JEAN-PIERRE LONGRE


101 ans : Raymond Queneau a de l’avenir

 

Je naquis au Havre un vingt et un février
en mil neuf cent et trois
Ma mère était mercière et mon père mercier
Ils trépignaient de joie.


Ce début de Chêne et chien, « roman en vers » (et, ajoutons-le, roman autobiographique), a été en 2003 mis fortement à contribution, sous des formes diverses, et même sous celle d’un ouvrage intitulé Actes de naissance (Éditions La Passe du vent, janvier 2003), composé sur un principe cher à Queneau, celui de la contrainte : il fut demandé à trente et un auteurs d’écrire un texte à partir de ces premiers vers ; le tout forme un bel ensemble d’« exercices de style » à caractère plus ou moins autobiographique où l’on se plonge avec grand plaisir. Dans la même veine, l’OuLiPo a publié Maudits (Éditions Mille et Une Nuits, avril 2003), à la suite d’une commande de la Délégation à la langue française et aux langues de France, faite à partir des « dix mots » proposés lors de la semaine de la langue française, « dix mots » puisés en 2003 dans les titres d’œuvres de Queneau : « Dimanche, vol, campagne, exercer, bleu, chiendent, rude, mille, instant, courir ». Les membres de l’OuLiPo ont donc sauté sur l’occasion, soumettant ces dix mots « maudits » aux triturations les plus variées. À cent ans, Raymond Queneau fait encore des émules, et c’est loin d’être fini.
On pourrait même dire que ce n’est qu’un début. Car finalement, dans le grand public, que sait-on de cet écrivain qui fut l’un des plus importants du xxe siècle mais dont l’image est un peu faussée par les apparences, brouillée par une activité tous azimuts ? Queneau s’est engagé entièrement dans ce qu’il a fait, mais toujours avec le doute qui le caractérise, avec l’idée qu’il pourrait faire autre chose ou autrement, et avec dans la tête cette phrase qu’il dit un jour à Georges Charbonnier : « Quand j’énonce une assertion, je m’aperçois tout de suite que l’assertion contraire est à peu près aussi intéressante, à un point où cela devient presque superstitieux chez moi(1). » En guise de récapitulation approximative : il a participé au mouvement surréaliste, il a été philosophe, mathématicien, encyclopédiste (des « sciences inexactes » comme de la Pléiade), homme de cinéma (scénariste, dialoguiste, réalisateur), pataphysicien, académicien Goncourt, traducteur, lecteur et secrétaire général chez Gallimard, découvreur de talents, théoricien de la langue, cofondateur de l’OuLiPo, auteur de chansons, de pièces de théâtre, essayiste et, bien sûr, poète et romancier (souvent romancier en étant poète et poète en étant romancier). Quelques lignes écrites à Fez en 1927, pendant son service militaire, synthétisent assez bien cette diversité :
Ce qui m’attache au surréalisme, c’est sa « poésie » et son « esprit révolutionnaire », c’est en quoi je suis révolutionnaire, […] sans compter l’admiration et l’amitié que je porte à ses représentants. Mes préoccupations d’érudition, de métaphysique, de linguistique, que sais-je ? Toutes mes recherches sur l’ésotérisme occidental, les anciennes civilisations, les mathématiques, mon admiration pour Leibniz et Goethe, sont choses fort étrangères au surréalisme et qui m’en éloignent certainement (2).
Pour écarter définitivement une idée reçue, Queneau est tout le contraire d’un fantaisiste ; marginal peut-être, mais d’une marginalité résultant d’un trop-plein : il déborde, se répand sur les bas-côtés, jusqu’à demeurer volontiers sur ces bas-côtés : s’occuper par exemple à collecter tous les écrits des « fous littéraires » du xixe siècle ; ou bien se revendiquer comme héritier du classicisme, d’Homère ou de Boileau, en pleine expansion de l’avant-garde… Anticonformiste, atypique, il a pourtant participé, parfois épisodiquement ou comme par inadvertance, aux grands mouvements intellectuels et littéraires du xxe siècle.
