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MARIAN-VICTOR BUCIU
Une poétique historique et
anthropologique du roman
Thomas Pavel, La Pensée du Roman,
Gallimard, 2003
La démarche romanesque est pour Thomas Pavel à la fois
philosophique et herméneutique, sans qu’elle tienne pour
autant compte d’une certaine époque ou d’une certaine
pensée esthétique. D’après lui, le romancier
n’est pas seulement esthète, mais aussi théologien,
philosophe, sociologue etc., c’est-à-dire un penseur ouvert
et compréhensif qui ajuste son art (la problématique, la
technique) au cheminement de la réflexion. Les prémisses
consistent dans l’appréhension de l’histoire du roman
comme « dialogue séculaire entre la représentation
idéalisée de l’existence humaine et celle de la difficulté
de se mesurer avec cet idéal ». Le projet de Thomas Pavel
vise « la logique interne du roman » et, pour cela, il rapporte
les formes aux contenus. La condition du roman lui semble liée
à la condition humaine. Les romanciers sont ou bien des innovateurs
téméraires ou bien des créateurs très sûrs
d’eux dans le domaine artistique. La perspective se relativise davantage
si on la rapproche du présent, dans lequel le penseur du roman
y est impliqué également en tant que praticien du «
génie ». Pour Thomas Pavel, le roman est l’expression
de l’humain transposé en idée, en pensée, en
forme. Le poétologue postule le primat de l’idée dans
la littérature pré-moderne. Après avoir revisité
la période historique caractérisée par la manifestation
plénière du roman, il notera l’existence d’un
dialogue entre l’idéalisation et la dénonciation de
l’homme, aux xvie et xviie siècles, et l’existence
d’un dialogue entre l’idéalisation et le constat de
l’imperfection humaine, aux xviiie et xixe siècles. Puis,
au xixe siècle, il observera la prééminence de la
société face à la loi morale, et, enfin, au xxe siècle,
il étudiera le détachement de la réalité de
l’individu libéré des normes linguistiques et morales.
C’est en fonction de cette perspective en plein déroulement
que Thomas Pavel analyse les mutations du roman « lisible »
ou « expérimental » avec ses nombreux sous-genres.
Rien d’essentiel de ce qui tient à l’évolution
organiquement contradictoire du roman, depuis le roman ancien, idéaliste,
jusqu’au roman moderne, formaliste ou subjectif, ne lui échappe.
D’après lui, il y a quatre périodes bien déterminées
dans l’histoire de la poétique du roman :
1. « La transcendance de la norme » ;
2. « L’enchantement de l’intériorité »
;
3. « La naturalisation de l’idéal » ;
4. « L’art du détachement ».
Le roman idéaliste pré-moderne, qui revêt diverses
formes sous-génériques (hellénistique, chevaleresque,
pastoral, picaresque, comique, parodique), est irréaliste ; il
spécule sur le monde selon de multiples perspectives, pense la
norme de la transcendance, du moi, de l’univers, du point de vue
de l’homme non ancré dans la société. Le romanesque
de la conscience, imaginatif, vraisemblable, ironique, sceptique, «
anti-idéaliste », commence avec les Éthiopiques,
qui seront le modèle de Don Quichotte, le roman de l’idéalisme
comique. La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette
inaugure, à la fin d’une époque de continuel déclin
de l’invraisemblable, le roman de la vérité psychologique.
À partir de la fin du xviiie siècle, à travers Richardson,
Rousseau, Sterne, Diderot, Fielding, mais aussi à travers les romantiques
Goethe et Hölderlin, l’idéalisme moderne, immanent,
humaniste, prosaïque, « réaliste », dominé
par l’esprit de l’incertitude intérieure, subjective,
vraisemblable (à l’exception près du roman gothique
qui est régressif), comique, ironique, s’écarte de
l’ancien idéalisme transcendant, providentiel, énigmatique,
dominé par l’esprit de la certitude extérieure, objective.
