MARIE-JOSÉ MONDZAIN
LE COMMERCE DES REGARDS
LE SEUIL, 2003, 270 P., 23 €

 

Jamais l’image n’a autant été " en danger "


Idée reçue : depuis l’invention de la photographie, du cinéma, des
médias, des techniques modernes de production et de diffusion des
images, " une nouvelle situation est faite à l’image ". Faux, proteste
Marie-José Mondzain: " la présence de l’image et la reconnaissance
de ses pouvoirs s’étendent sur des millénaires ". Mieux, jamais l’image
n’a autant été " en danger " et " menacée par l’empire des visibilités "
qu’aujourd’hui.
Paradoxale, la position de Marie-José Mondzain. Au fil de la lecture,
le paradoxe s’écroule, l’acuité et la fécondité de la vision s’imposent. La
réflexion s’inscrit dans le cadre de la recherche magistrale exposée dans
Image, icône,économie. Les sources byzantines de l’imagination contemporaine
(1996, Seuil). L’"économie " y a enfin retrouvé la plénitude de son sens
historique, philosophique et humain à la faveur d’analyses, érudites et définitives,
des effets de la crise iconoclaste sur l’imaginaire contemporain.
On ne peut que renvoyer le lecteur à cet ouvrage de référence
ainsi qu’au plus récent et fort d’actualité L’image peut-elle tuer? (2002,
Bayard). Le Commerce des regards se compose de quatre articles, d’une
introduction et d’une conclusion: il aborde des questions qui, toutes,
s’inscrivent dans la problématique de l’auteur et éclairent le statut de
l’image aujourd’hui.
En ouverture, ce livre propose une très belle image qui donne le
ton de la démarche. Ce sera la seule. Marie-José Mondzain la présente
en ces termes: "Voici une image qui montre et qui parle tout à la fois.
Elle montre un juif de Chelm en train de danser. Ce dessin fut réalisé
après que l’artiste eut quitté le ghetto et la Pologne, en 1910. Il
voulait, écrit-il en polonais, figurer un chrétien, mais sa main l’a
conduit ailleurs, là où son désir désignait sa noble origine… origine
qu’il avait fallu cependant quitter pour avoir le droit de faire des
images. C’est pourtant toujours en yiddish qu’il salue la Vie… " La
légende précise que l’auteur du croquis est Szamaj Mondszajn, dit
Mondzain, peintre, né à Lublin vers 1888 (?), mort à Paris en 1979.
D’entrée de jeu, Marie-José Mondzain se confronte au célèbre
problème de l’interdit biblique de la représentation et pose la question :
" Quel interdit ? Quel sang impur abreuve nos images! " Cet article a
le mérite de faire partager au lecteur le résultat des analyses de l’auteur
sur les implications du fameux, et trop souvent mal compris, interdit
qui ne porte en fait que sur " la fabrication figurative par des mains
humaines ". La parfaite maîtrise des textes bibliques, de la Torah et des
pères de l’Église permet à Marie-José Mondzain de recentrer ce débat
si chargé de polémique et de malentendus. À partir de l’interprétation
de " la nudité de Noé non respectée par les yeux de Cham " dans la
Genèse et de l’opposition de la Torah à la seule idolâtrie, l’auteur établit
la filiation entre l’image et le désir. Le problème présenté ici par une
image, celle du juif Chelm, renvoie à une préoccupation intérieure
personnelle de Marie-José Mondzain, montrant ainsi qu’une approche
subjective, loin d’égarer la recherche sur le terrain privé, peut lui
fournir un point de départ affectif qui, les exigences du travail
scientifique respectées, lui permettront d’atteindre un degré d’humanité
propre à donner sens aux avancées théoriques : comment un juif
peut-il peindre sans renoncer à lui-même ?
Le ton adopté par ces articles montre l’importance de la
subjectivité et du désir dans la constitution des regards. Qui s’en
étonnerait de la part de quelqu’un qui a libéré l’économie des chiffres
et de l’espace quantitatif pour en ressaisir la dimension qualitative,
vécue, et ce jusqu’à et à travers un plan de salut individuel, voire
