LUCIAN BLAGA
AU FIL DU GRAND PARCOURS
TRADUIT DU ROUMAIN PAR PHILIPPE LOUBIÈRE
ÉDITION BILINGUE
PARALELA 45, PITESTI (ROUMANIE), 2003

 


Né et mort en Transylvanie (Lancram 1895-Cluj 1961), Lucian
Blaga est l’un des poètes roumains dont la notoriété a le pluslargement franchi les frontières. Poète, mais pas seulement : philosophe
de formation, il a mené une carrière diplomatique jusqu’en
1939, universitaire jusqu’en 1948, et son œuvre est aussi celle d’un
dramaturge, d’un traducteur et d’un essayiste.
AU FIL DU GRAND PARCOURS (ÎN MAREA TRECERE) est un bref recueil
poétique dont le titre – l’avant-propos du traducteur nous en donne
une idée précise – évoque le « passage », ou plutôt le « trajet » que
représente la vie, le mouvement qui caractérise notre « existence
transitoire ». L’exergue et l’épilogue, courts textes en forme de prière,
semblent placer le recueil sous le signe de la religiosité, en harmonie
avec l’évocation du temps et de la mort ; cette religiosité n’est toutefois
pas proclamation triomphale d’une foi en des dogmes, mais chant
teinté de doute, de tâtonnements, d’une certaine distance humaine
prise avec les certitudes. Cette distance peut conduire jusqu’à la
cécité et au mutisme, « à jamais dans le silence », voire jusqu’au néant,
un néant pourtant dont la triple proclamation, à la fin de « Un être se
penche sur le bord » (« À part cela néant, néant, /Néant »), suscite la
réaction et l’ascension : tout de suite après, le poème « Au calme,
parmi d’antiques choses » commence par « Tout près est ma montagne,
une montagne chère ».
Une gamme thématique solide et plurielle est déclinée sur un
mode qui peut prendre les apparences du post-romantisme, ou du
symbolisme, mais qui en réalité laisse s’épanouir une réelle modernité.
La campagne, la nature sauvage ou domestiquée, le village,
l’automne, les traditions populaires, la danse, l’expression de la joie,
les éléments fondamentaux, le vol des oiseaux, le vent dans lequel « je
m’agenouille, […] à côté de l’étoile la plus triste », tout est finalement
à déchiffrer. Ce sont des signes du monde, de l’existence tangible et
éphémère, que l’écriture couvre de son voile poétique et met en
même temps en lumière. Mystère et révélation, les deux mots
pourraient résumer la démarche de ce recueil, dans un mouvement
qui englobe la faiblesse et la résurrection, le matin et le soir, le passé
et le présent, le souvenir et l’avenir, l’action et la contemplation.
Si la formation philosophique de Lucian Blaga n’est pas étrangère
à l’épaisseur métaphysique de sa poésie, celle-ci ne s’en alourdit pas,
au contraire. La transcendance s’y manifeste en particulier par le
travail littéraire et verbal, jusqu’au jeu des sonorités. Un exemple
parmi d’autres : dans un « Psaume » où de multiples questions
s’adressent au « Seigneur », celui-ci est notamment ainsi qualifié :
« Esti muta, neclintita identitate », belle allitération musicalement
rendue en français par une variante de la même figure sonore : «Tu es
la muette et immuable identité ».

Philippe Loubière s’est, il y a peu, signalé par des traductions de
Teodor Mazilu, à la fois fidèles et sensibles: celle de la pièce
L’Inondation, et celle du recueil poétique Chants d’alchimiste suivi de
Chants de mort et de fête, aux éditions Crater (Bucarest). Traduire la
poésie est toujours une gageure, et là encore le pari est réussi, grâce
d’une part au parti pris de l’édition bilingue, d’autre part au beau
travail effectué dans le délicat passage d’une langue à l’autre (et les
hésitations de Ph. Loubière sur la recherche de l’expression juste
susceptible de transcrire le titre, dont il prend le lecteur à témoin,
attestent les scrupules littéraires qui sont le lot de tout bon traducteur).
De Au fil du grand parcours, livre particulièrement représentatif du
lyrisme de Lucian Blaga, on voudrait tout citer. Donnons simplement,
pour le plaisir et pour l’exemple, quelques échantillons :
« Le soleil au zénith tient le jour en balance. »
(« Au fil du grand parcours »)
« Je lance dans le lac les ronces du rivage,
Avec leurs ronds dans l’eau je trouble mon visage. »
(« Héraclite au bord du lac »)
« Regarde, c’est le soir.
L’âme du village autour de nous papillonne,
Comme une odeur hésitante d’herbe coupée,
Comme, tombant des toits de chaume, une fumée,
Comme une ronde de chevrettes sur des tombes. »
(« L’âme du village »)
« Les mots sont tous terriblement amers,
C’est pourquoi laissez-moi
Marcher muet parmi vous,
Et à votre rencontre aller les yeux fermés. »
(« Aux lecteurs »)


                                                    Jean-Pierre LONGRE

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