On découvre et on accepte dorénavant le nouveau visage de
l’homme idéalisé jusqu’alors, un visage sillonné
de réelles fissures qui se font jour dans sa nature et dans sa
socialisation.
L’idéalisme nouveau, illustré par Richardson et Rousseau,
mène à l’intériorisation de l’idéal,
à la représentation des personnages à travers des
idées abstraites, dans un monde qui croit en la perfection morale,
en la force et la richesse de l’esprit humain. Avec Candide
de Voltaire, on commence à parodier l’idéalisme. Et
avec Pamela de Fielding, l’auteur entre dans son texte,
assume le rôle du narrateur-poéticien et annonce l’anti-idéalisme
promu par le roman moderne, l’abandon simultané du discours
narratif et de l’autorité morale. On peut déjà
voir dans Tristram Shandy, narration du romanesque autobiographique
de Laurence Sterne, que « seuls les sinueux caprices du discours
font vivre le texte ».
L’ancien roman, celui qui s’éteint au xviie siècle,
propose l’image d’un homme idéalisé de manière
radicale, dénué de psychologie et de conscience critique
et qui est « rendu cosmique » par le biais de la « transcendance
de la norme ». Il est suivi au xviiie siècle du roman de
l’homme immanent et moraliste, qui connaît la psychologie.
Au xixe siècle, on enchaîne avec le roman de l’homme
caractérisé par une idéalisation modérée
et une lucidité intérieure accrue, enraciné dans
un cadre de plus en plus profondément marqué par la société
et par l’histoire. L’éloignement du roman prosaïque
est représenté par le roman populaire et par le roman poétique,
invraisemblables et idéographiques, romans de l’idéalisme
syncrétique, ancien et moderne. L’être humain (l’homme,
par l’intermédiaire de Walter Scott, Charles Dickens et Victor
Hugo, ou la femme, par l’intermédiaire de Charlotte Brontë
et George Sand) est intégré à la nature, à
la société, à l’histoire ; pour lui, la vérité
existe ; il est séduit par l’anti-idéalisme, mais
n’abandonne pas complètement l’idéalisme. Le
scepticisme de Fielding est prolongé par l’anti-idéalisme
ironique, fantaisiste de Stendhal. L’anti-idéalisme empathique
et psychologique de Jane Austen est fondé sur l’ambiguïté
de la conscience et sur la banalité des rapports sociaux. Grâce
à Flaubert, l’anti-idéalisme touche à sa maturité.
L’anti-idéalisme expérimental, scientifique, de l’amertume,
de la misère morale, exprimé par le biais des personnages
qui se présentent comme des tempéraments et non comme des
caractères, fait sentir sa présence chez les Frères
Goncourt ainsi que chez Zola. Walter Scott et Balzac réalisent
la synthèse de l’idéalisme et de l’anti-idéalisme.
Tolstoï crée « l’anthropologie de la distanciation
» dans Guerre et Paix, œuvre qui, selon Thomas Pavel, est tout
à fait singulière, car elle ne possède aucune unité
d’action. Elle s’affirme comme une synthèse du pré-moderne
(de l’épopée) et du moderne, échappant ainsi
à toute classification. Théodore Fontane accomplit «
la domestication de l’idéalisme », une difficile harmonisation
entre la beauté de l’âme et l’hostilité
du monde.
