FRAPPES CHIRURGICALES
Le prix Goncourt et les autres
L’automne finit…Les centaines de livres que les éditeurs jettent tels des confettis sur le marché ont paru et disparu comme obéissant à une baguette magique. Maintenant on attend les livres d’étrennes. C’est leur tour. Ainsi va notre société où le commerce est roi et la censure économique - son impitoyable épouse. Enfin, ils n’ont pas tous disparu ! Grâce aux prix, il y a des rescapés que l’on peut admirer aux côtés des best-sellers qui nous viennent de la valeureuse et captivante littérature anglo-américaine. Et notre fierté hexagonale est sauve ! Car au moins le Goncourt, ce vénérable prix (il a eu, cet automne, cent ans !), agit sur le mental des lecteurs de telle manière qu’ils se précipitent en troupeau pour acheter le lauréat. Mais le lisent-ils? Rien n’est moins sûr.
J’avais un ami que j’ai malheureusement perdu de vue. Il achetait chaque année le Truoc-nog (l’inversion appartient à Iégor Gran, voir plus loin), mais aussi l’Animeuf et, parfois le Sicidem. Dans son domaine, l’architecture, il était quelqu’un de remarquable, mon ami. Lorsque je me rendais chez lui, je contemplais sans oser lui reprocher, les rangées de livres qu’il avait acquis au fil des années : tous des prix littéraires. Entre nous, nous ne parlions pas littérature, plutôt politique. Un jour, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai montré du doigt sa bibliothèque et j’ai dit d’un ton méprisant : pourquoi achètes-tu tous ces écrivaillons qui ne valent même pas un kopeck. Allusion à son origine russe…Il m’a regardé calmement et m’a expliqué qu’il n’avait pas le temps de lire des centaines et des centaines de livres pour se faire une opinion en connaissance de cause et par conséquent il était obligé de faire confiance à la critique et aux prix littéraires. Ma contestation est peut-être juste, mais je me retrouve seul face à beaucoup d’écrivains français qui participent aux divers jurys et appuient tel ou tel lauréat. Je ne m’en rends pas compte ? C’est la raison des plus nombreux qui s’impose. On est en démocratie, n’est-ce pas ? J’ai bredouillé je ne sais pas quoi. Si je n’étais pas content, a-t-il ajouté, je n’avais qu’à retourner là-bas d’où je venais. Je n’ai pas su quoi répliqué. Retourner chez Ceausescu, à l’époque, était encore possible. C’était avant que je sois déchu de ma nationalité.
Oui, il était d’origine russe, l’ami. Pas du tout français. Les français sont polis.
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Iégor Gran est, lui aussi, d’origine russe. Il est même né là-bas, à Moscou. Né pour greffer, dans notre France formatée par la télé et autres média (dé)formateurs, la satyre gogolienne sur la fantaisie ironique voltairienne. Son dernier livre peut paraître une facétie, il n’en contient pas moins une vraie charge contre le prix Goncourt (Le Truoc-nog !). Il n’a pas froid aux yeux, notre Iégor ! Son ton sarcastique qui commence à nous être familier est présent dès premières pages. Le personnage principal, un écrivain pas très connu, manifeste un mépris résolu pour le fameux prix, " ce vaisseau amiral qui balise les abîmes de la médiocrité littéraire ". Et il semble légèrement ridicule dans sa prétention de réconcilier la chèvre de la célébrité avec le chou de la bonne littérature. Et voilà qu’un beau jour il se retrouve sur la liste des " goncourables ".Ses réactions qui vont de l’indignation et l’angoisse jusqu’à la résignation finale permettent à l’auteur de nous montrer l’étendue de son talent de grand humoriste. Il n’est pas tendre avec son personnage, bien que sa cible principale soit sans doute l’autre nominé, Philippe (suivez mon regard !), celui qui obtiendra finalement le prix, car plus rusé que son rival, plus habitué à utiliser les médias. Mais, implicitement, plus modeste aussi : il ne se compare pas à Proust et à Malraux, il n’admire pas Gracq pour avoir refusé le prix. Il sait que le prix Goncourt fait vendre. Ca lui suffit.
