrivain, parcourant leurs allées, un écho
particulièrement sonore.


                                                                    Laurent BONZON

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