Daniel P.


Raconte pas ma vie
Rémi Froger, Chutes, essais, trafics,
P.O.L, 2003


Il s’allonge sur de longues lignes. Et songe et conte. Des vers comme on parle d’une traite, en se souvenant, un verre à la main, les amis autour ; jusqu’à : hésitation et retour chariot de la machine à écrire.
« Trois anecdotes pour arriver. » Il nous prend en cours, de court, d’où vient-il, et nous donc ? De virgule en virgule, de halte en halte, il s’approche de. Approximations successives, échos, palinodies, rebonds.
Écoute. Il était là lorsque Séverine et moi sommes allés voir ce vieux polar rue Champollion. Il était là lorsque tard le soir je séquençais l’ADN de mouettes dans le labo désert du muséum d’histoire naturelle de New York, « j’aurais préféré commencer par être un biologiste ». Consciencieusement il faisait le tour des puces chaque semaine avant de prendre le train pour aller voir Sacha. Il passait avec moi checkpoint Charlie. Il était avec nous lorsque nous jetions des fleurs dans la terre à Gizia. Il regardait par-dessus mon épaule quand j’épluchais les faits divers dans le canard local, corrigeais un dictionnaire, écrivais sur la terrasse à Alès. Il écoutait lui aussi Coltrane en boucle. Il était là dimanche matin.
Tout ça — tout autre chose, évidemment. Paroles mêlées, fragments, images. Son cinéma. Une manière d’homme-à-la-caméra. Quelques mètres de chutes inédites de Dziga Vertov. Peut-être pas. « Bien sûr, on ne savait pas qui avait monté ce film. »
Vaine distraction : chercher les sources, énumérer, étiqueter. Tu trouveras pas, mon vieux. Foisonnant mais à sa façon évidé.
Des bribes de ma vie — ou de la tienne —, mais il n’est pas voyeur, il ne fait pas de théorie, n’est pas peintre naïf. Juste ceci, qu’il conte.
Oh, il ne se contente pas d’étaler ma myéline sur sa tartine, d’embusquer mes p’tites histoires au coin de ses pages.
Mais il parle, ça me parle.

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