THOMAS PAVEL
LA SIXIÈME BRANCHE
FAYARD, 2003, 369 P., 20 €
Professeur de littérature française à l’université de Chicago,
Thomas Pavel s’est signalé par des essais tels que Univers de la fiction
(Seuil, 1988), L’Art de l’éloignement. Essai sur l’imagination classique
(Gallimard, 1996) et, tout récemment, La Pensée du roman (Gallimard,
février 2003). Ce dernier ouvrage, traitant de l’évolution du
genre romanesque au cours des siècles, s’appuie sur un riche échantillonnage
d’œuvres et d’auteurs pour distinguer plusieurs périodes :
celles qui relatent l’affrontement de l’individu (parfait ou imparfait)
avec le monde (chaotique ou ordonné), puis celles qui, depuis le
XIXe siècle, se caractérisent par la remise en cause des rapports entre
le personnage et son environnement, de la notion d’intrigue, des
spécificités mêmes du roman traditionnel.
Cela voudrait-il dire que La Sixième Branche est une application
concrète de cet essai et des théories qui s’y développent? Non: rien
de didactique ou d’illustratif dans cet ouvrage multiple et démultipliable,
réunissant trois personnages très différents les uns des autres,
mais autour desquels tourne la spirale du récit : Louis Veghe, le
narrateur et protagoniste principal, qui a fui la Roumanie pour le
Canada; son ami de jeunesse Gloss (nom hautement significatif), qui
à grand renfort de discours veut persuader Louis de témoigner pour
une fondation soutenant et favorisant l’émigration de ressortissants
des régimes totalitaires de l’Est et rattachée à la « Sixième Branche » ;
Steve Ferris, théologien, orateur, présentateur de télévision, impliqué
dans le fonctionnement de cette organisation occulte. Ils ne sont pas
seuls et les femmes, notamment, jouent à leurs côtés des rôles de
premier plan : les petites et grandes amies du passé, Barbara, épouse
de Louis, initiatrice attachante et curieusement détachée, Joanne,
avocate persuasive et compagne de Steve, Michèle, active militante
du franchissement de frontière… Et tous les autres êtres, passagers et
secondaires, mais partie prenante dans l’univers foisonnant du récit.
En quatrième de couverture, il est question de « tradition
picaresque », cette tradition analysée dans La Pensée du roman comme
une étape décisive de l’histoire du genre. Certes, les récits s’enchâssent
les uns dans les autres, les individus sont confrontés, avec toutes leurs
imperfections et toutes leurs illusions, aux réalités du monde, et, si
tant est que ce soit possible, la fin résout, sur le plan formel au moins,
certaines énigmes, dénoue certaines intrigues, tranche certains
nœuds, une fin où l’on apprend qu’apparemment, « dans le Nouveau
Monde, l’on trouve des gens qui savent ce qu’ils font ». Mais avant
cela, en deçà et au-delà des caractéristiques du roman picaresque, il
y a l’évocation ironique de l’État totalitaire (qui sert à « défendre la
dictature du prolétariat, à réprimer la résistance de la bourgeoisie, à
planifier l’économie et à éduquer les masses »), avec ses souterrains,
ses utopies, ses dysfonctionnements, sa censure, ses désillusions et ses
compromissions; il y a l’exil et la découverte de l’Occident, avec ses
petits bonheurs matériels, ses ascensions sociales, ses trompe-l’œil et
ses arrangements individuels ; il y a la mort obscure du cinéaste Perrin
tentant d’échapper au régime nazi et laissant une fortune d’où naît le
fil conducteur du roman, la métamorphose d’un disciple modèle de
pasteur de village en gourou mobilisant les foules, les amours diverses,
la rencontre puis le mariage de l’immigré juif roumain un peu perdu
avec la tendre et indomptable Nord-Américaine, les trajets sans
retour, les velléités et les certitudes, le cinéma et le théâtre, les
dissidences et les adhésions, les « foires aux vanités », et cette « sixième
branche » du chandelier, celle qui représente « l’esprit, engendré pour
écouter et pour comprendre », mais qui reste éteinte, parce que notre
esprit « demeure fermé à la sagesse et que, pour cette raison, le Retour
sera infiniment ardu et douloureux ».
Résonnant de réminiscences diverses et d’échos internes, attaché
et arraché aux circonstances de l’histoire contemporaine, apparemment
fidèle à une sorte de réalisme spatial et temporel, le roman
de Thomas Pavel est néanmoins une œuvre intemporelle. Au fil de la
lecture, on soupçonne, dans ce foisonnement de destins, masqués par
le vernis de la vie quotidienne, les secrets complexes des hommes et
du monde. On soupçonne, mais on ne perce pas, car les hommes,
sans exception, sont faibles et faillibles. On soupçonne aussi qu’on
a affaire à un roman rigoureusement construit, clos sur lui-même
par l’entremise de Louis Veghe, mais présentant, à chaque couche
du récit, des ouvertures sur les vérités profondes de l’âme humaine
et sur la manière dont on peut, par la grâce de l’écriture, les laisser
entrevoir.
Jean-Pierre LONGRE