La " postface " de ce faux roman peut nous paraître énigmatique. On dirait que Iégor Gran craignait une vengeance du jury, une vengeance un peu perverse : que l’on prime son livre ou bien le nomine pour le désamorcer. Ouais, mais pour cela il aurait fallu que le jury eût été de l’humour. Et moins d’intérêts commerciaux.
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Longtemps, ce fut une écrivaine qui faisait figure de favori(te) pour le prix Goncourt (pardon : Truoc-nog ). Je ne la connaissais pas bien. Pour moi, elle était l’une des chantres (au féminin !) de l’amour aux ingrédients plutôt classiques, banales. Mais je me trompais, car Alice Ferney avait écrit sur des sujets très variés en dénichant ses personnages un peu partout : chez les tueurs en série, chez les gitans,chez les bourgeois. L’amour à toutes les sauces, quoi ! C’est une touche-à-tout, cette universitaire faiseuse de romans à succès ... Cette année elle nous a offert un livre sur la guerre. Je l’ai feuilleté : plein de clichés, d’images convenues. Il y a un chien qui court à travers les pages pour émouvoir les millions de propriétaires de toutous. C’est gênant ! Même le jury du Goncourt s’en est rendu compte et finalement ne lui a pas décerné le prix.
-Cela veut dire que le lauréat est vraiment bon ?
-Je n’en sais rien. Je ne l’ai pas lu.*
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En revanche, j’ai lu Windows on the World, de Frédéric Beigbeder. J’aurais pu parier que Beigbeder, comme tous les écrivains qui croient (et le public alors !) que c’est le sujet qui fait le romancier, se précipiterait pour écrire sur le 11 septembre (2001). Avec ses gros sabots de publicitaire ! Il n’a pas été le seul, j’en conviens, mais il semble le plus…Bon, dans son roman, Frédéric a besoin des deux narrateurs : l’un dans la tour Montparnasse, l’autre à New York. Vous avez deviné… Il installe ce dernier dans la tour Nord du World Trade Center, dans le fameux restaurant du 107e étage. Et il n’est pas seul, cet agent immobilier du Texas, il est avec ses deux enfants dont il a la garde ce jour-là : deux petites futures victimes innocentes destinées à faire pleurer tous ceux qui savent lire dans les chaumières de France, des Etats-Unis et du monde entier. Evidemment, le livre avait été conçu pour être publié partout …Malheureusement pour lui, Beigbeder est un gaffeur invétéré. Après avoir suggéré que sa source d’inspiration était le film de Benigni sur la Shoah, notre grand dadais lâcha cette phrase : " Le Windows on the World était une chambre à gaz de luxe. Ses clients ont été gazés, puis brûlés et réduits en cendres comme à Auschwitz. Ils méritent le même devoir de mémoire. "
Cette comparaison inacceptable nous pousse à poser la question grâce à laquelle –une fois n’est pas coutume !- la morale traverse l’esthétique. Peut-on faire de la fiction à partir de n’importe quel événement ? Et si oui, alors peut-on s’exprimer au nom des victimes, se mettre au milieu de l’horreur et en parler comme si on y était ? Pourquoi le personnage américain qui finit par se jeter avec ses enfants par la fenêtre de la tour emploie-t-il la première personne ? Il devient de cette manière encore plus invraisemblable : silhouette caricaturale qui s’efface une fois le livre fermé. Au moins l’autre, celui qui est juché sur la tour parisienne, se présente comme une sorte de sosie de l’auteur : bonimenteur prêt à dévorer son chapeau pour attirer l’attention. Lui on le connaît…Il nous est familier. On l’a même vu à poil dans une émission de télé. C’est un clown médiatique, mais il existe. Tandis que son double américain n’arrive pas à l’existence.