ecclésial. Raison qui nous autorise à ne pas ignorer les vibrations
affectives de ce travail hautement herméneutique et philosophique.
L’image a fait une entrée royale dans nos cultures du jour où
l’incarnation chrétienne a donné à la transcendance invisible et intemporelle
sa dimension temporelle historique et visible, où cette transcendance
négocie avec l’événement. […] Désormais en Occident la
manifestation du visible se décrit en termes de naissance, de mort et de
résurrection […] " Ce message révolutionnaire ", c’est à Paul, " le père
fondateur ", que nous le devons. "Telle est la prodigieuse innovation du
christianisme ". " L’image incarnée est miroir voilé, telle est son énigme
parfaitement formulée par Paul. " C’est donc bien dans l’incarnation
que notre image, pour ne pas dire notre imaginaire, se constitue. Devant
de tels propos, oubliant un instant la logique théorique de Marie-José
Mondzain, on pourrait se laisser aller à écrire que si Paul n’avait pas
existé, Marie-José Mondzain l’aurait inventé afin de sauver et de
comprendre l’image. Aux yeux du malin génie qui nous égare, elle prendrait
alors la figure, toute catholique, d’une grande " mère " de l’Église,
à béatifier de toute urgence pour la valeur apologétique de sa doctrine! Par
charité chrétienne, que sa lecture des textes lui a certainement transmise,
elle nous pardonnera ces gamineries qui témoignent par l’humour de
l’admiration que nous portons à sa philosophie de l’image.
Le lecteur découvrira qu’en matière d’image la réalité historique
et philosophique procède moins d’un pseudo-judéo-christianisme
que d’un beaucoup plus effectif helléno-christianisme : " Aux juifs la
fatalité tragique de ce qui est subi, aux chrétiens le destin résurrectionnel
d’une passion active. " Car pathos et image marchent main
dans la main et aujourd’hui le déferlement médiatique des images
tant célébré relève beaucoup plus de l’occultation des images, de leur
brouillage, que de l’appréciation critique de leur sens. Les textes
grecs, notamment le Sophiste de Platon, viennent confirmer les textes
religieux et témoigner de la nécessité de repenser à travers leur valeur
fondatrice la catastrophe imaginaire que nous vivons aujourd’hui.
Marie-José Mondzain illustre sa thèse en la mettant à l’épreuve de
la culture au gré de ses rencontres esthétiques: faisant merveille avec
Cervantès, elle est brillante et originale lorsque, trouvant dans les Fruits
d’or de Nathalie Sarraute une réplique contemporaine au Chef-d’œuvre
inconnu de Balzac, elle écrit, avant de citer abondamment le texte de la
nouvelle romancière: " Le livre de Sarraute parcourt avec la grâce d’un
poème tout ce que mon travail aurait voulu traverser : l’absence d’objet,
le bouleversement provoqué par “les images dites”, le leurre des
narcissismes et des prétentions d’experts, la force inépuisable que
donne la vie d’une chose poétique.Tout chef-d’œuvre est inconnu. "
Marie-José Mondzain a de surcroît la force de se faire politique,
notamment lorsqu’elle adopte pour " lieu critique " un espace logique
à penser en termes de " commerce des regards ". " Voir, c’est juger ".
Quant à l’image, celle qui remonte loin dans l’histoire, celle qui relève
d’une dialogique des regards et non de la communication, elle n’a
rien à voir avec le bombardement contemporain des images désimaginantes
et désimaginées que l’on voudrait nous faire passer pour une
conquête des temps dits postmodernes. " L’économie du visible est
un choix politique […] où se jouent les figures de l’amour et de la
haine, donc d’une humanité qui reste toujours à construire. " L’image
se définit " comme figure sensible de la liberté elle-même. "


                                                                               François AUBRAL

<>
Sommaire