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OLIVIER APERT
Du bon usage du train
Bernard Noël, Un trajet en hiver,
Éditions P.O.L., 2004
« Cet hiver-là, un homme prend souvent le train »
: tel est, si l'on veut, l'argument de Un trajet en hiver de
Bernard Noël. Quoi de plus banal que de prendre le train ? Y a t-il
là matière à écrire un livre ? Et quel livre
alors ? Surtout si l'on considère bien que le choix, le pari de
l'auteur reste d'un bout à l'autre des voyages de demeurer collé
au plus près de la réalité, ou disons plus justement
au plus près du quotidien de ces déplacements quasi hexagonaux.
Car il ne s'agit pas de grands voyages légendaires, de ceux qui
colportent toute une mythologie ferroviaire qui a bercé le xxe
siècle, du Transsibérien de Cendrars à l'Orient Express
tout de boiserie et de luxe feutré. Non, bien au contraire, il
est question ici de ces trajets humbles, si l'ont peut dire, que chacun
accomplit régulièrement. Un Paris-Lyon, par exemple ; un
Genève-Paris ; un Lyon-Montpellier ; voire un Paris-Viarmes par
train de banlieue : rien a priori de très excitant d'autant
qu'une certaine uniformisation du mode de vie tend à atténuer
la disparité des couleurs locales. Or, quel est donc l'objet de
ce livre ? Autrement dit : qu'est-ce qui a bien pu le mettre en mouvement
? Bernard Noël le pose dès les premières pages du livre,
discrètement : s'apprêtant à prendre le Paris-Lyon,
il achète à la gare Le Malheur indifférent
de Peter Handke et s'arrête à l'introduction qui ouvre l'édition
de poche :
La mère de l'auteur s'est tuée le 21 novembre 1971 à
l'âge de cinquante et un ans. Lorsqu'il se décide, quelques
semaines plus tard, à écrire sur elle, sur sa vie et son
suicide, Peter Handke le fait dans le sentiment, et il le note au moment
même, d'entreprendre « un travail littéraire, comme
d'habitude… »
« Un travail littéraire, comme d'habitude » : c'est
cette phrase qui retient l'auteur, cet homme qui a décidé,
comme on dit, de gagner sa vie en écrivant, c'est à dire
de transformer l'acte d'écrire en un « travail littéraire
» dont le risque est bien d'engendrer un « comme d'habitude
» relevant davantage du réflexe auto-conditionné que
de la surprise égarante : « Mais qu'est-ce que l'habitude
quand on écrit ? Est-elle ailleurs que dans le geste, la posture,
puisque l'enjeu n'est jamais le même… » nous demande-t-il.
Partant de cette interrogation, il semble avoir décidé de
s'en tenir à une description de ce qu'il voit, de ce qu'il entend,
composant ainsi, presque sans le vouloir, une sorte de portrait du quotidien
; en fait, un portrait de ce qui est sans cesse oublié. Visions
éphémères, propos fugaces, tous destinés à
être absorbés par l'oubli aussitôt qu'ils ont été
vus, entendus ; tous destinés par nature à être oubliés
parce que notre mémoire, limitée malgré tout, ne
les aura pas jugés assez signifiants pour mériter une attention
plus longue : c'est alors une part importante de notre humanité
exactement contemporaine qui disparaît avec eux, une part importante
ce de que disent et font nos contemporains qui s'engloutit dans le néant
sous prétexte d'insignifiance. Cette part, en dépit de son
apparent manque d'originalité, Bernard Noël a choisi, brièvement,
de la conserver, j'allais dire de la sauvegarder, pour ce qu'elle témoigne,
peut-être, de ce que nous sommes. Pour cela, il va recourir au savoir
« du travail littéraire », en notant scrupuleusement
ce que sa vue, son oreille veulent bien archiver sur un petit carnet de
notes. Se dédoublant, devenant le « Tu » de lui-même,
comme s'il s'agissait d'une condition d'objectivité, il engrange
les attitudes, les phrases, les tenues, les comportements sans jamais
porter le moindre jugement : le portrait de notre humanité quotidienne
n'en est parfois que plus terrible, tout autant dans la banalité
que dans l'excès, ainsi de cette jeune femme « libérée
» qui à haute voix confesse à son compagnon de voyage
sa dilection pour le fascisme :
Ce que j'aime — moi — dans ce que vous appelez —
vous — le fascisme, c'est la nécessité qu'il impose
d'aller jusqu'au bout. Aller jusqu'au bout, c'est sentir qu'on est toujours
sur le tranchant d'une lame entre la vie et la mort. cette sensation-là
conduit à des excès parce qu'elle est unique…
puis après avoir pris à parti le « Tu » du voyageur
:
Elle se lève et tendant la main à son compagnon, l'invite
:
— Viens, allons boire un café, il ne faut pas troubler
plus longtemps les écritures de monsieur.
Elle se tourne avec une si grande élégance dans le mouvement
que tu ne sauras jamais si elle veut te faire admirer le galbe de son
cul ou te signifier qu'elle emmerde ta curiosité.
Cependant, il s'agit sans doute de l'exception de ces trajets, les autres
voyageurs, c'est-à-dire au fond nous-mêmes en déplacement
dans un train, composent le portrait d'une société «
normale », pour ne pas dire normée, où les considérations
oiseuses sur la politique, mêlées aux petites histoires de
chacun, tissées aux manies dérisoires emportent subtilement
le lecteur vers une réflexion sur le surgissement possible ou impossible
de l'événement.
Mais, à mes yeux, la vertu vertigineuse de ce récit réside
dans sa morale inavouée : faites-en autant. Et l'on se prend à
rêver de trajets en train au fil desquels un voyageur, ayant préalablement
acheté le livre à la gare, se mettrait à noter sur
un carnet les comportements des voyageurs en train de noter sur un carnet
les comportements du voyageur en train de noter sur un carnet…
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