Et ce n’est pas fini…En exergue, Frédéric Beigbeder accroche une phrase de Tom Wolfe, ce Zola américain qui retarde d’un siècle: " Je pense qu’un romancier qui n’écrit pas des romans réalistes ne comprend rien aux enjeux de l’époque où nous vivons. " Très bien ! Mais alors comment doit-on prendre ces quelques lignes imprimées sur le quatrième de couverture (" Le seul moyen de savoir ce qui s’est passé dans le restaurant situé au 107e étage de la Tour Nord du World Trade Center, le 11 septembre 2001, entre 8h30 et 10h29, c’est de l’inventer. ") ? Comme un aveu d’échec ? Ou bien comme la négligence d’un auteur qui essaie de manger à tous les râteliers ?
Tout cela n’a pas empêché le jury de l’Interallié d’accorder son prix à Frédéric Beigbeder.
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Je me suis demandé quel écrivain parisien et médiatisé à outrance serait, à mes yeux, plus antipathique que Beigbeder …
- Philippe Sollers ?
- Non, je pensais plutôt à ce bellâtre narcissique, auteur de " livres puérils, naïfs et superficiels ", de films qui ne sont que des " caricatures de cinéricain " et qui a connu pourtant un grand succès auprès du public. Auprès des journalistes aussi…
- Philippe Labro ? Voyons, on ne tire pas sur une ambulance !
- Ce n’est pas moi qui tire, c’est lui-même qui se flingue ou plutôt se flagelle dans son dernier livre grâce auquel il veut nous apitoyer pour toujours. Il devient ainsi le voyeur de sa propre misère. Ce qui est d’ailleurs dans l’air du temps, c’est du parisianisme sado-maso, quoi !...*
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Que de livres, que de livres ! Ce déferlement de papier imprimé me déprime…J’imagine que, pour les libraires, ça doit représenter un vrai cauchemar. Il paraît qu’ils n’ouvrent pas tous les paquets qu’ils reçoivent. Il y a des livres qui restent, comme oubliés, dans l’arrière-boutique. Il y en a d’autres qui passent directement dans les coins les plus obscurs des librairies. Très peu arrivent sur les étals et encore moins dans la vitrine. La plupart prennent le chemin du retour, le plus tôt possible. Le commerce du livre est devenu une tragi-comédie. Comment peuvent-ils faire autrement, les pauvres libraires ? Et les éditeurs le savent bien. C’est pourquoi, directement ou par les représentants, ils indiquent les " livres phares ", c’est-à-dire les livres qui mériteraient, pour leurs qualités plutôt commerciales que littéraires, d’être mises en avant. Vous imaginez le déchirement de ces Médée de nos jours ?
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Jusqu’à un certain moment, sur la liste du Truoc-nog on pouvait lire le nom de Régis Jauffret. Alors là, je ne comprends plus rien !...A quoi cela peut rimer ? Qui a pu envisager de sélectionner cet auteur, qui passe pour l’un des meilleurs écrivains contemporains, parmi les candidats à un prix qui réunit les suffrages du grand public ? Surtout après la réaction de recul que celui-ci, habitué en général à des navets, a eu l’année dernière quand le prix fut décerné à Quignard…
Avant ce livre dont le titre est d’une immodestie délirante (Univers, univers), à propos des personnages de Jauffret on aurait pu encore parler en empruntant un angle psychologique ou psychanalytique. Car ils avaient encore du " caractère ", ses personnages ! Menacés par le délire, certes et, du coup, en danger de dissolution, ils existaient pourtant : après l’écriture, sinon même avant. Autrement dire, son écriture était encore lisible au moins pour une partie du public. Si le lecteur tombait en arrêt et avait l’air un peu perplexe, c’était plutôt à cause des idées noires qui circulaient dans les textes de Jauffret, a cause de son désespoir insupportable que de son écriture à variantes qui ne représentait pas une nouveauté absolue. Mais devant Univers , univers, un lecteur normalement constitué et amateur de prix Goncourt – je pense, par exemple à mon ancien ami, le collectionneur des grands prix –n’aurait pas tenu jusqu’à la page 300. Et puis il aura cessé d’acheter les livres honorés par le Truoc-nog.
