JACQUES-PIERRE AMETTE
LA MAÎTRESSE DE BRECHT
ALBIN MICHEL, 2003, 301 P., 18,50 €
Oui, il s’agit bien de Bertolt Brecht, le grand dramaturge
allemand ; quant à sa maîtresse, il eût été plus juste de dire une plutôt
que la, car il en a eu de nombreuses, qu’il prenait généralement dans
sa troupe, le Berliner Ensemble.
Jacques-Pierre Amette imagine que la Stasi, la police politique de
l’Allemagne de l’Est, a choisi cette petite actrice, compromise par un
père et un mari nazis en fuite à l’étranger, pour espionner Bertolt
Brecht qui dès l’avènement du nazisme avait fui à l’étranger (au
Danemark puis aux États-Unis, à Hollywood) et donc était suspect.
Partageant son activité théâtrale – et on sait que le Berliner Ensemble
était plus qu’une troupe, presque une communauté – et son lit, Maria
Eich n’était-elle pas idéalement placée pour jouer tous les rôles :
comme actrice, comme espionne?
Ce parallèle n’est pas anodin. D’une certaine façon, l’artiste
comme l’espion ne recherchent-ils pas tous deux la vérité ? Trow,
l’employeur de Maria : « Nous reconstruisons la vraie Allemagne.Vous
serez une militante, vous serez des nôtres. Dans notre système, nous
avons besoin d’une avant-garde qui influence et éduque nos
camarades, rende les cœurs purs. » Bertolt Brecht : « Tout ce qui
enjolive, banalise, est étranger à l’art. »
Mais les espions, du haut en bas de l’échelle, de Trow le chef à son
adjoint Pyla et jusqu’à la petite espionne Maria sont des aigris, des
minables, des impuissants. Ils sont tristes, amers, mal dans leur peau ;
le grand chef, Trow, parce qu’il aime secrètement Maria (il est
incapable de lui déclarer son amour) ne sera-t-il pas conduit, comble
de l’ironie, à la faire passer à l’Ouest ? Ce qu’ils font, ils n’y croient
pas eux-mêmes. Quant à Brecht : « Il se disait que la transformation
de la société devait être un acte aussi joyeux que la transformation de
la nature à chaque saison »
Maria ratera sa carrière d’actrice, de maîtresse, d’espionne. Les
rôles que lui confie Brecht sont de moins en moins importants
jusqu’à ce qu’elle ne soit même plus distribuée, les rapports qu’elle
communique à ses employeurs ne sont que des ragots sans intérêt que
ceux-ci ne prennent même pas au sérieux, la maîtresse Maria sera
remplacée par une autre.
Entre ces deux mondes, celui de l’espionnage et celui du théâtre,
quoi de commun? C’est ce qu’exprime bien le minable Pyla: « Il avait
pris en grippe les comédiens de théâtre, surtout ceux qui étaient
populaires… Ils saluent, ils se tiennent la main, avancent et reculent, et
avancent et se sourient et nous sourient… un asile de fous… des fous…,
Hans Trow lui répond en souriant: “et nous des malades”. Lui est lucide
et donc désabusé. » Le plus grand fléau d’un service de renseignements
est de choisir des imbéciles en croyant qu’ils sont plus proches de la
majorité des gens, parce qu’ils pensent et qu’ils agissent comme les plus
stupides. C’est ainsi qu’un système s’écroule, pensa Hans. »
L’histoire s’arrête en 1952, quand Maria passe à l’Ouest ; on
aurait aimé qu’elle se prolonge jusqu’en 1956, année de la mort de
Bertolt Brecht, à cinquante-huit ans, car le personnage Brecht est
évidemment beaucoup plus intéressant que celui de cette femme etde ses misérables employeurs. Jacques-Pierre Amette, qui est aussi
dramaturge (une dizaine de pièces de théâtre écrites à ce jour, en plus
d’une vingtaine de romans) aurait pu nous faire participer davantage
au travail du metteur en scène et du dramaturge berlinois. Certes, son
sujet était bien « la maîtresse de Brecht. »
Alors, roman d’amour? bien sûr que non.
Ou d’espionnage ? pas au sens où on l’entend, évidemment.Mais
à travers un récit au style léger, courts chapitres, phrases fluides, un
roman qui, sans en avoir l’air, pose des questions essentielles :
recherche de la vérité, opposition de la fin et des moyens, stupidité
cruelle (cruauté stupide) d’un monde perverti. Une fois le livre
refermé, ces questions continuent à nous hanter.
Gérard TEMKINE