Au xxe siècle, naît le roman de la réinvention de
l’homme, dont le visage se reflète, tout comme celui de Narcisse,
dans les eaux de l’autosuffisance. Il s’agit du roman de l’homme
conçu en tant que projet imaginaire, esthétique, défini
par une parfaite immanence, le roman de l’homme instable par excellence,
au-delà des coordonnées spatio-temporelles, indéterminé
d’un point de vue spirituel, moral et même biologique. C’est
en fait le roman de l’idéalisme littéraire, entièrement
esthétisé, qui guérit et sauve l’être
humain de la maladie de l’existence réelle, individuelle,
solitaire, grâce à la reconstruction de la vie par le biais
du langage poétique et musical. Parmi les auteurs qui ont adopté
ce style, on pourrait citer Huysmans, Gide, Proust, Joyce, Woolf, Faulkner
et Beckett. C’est un roman plus équilibré d’un
point de vue lyrique et prosaïque chez les romanciers américains,
ou plus poétique dans le cadre du « nouveau roman français
». Mais il y a aussi des exceptions : la mise à l’écart
de l’esthétisme, le retour à la norme de l’intégration
de l’homme à la communauté (chez Alfred Döblin),
et le retour au sens métaphysique exprimé dans les narrations
du siècle précédent, reconfiguré par l’intermédiaire
de l’essai (chez Thomas Mann et Robert Musil). Kafka, Pirandello,
Mihai (sic) Blecher, Boulgakov écrivent des romans sur
l’idéalisme de l’ambiguïté « problématique
», des romans amoraux et utopiques, qui ne font pas de distinction
entre la réalité et la fiction, et qui sont envahis par
l’irréalisme, l’absurde, le rêve, le burlesque.
N’oublions pas non plus le réalisme magique, ni le postmodernisme
inspiré par Kafka et les surréalistes, c’est-à-dire
par l’irréalisme anti-idéaliste, chaotique et illogique
chez l’Américain Thomas Pynchon, mythique chez Salman Rushdie,
picaresque, invraisemblable, populaire chez Gabriel García Márquez
ou chez d’autres latino-américains, ludique et intellectualiste
dans la lignée de Borges, chez Calvino, Eco et Perec. Là
aussi, on retrouve une contre-réaction régressive due au
mélange de l’archaïque et du moderne, au fantastique,
au « super-naturalisme ethnique » chez Jean Giono, Mircea
Eliade, Ismail Kadaré, Tony Morisson, ou à l’allégorie
politique chez Günter Grass. Le roman non-expérimental, du
« lisible », prolonge la problématique éthique,
sociale, érotique, ironique. Voilà qu’en procédant
à une analyse prudente et à des tâtonnements d’ordre
historique, on retrouve la même sagacité systématique
et catégorielle chez Thomas Pavel et dans la reconstitution de
la poétique du roman au xxe siècle.
En dernier lieu, Pavel opère une distinction entre les romanciers
qui ont renouvelé la poétique du roman et ceux qui ont écrit
des œuvres importantes. Tout comme Erich Auerbach dans son Mimésis,
il garde le concept de réalisme comme seul repère valable
dans le cadre de l’interprétation du roman à partir
de l’unité qui se crée dans sa discontinuité,
de son évolution polémique et auto référentielle,
de l’alternance entre l’harmonie et l’éparpillement.
Prudent, Thomas Pavel craint d’avoir multiplié les sous-genres
du roman, compris dans les quatre époques étudiées
successivement, dans des termes essentiels, réduits en nombre,
mais toujours rigoureux.
Anthropologie du roman ou romanesque anthropologique, voilà à
quoi se résume l’histoire du roman pour Thomas Pavel, après
qu’il eut analysé dans son livre, avec perspicacité
et finesse, environ deux cent cinquante œuvres. Thomas Pavel fait
attention à ne pas trop solliciter le style ou la narration au
détriment de l’envergure de la problématique, du sujet
ou des formes. Il a eu recours à une vaste, voire impressionnante
bibliographie qu’il a utilisée sans ostentation, avec la
sûreté de celui qui a déjà parfaitement cristallisé
sa propre perspective. Ses lectures sont systématiques, sans être
pour autant rigides, et souvent surprenantes et captivantes. Elles ne
présentent pas de dénivellements entre les formules et les
époques du roman inscrit dans le « canon occidental »,
malgré quelques surenchères ou diminutions personnelles,
elles aussi explicables par un certain passéisme hédoniste
ou par un certain conservatisme méfiant face à la littérature
de dernière heure. Thomas Pavel envisage le roman multiséculaire
avec une compétence persuasive et un style sûr de sa force,
mémorable et même charmant. Son essai sur le roman, conçu
comme une idéalisation récurrente de la réalité,
prend place dans la bibliographie universelle la plus restreinte, celle
que personne ne saurait ignorer.
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