Oui, je sais, le livre a 600 pages, mais moi, je suis d’accord avec l’auteur qui, dans une de ses interviews, admet avec nonchalance que son livre ne perdrait rien si on ne le lisait qu’à moitié. Voilà ce que j’appelle un vrai anti-beigbeder ! Pour Jauffret le sujet a de moins en moins d’importance. Il joue avec, le contredit, le laisse tomber. Il n’y a pas un sujet, dans son dernier livre, il y en a une infinité. Tandis que le personnage est un être amnésique en état de doute permanent sur son identité. Du coup, il devient plus inventif que son auteur. Regardez comme elle est déchaînée cette femme qui attend son mari et sans doute quelques invités à dîner. Ses seuls gestes qui correspondent à quelque chose de précis et de réel sont ceux dont elle a besoin pour surveiller le gigot qui se trouve au four. Pour le reste, on ne peut être sûr de rien ! Son identité est interchangeable, son passé - un ruban Möbius. On n’a pas à faire à un personnage d’un seul roman, mais d’une infinité. C’est une femme infinie ! En fait, Jauffret met en scène le mécanisme narratif lui-même qui est inépuisable, bien que l’on n’eût pas besoin - je le répète - de 600 pages pour en faire la démonstration. Il a pris - peut-on dire – le risque de ce paradoxe. D’autre part, Jauffret est contraignant, il ne laisse au lecteur aucune liberté, il l’empêche de rêver entre les lignes. Dans ses textes, il n’y a pratiquement pas d’ellipses.
Les idées qui se détachent de ce déluge de situations, de pensées et de noms sont naturellement un peu les mêmes que dans les autres romans de Jauffret : l'ennui, le mal-être, la frustration, le désir de maternité insatisfait (l’auteur préfère les personnages féminins) et la pulsion de meurtre chez les uns et les autres due peut-être à cette sensation du non-sens déclenchée par leur présence au monde. Mais l’important n’est pas là, dans le sujet ou dans les idées qui en surgissent, l’originalité de Jauffret, qui a réussit à se libérer et de Kafka et de Thomas Bernhard, réside dans cette incorporation quasi parfaite de la théorie dans la narration proprement dite. On pourrait même dire que la théorie est devant nous, en action. In progress ! Et dans ce cas comment ne pas lui pardonner d’avoir écrit quelques pages de plus.
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Si Régis Jauffret est l’anti-Beigbeder, le prix Décembre se veut l’anti-Goncourt. Dans ce cas, rien de plus naturel que d’accorder le prix Décembre à cet écrivain égaré on ne sait pas comment sur les listes du Truoc-nog.
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Alice Ferney a raté également le prix Fémina. Peut-être à cause de Régine Desforges, la présidente du jury qui lui a préféré Philippe Claudel dont le roman puisait dans le même événement : la guerre de 14-18. Finalement, on a décerné le prix à Dai Sijie, une sorte de Kundera chinois...Sauf que le chinois (qui, dans sa jeunesse, s’est retrouvé dans un camp de rééducation et non pas au Parti ) semble plus à l’aise dans la langue française que le prétentieux écrivain tchèque.
Quant à Philippe Claudel, il s’est consolé avec le Renaudot.*
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J’avais déjà lu Une saison de machettes, avant qu’il ne reçoive le prix Femina essai. C’est le deuxième livre que Jean Hatzfeld écrit sur le Rwanda - un livre fascinant et difficile à lire : on a tout le temps envie de le fermer et de le jeter dans un coin. Ce qui frappe tout d’abord, c’est l’absence totale de remords chez les tueurs. Pour eux, leur crime n’était qu’un travail, un " boulot " comme ils disent. Un travail discipliné, encadré. Les " encadreurs " donnaient des notes, appréciaient le travail. Parfois, ils ordonnaient des réprimandes pour les travailleurs indisciplinés. Pour ceux qui se laissaient apitoyer aussi. A la réflexion, ce boulot était moins " échinant " que de travailler la terre. Le soir ils s’amusaient et se gavaient chez les victimes fortunées.
