ALAIN FLEISCHER
LES ANGLES MORTS
LE SEUIL, 2003, 411 P., 20 €
Retrouvailles en pays fantôme
Incorrigible démonteur de mécaniques, le narrateur du dernier
roman d’Alain Fleischer entraîne le lecteur dans un étrange voyage à
reculons à travers ce paysage fossilisé qu’est devenu le Yiddishland
après les désastreux mois d’avril et de mai 1944. Mór Steinberg, un
chimiste juif hongrois immigré à Londres, se met à parcourir
l’Europe centrale au volant d’une vieille Daimler dont le mode
d’emploi se laisse lire comme un code de morale, faisant de la
conduite automobile une métaphore de la conduite humaine en
général et de l’Histoire contemporaine en particulier.
Pour célébrer le trentième anniversaire de leur baccalauréat
– promotion 1943 –, une poignée de Hongrois, depuis lors dispersés
à travers le monde, se retrouvent à Budapest. Un quatuor d’amis se
reconstitue, auquel manque pourtant l’un des frères jumeaux
Wildenstein, Gabor, représenté, pour la durée des festivités, par sa
fille, la jeune Gabriela, ramenée du Canada par l’autre frère, Tibor,
qu’elle appelle curieusement « Uncle Dad »… Si les rapports
qu’entretiennent ces personnages ne sont pas clairs – Gabriela étant,
par ailleurs, la fille de Judit, l’amour de jeunesse du narrateur, morte
en couches –, cela n’empêche en rien les affinités électives de se
recomposer. Les retrouvailles au Gymnasium – vieille habitude très
Mitteleuropa – sont suivies d’un voyage au cœur de la grande steppe
hongroise, où les Stein se laissent guider, durant cinq jours et cinq
nuits, par le seul d’entre eux qui est resté au pays, Jakub Lebenstein.
Comme s’il suffisait de bander un ressort et de faire tourner un
mécanisme endormi pour redonner vie à des figurines lointaines,
Mór Steinberg tâche de ressusciter le fantôme d’une ville d’Europe
centrale encore hantée par les rafles de juifs et toujours habitée – en
ce mois de juillet 1973 – par les ombres du communisme. Au volant
de son cabriolet Daimler Light Straight 8 de 1933 – dont le premier
propriétaire, le juif le plus riche et le plus pieux de la ville de Tabor, en
Bohême, avait condamné jadis la marche arrière –, il met donc le cap
sur la Puszta, secondé par deux autres messieurs d’âge mûr et par une
adolescente qui joue tantôt les demi-filles de son oncle, tantôt les
sosies de sa mère défunte. S’ensuit une étrange défloration progressive,
à la fois subie et proposée insolemment par ce garçon manqué,
« ange Gabriel » pour les intimes. Un accéléré de l’expérience amoureuse,
aux étapes préprogrammées, minutieusement décrites, comme
un parcours labyrinthique, à la sortie duquel le narrateur concède : « Si
j’étais en train d’écrire ou de raconter une histoire, arrivé à ce point, je ne
saurais plus comment la continuer, ni d’ailleurs où j’en serais exactement,
après quels chapitres, au milieu de quel paragraphe qui m’auraient conduit
jusque-là. » Loin de jouer les Ariane, cette Lolita fantasque et sauvageonne
s’éclipse à intervalles réguliers au milieu d’un paysage qui
semble être le théâtre de mystérieux phénomènes optiques.
Ange annonciateur et exterminateur à la fois, la toute jeune
Gabriela semble glisser d’un espace à un autre, sauter à pieds joints audessus
du temps, et finit par ressusciter chez le narrateur la douleur liée
à la perte de sa petite sœur déportée – avec les parents, restés en
Hongrie -, dont il garde une image obsédante: les petits souliers vernis
brillant dans le soleil crépusculaire du 22 septembre 1943, jour des
adieux. Ces objets qui, eux, ne meurent pas, qui doivent bien exister
encore quelque part, entassés peut-être dans une des salles du
« musée » Auschwitz, résument la secrète défaite d’un projet
d’anéantissement global et irréversible : la destruction par les armées
allemandes du IIIe Reich, en Europe centrale, du Yiddishland, ce
monde juif « sans état officiel ni frontières, et s’étendant de la Hongrie orientale
et de la Roumanie jusqu’à la Lituanie, en passant par une partie de la
Pologne en englobant l’Ukraine et la Biélorussie ».
En réalité, pour Alain Fleischer, ce qui est devenu invisible n’a pas
forcément cessé d’exister: bien des ruines et des fantômes sont peutêtre
encore là, effacés, illisibles et comme perdus pour toujours, alors
qu’ils sont seulement inaccessibles au regard, nichés dans le double
fond du temps et de l’Histoire. Hors champ, les événements continuent
à produire secrètement du sens, comme des bobines qui tournent
encore, même si la lumière du projecteur s’est éteinte: « le monde que
nous avons connu dans nos enfances et qu’ils ont voulu faire disparaître, de
Katowice à Moghliev, d’Odessa à Riga, de Braila à Dantzig, de Kosice à
Vilna, de Siauliai à Kremenchug et de Miskolc à Vitebsk, n’a pas disparu à
tout jamais : ils ont détruit le point de vue, ils ont abattu l’écran sur lequel cette
vie, ce monde se projetaient, étaient visibles, mais les images, les vies, le monde
auxquels appartient cette bande sonore que nous entendons, sont toujours là,
invisibles, en voyage à travers l’espace, à la rencontre d’un écran. »
Collecteur de traces au travers desquelles l’Histoire reprend vie,
Mór Steinberg constitue au fil des années un cabinet d’amateur pas
comme les autres. 1933 et 1943 sont cachés dans les failles d’un 1973
tapi, à son tour, dans l’angle mort de 2003. Et le tout fonctionne avec
la précision contrariée de cette montre Oméga, modèle spécial fabriqué sur commande, avec un déplacement des aiguilles en sens
inverse du mouvement habituel… ce qui, malheureusement, ne
permet pas de remonter le temps, seulement de lui fixer une autre
origine, située devant nous, comme une terre promise.
Car le temps ne se remonte pas, tout comme la Daimler de Mór
Steinberg, modèle 1933, ne peut faire marche arrière. Car personne,
au fond, ne le peut : « Jamais », s’exclame à l’unisson le Club des
Stein, « on ne pourra avoir eu raison de s’être trompé, jamais on ne pourra
avoir eu raison d’avoir tort. » Un avertissement dont l’écho semblera
bien vain sur la scène dévastée de l’Histoire moderne, mais un
avertissement tout de même, impératif moral valant pour ceux qui
ont cédé à la séduction du pire, ceux qui ont voulu voir dans le pire
le meilleur et, dans ce meilleur, le meilleur pour eux. Eux non plus
ne sont plus en mesure de reculer. « Les angles morts sont si gênants
qu’on pourrait, en marche arrière, faire plus de cadavres encore qu’en
marche avant. » Tous sont condamnés à faire face aux fantômes qui
les hantent.
Corina MERSCH