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ALESSANDRO BERTOCCHI
Les articles de Deleuze enfin réunis
Les textes de Gilles Deleuze, qui n’avaient jamais été
repris dans d’autres recueils, mais présents dans l’esquisse
de bibliographie redigée en 1989 par Deleuze lui-même, sont
maintenant republiés dans L’Île déserte
et d’autres textes et Deux Régimes de fous. Les
deux volumes couvrent une période qui va de 1953 à 1995
et peuvent rendre compte de toute l’activité philosophique
de Deleuze de multiples points de vue. Que le seul ordre soit l’ordre
chronologique des publications et des rédactions va aussi dans
ce sens. Le parallélisme entre ces textes « mineurs »
et les livres qui constituent l’œuvre « majeure »
est ainsi accentué. L’ordre chronologique souligne aussi
la variété remarquable des textes, variété
tant dans les formes — communications académiques, essais,
interventions publiques — que dans les contenus, philosophique,
artistique, politique et de société.
Les sujets et les genres se mélangent et d’autres variables
doivent être prises en compte, comme les circonstances entourant
leur composition. Les textes sur Nietzsche, par exemple, Conclusions
sur la volonté de puissance et l’éternel retour, Sur
Nietzsche et l’image de la pensée et surtout, Pensée
nomade, sont fondamentaux pour Deleuze et pour l’influence
de Nietzsche dans la pensée contemporaine et l’influence
de la pensée contemporaine dans la lecture de Nietzsche. Peu importe
qu’il s’agisse là de deux interventions et d’un
entretien, auxquels on pourrait n’accorder qu’une importance
toute relative. Au contraire, la circonstance de leur conception fait
que le texte en situation « marche » mieux que s’il
n’était un pur excercice de pensée : il en découle
un effet conséquent dans la lecture, qui est l’apanage de
l’écriture deleuzienne. Les mêmes considérations
valent aussi pour d’autres textes, comme, par exemple, celui sur
le structuralisme.
L’œuvre majeure est donc mise en jeu et se réfléchit
dans de multiples facettes, qui gardent leur autonomie. Une réaction
naturelle semble être alors l’application de concepts deleuziens
à l’œuvre de Deleuze pour obtenir un regard d’ensemble.
Comment peut-on mieux expliquer le fonctionnement de toute la machine
deleuzienne, composée par les livres et les articles jusqu’aux
entretiens, sinon par les concepts qu’elle formule ? En premier
lieu, par la répétition qui n’est que différence
?
L’idée d’un Deleuze deleuzien, qui s’expérimente
dans une forme esotérique et joue le rôle qu’il s’est
écrit pour lui-même, doit être nuancée et articulée
et enfin testée. Prenons deux cas de figure extrêmes du rapport
entre la pensée et sa matérialisation.
La majorité des premiers textes sont des textes académiques.
Je pense par exemple, à la recension du livre d’Hyppolite,
l’un des maîtres de Deleuze. L’idée d’une
pensée de la différence est une réponse à
l’hégélianisme du maître. La philosophie se
confond avec l’ontologie, quand il s’agit d’une ontologie
du sens et non des essences. La différence est d’abord différence
entre le langage-être et le langage-logos. Mais pour une pensée
de la différence, il faut substituer à la contradiction
hégélienne l’expression, à la dialectique une
logique du sens. Le terme expression annonce ici Spinoza et les travaux
qui lui seront consacrés. On pourrait parler à propos de
ce texte d’une unité de la pratique et de la théorie,
qui s’explicite dans la recherche de Deleuze historien de la philosophie.
Le fait que la théorie et la pratique soient dans le même
lieu, l’histoire, cela n’efface pas simplement la distinction
par la pratique. C’est au contraire une solution savante au problème
du rapport entre pensée et écriture.
Après cet exemple de pensée pensante dans la pensée,
d’autres textes impliquent et théorisent un rapport bien
différent entre la théorie et la pratique de la philosophie
: je me réfère cette fois au célèbre entretien
avec Michel Foucault, Les Intellectuels et le Pouvoir. Les rapports
entre théorie et pratique sont ici au centre du discours : Deleuze
sait éviter l’alternative entre interpréter et changer
le monde en parlant de « l’action, de l’action de la
théorie, de l’action de la pratique » ou de la théorie
comme « boîte à outils » (pp. 289 et 290). Cet
acte unitaire qui est l’action ne doit jamais être totalisant
et effacer les nuances de l’action. Pour cela, toute action doit
être située dans une conjoncture. Il n’y a plus d’alternative
interprétation/révolution, mais une pratique théorique
située dans un lieu précis. Ce lieu n’est plus l’histoire
de la philosophie. L’action doit créer son propre lieu.
Or peut-on considérer les textes dont il est ici question comme
des lieux pour les actions, par rapport à l’œuvre plus
académique ? L’action deleuzienne abolit-elle tout simplement
la distinction de la théorie et de la praxis, comme celle entre
textes majeurs et mineurs, sérieux et moins sérieux, par
un saut du texte théorique à l’écrit pratique
? Il ne faut pas oublier que l’action est une solution qui se situe
dans son propre lieu et qui, comme solution, a une double consistance.
Le retour réflexif à la théorie de Deleuze auquel
ces textes semblent inciter pour expliquer leur pratique, serait-il une
objection contre ces textes eux-mêmes ? Un tel retour se résoudrait
par une perte d’« activité ». En d’autres
termes, n’a-t-on pas trop souvent l’impression que Deleuze
fait du Deleuze ? C’est au lecteur d’éviter un tel
réflexe et une telle impression, mais pour cela il faut savoir
penser l’action dans son lieu.
Il semble plus utile de souligner un fait plutôt que de formuler
une réponse articulée. Deleuze sort de tout deleuzianisme
au moins par la radicalité de ses propos et par son génie
inné de la pratique du concept. Il suffit de penser aux interventions
politiques du deuxième volume : un éventuel « oubli
» de la radicalité politique devient vite un oubli de la
radicalité théorique. Ensuite il devient possible d’accuser
Deleuze de complicité avec ce qu’il dénonce théoriquement.
Plutôt que de radicalité, on pourrait peut-être parler
de performance ou de surgissement inconscient du concept. Le tempo du
discours deleuzien entraîne ainsi dans son rythme toute argumentation
et toute argumentation extérieure. Mais les concepts et les expressions
agissent dans ce qui reste un dehors politique ou historique ou artistique
créé. C’est l’origine souvent très savante
des concepts que l’on oublie grâce à l’«
habileté » de Deleuze.
Une dernière remarque s’impose : l’action de Deleuze
se précise et s’assure de sa puissance à l’égard
de la pensée contemporaine. Dans À propos des nouveaux
philosophes et d’un problème plus général,
Deleuze souligne les deux aspects qui marquent le retour en arrière
de la pensée : un « allégement » du poids de
la théorie, qui répète dans la pensée une
décision politique, et la substitution de la répétition
médiatique à la force de l’action.
Ce retour en arrière cache ce qui semble être le problème
posé par la philosophie de Deleuze dans ses multiples aspects :
comment penser Deleuze sans nécessairement devenir deleuzien —
ce qui reviendrait à penser un Deleuze deleuzien — et comment
penser une réaction qui soit à la hauteur des effets de
sa philosophie dans l’action de la théorie et de la pratique,
sans faire ce que Deleuze ne fait pas : reculer sur soi-même pour
bondir dans une pratique aveugle de la théorie.
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