Comment des hommes ordinaires peuvent-ils se transformer en monstres ? Pendant la lecture, on ne peut pas échapper à cette question. Car ce fut un génocide, un vrai, et non pas une révolution où l’effet de masse eût mené à des atrocités. L’ordre moral n’a pas été rompu, n’a pas été subverti.
Absence de remords, mais aussi absence de punition. Comment punir un peuple entier ? Comment trouver les responsables qui continuent à vivre mêlés aux survivants et aux proches des victimes. J’avoue que lorsque j’ai fini le livre beaucoup de questions sont restées sans réponse. Avec un instinct de fin romancier, Hatzfeld n’a pas essayé de nous en donner. Et dire qu’il a eu le prix pour essai…
A noter qu’en littérature étrangère, le prix Fémina a été attribué à Magda Szabo. Les écrivains hongrois, étaient déjà à l’honneur en Allemagne et dans les autres pays d’Europe centrale. Depuis quelque temps, ils sont de plus en plus connus aussi en France. L’année dernière, le prix Nobel a été décerné à un hongrois. La littérature hongroise cueille les fruits des efforts entrepris (avec l’aide de l’Etat !) déjà avant la chute du mur. Elle devrait être un exemple à suivre pour les autres littératures de l’Est, traversées par le Danube.
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Il y a eu des centaines de livres parus cet automne. Mais sur les listes des prix on n’en trouvait pas plus de vingt. L’explication doit être simple : la paresse tout à fait naturelle des jurys dont les membres préfèrent bavarder sur les livres dans les dîners en ville, à la rigueur écouter les louanges intéressés des éditeurs ou des auteurs eux-mêmes, que de lire un grand nombre de livres.*
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Le prix Goncourt récompense le vainqueur de la somme ridicule de 7, 62 euros, tandis que le prix de la Gendarmerie nationale rapporte 3.048,99 euros. J’extrais ces chiffres du Nouvel Obs. Je les ai trouvés sous la plume de Jérôme Garcin qui organise une " cellule de soutien " pour consoler les recalés, les rejetés des grands prix autumnaux. Son initiative me plaît, je la salue. Mais que veut-il dire notre ironique collègue ? Que ce n’est pas le montant du prix qui fait sa valeur, mais la renommée dont il jouit auprès du public…C’est tout ? Je n’ai pas lu le prix de la Gendarmerie nationale, et j’accepte volontiers l’idée que le lauréat du prix Goncourt est meilleur écrivain que celui-là. Mais la comparaison en elle-même est blessante. Pis ! Je vois se glisser ici l’idée que ce qui préside à tous ces concours de beauté à la noix, c’est un insupportable aléatoire. Il est beaucoup plus subversif qu’il n’en a l’air, le juré du prix Décembre… Allez, je lui fais cette fleur !
Le montant du prix de l’Union latine, dont personne en France, ou presque, n’a entendu parler, est de 12.000 euros. Cette année il a été décerné à l’excellent écrivain portugais Lobo Antunes. De même, en Roumanie, le prix Neptune, offert par l’Union des écrivains et représentant la somme de 10.000 dollars, a été attribué cette année au même Antunes. D’accord, mais l’année dernière, la même somme est tombée dans la poche de Jorge Semprun qui fait partie, comme tout le monde le sait, du jury Goncourt. Recalé, mais pas complètement rejeté, Robbe Grillet, qui fait partie du prix Médicis, a eu un prix de consolation.*
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Je ne me souvenais pas d’avoir vu Marie Darrieussecq sur les listes des prix. Mais elle y était, tapie quelque part sur la liste du prix Médicis. Après le gros succès obtenu avec son premier roman, Marie Darrieussecq n’a pas perdu sa tête. Elle a continué d’écrire pour se faire plaisir d’abord à elle-même et seulement après, si affinités, au grand public. Bien sûr, les tirages ont baissé à vue d’œil. Elle n’en a eu cure, les livres suivants sont de plus en plus personnels, comme le superbe Bref séjour chez les vivants et, maintenant, White – histoire d’amour cernée par les fantômes et les banquises de glace de l’Antarctique. On est déjà en 2015 - Marie Darrieussecq déteste l’autofiction bien qu’elle ait écrite une thèse de Doctorat là-dessus -, à l’époque des " holophones ". Mais les personnages communiquent entre eux plutôt par l’entremise de leurs ectoplasmes. C’est poétique, c’est parfois intelligent, ce n’est pas du Beigbeder. Il y a trop de néant ? Peut-être. Il se trouve que cela ne plaît pas vraiment aux jurys, ni au public qui aurait préféré une franche SF.*
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De tous les grands prix d’automne, d’habitude je préfère le prix Médicis. Cette année, j’ai des doutes, je me tâte, je hoche la tête et finalement, non, Dominique Fernandez n’aurait pas pu me convaincre de voter pour Mingarelli, même si je n’aurais pas voté non plus pour Richard Millet. Et Marie Darrieussecq n’a eu aucune voix. Je me demande pour qui a voté Robbe-Grillet…
Dans son petit roman (plutôt une longue nouvelle enfin, ne pinaillons pas !), Hubert Mingarelli met en scène quatre soldats de l’Armée rouge, analphabètes et ivres de froid et les place dans l’année 1919. Je veux bien, il y a un intérêt croissant pour l’Est conçu d’une manière de plus en plus romanesque. Nos écrivains, jeunes ou moins jeunes, s’essorent gaillardement vers ces territoires où ils peuvent imaginer plein d’histoires en toute innocence. Cette innocence, cousine de l’ignorance…*
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Si Marie Darrieussecq se voit délaissée par le public de son premier livre (qui a dépassé les 300.000 exemplaires), que peut-on dire d’un auteur Minuit comme Eric Chevillard !? Ca touche au phénomène de société, disait-il quelque part, à propos de son insuccès auprès du public. L’estime que lui portent quelques critiques n’y peut rien. Son dernier livre (le douzième !) Le vaillant petit tailleur est sorti, sagement, après que les listes des candidats aux prix fussent déjà publiées.
Ce n’est pas le sujet qui fait la littérature ! Cette fois-ci, le champion de la digression s’empare d’un conte populaire publié par les frères Grimm pour lui donner…un auteur. La subtilité est plutôt d’ordre théorique. Comme chez Jauffret, la théorie est présente, intégrée dans le texte. On la retrouve aux pieds des grandes métaphores délirantes de ce nouveau livre où l’admirateur de Diderot et de Sterne vagabonde à l’aide de coq-à-l’âne et d’ellipses, pour nous convaincre que c’est lui le héros, le petit tailleur qui continue à se montrer vaillant contre vents et marées. Contre prix et jurés….*
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La polarisation est partout dans notre société : du social jusqu’au culturel. Les deux s’imbriques, naturellement. Laissons de côté le social, ce serait trop simple d’en parler, trop évident…Regardons ce qui se passe dans le champ culturel, du côté de l’édition. Même si on comprend pour quoi les éditeurs, ces parents sacrificateurs, désignent aux journalistes, incapables de choisir eux-mêmes, seulement un ou deux auteurs, ce n’est pas facile de s’y faire, de sourire quand on passe à la trappe.
Rude métier que celui d’éditeur !
Quant à celui d’écrivain, mieux vaut ne plus en parler…
Dumitru.Tsepeneag