Mon intention n’est pas ici de retracer la vie et l’œuvre de Queneau (ce serait à la fois trop long et inutile, puisque cela existe abondamment par ailleurs), mais de faire un bilan, forcément partiel, des publications et de quelques manifestations qui ont eu lieu autour du centième anniversaire de sa naissance.
Des manifestations d’abord, parmi les plus importantes (impossible de recenser les expositions, les spectacles, les conférences, tables rondes et lectures qui, en France et à l’étranger, ont contribué à dresser la statue du centenaire). La ville la plus fébrile en la matière — c’est bien normal — fut celle de la naissance. Dès le 21 février 2002, furent lancées au Havre des festivités de longue durée (2002, 2003 et 2004) : soirées cinématographiques ou théâtrales, expositions, conférences, récitals, spectacles de musique et de danse, publications, lancement d’une association « Queneau aime Le Havre aime Queneau », un colloque (les 28 et 29 mars 2003) autour de trois axes : l’écriture comme lieu de mémoire, les origines du texte et les écritures de l’origine… Et voici d’autres colloques, colonnes vertébrales de ces commémorations, réunissant comme il se doit des spécialistes, universitaires ou non (car l’une des spécialités des spécialistes de Queneau est de ne pas être forcément universitaires, mais tout simplement de fervents lecteurs) : les 13 et 14 juin à Saint-Épain, sur le thème « Le Souverain Emmerdement de la ruralité », les 9, 10 et 11 octobre au Grand Duché du Luxembourg (« Raymond Queneau et l’étranger »), les 11, 12 et 13 décembre (« Connaissez-vous Queneau ? ») au palais de l’Académie des Sciences, des Lettres et des Arts (ou « Palais de la sagesse ») de Tunis… Rencontres de plusieurs jours ou simples « journées » (à l’Université de la Sorbonne Nouvelle, à celle de Limoges et ailleurs), ce qui s’y est dit fera pour la plupart l’objet de publications, multipliant les points de vue de la critique « quenienne ».
Une critique qui fleurit (sans forcément « courir les rues », « battre la campagne » ni « fendre les flots ») à l’occasion du centenaire. Tentons là encore de récapituler.
— Romans I (Œuvres complètes II), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2002. Treize ans après les Œuvres complètes I, volume publié par Claude Debon et consacré à la poésie, le premier volume des romans voit enfin le jour, sous la direction de Henri Godard, avec la collaboration de J.-Ph. Coen, J.-P. Longre, S. Meyer-Bagoly, G. Pestureau, E. Souchier et M. Velguth. Ce tome est consacré aux huit premiers romans, publiés entre 1933 et 1942. Les autres romans paraîtront prochainement dans les Œuvres complètes III.
— Ce volume est accompagné de l’Album Queneau, conçu à l’occasion de la Quinzaine de la Pléiade 2002. Réalisée par Anne-Isabelle Queneau, cette biographie présente une iconographie particulièrement riche, où l’on retrouve Queneau et ses proches, amis et relations, reconstituant en images des pans entiers de la vie littéraire et artistique du xxe siècle.
— Après sa rupture avec André Breton et sa sortie du surréalisme, Queneau consacre environ trois années, entre 1930 et 1933, à une étude des « fous littéraires », qui aboutit à la rédaction d’un ouvrage minutieux, comprenant une bibliographie et une anthologie, mais refusé en 1934 par les éditeurs sollicités (Gallimard et Denoël). Cette étude sera introduite (partiellement) dans le roman Les Enfants du Limon, mais ne verra le jour dans son intégralité qu’en 2002, sous le titre Aux confins des ténèbres. Les Fous littéraires du xixe siècle, Gallimard, Les Cahiers de la NRF, édition établie et annotée par Madeleine Velguth. Ouvrage qui, s’il en était besoin, témoigne de l’immense curiosité et de l’esprit encyclopédique de son auteur.
— Une biographie complète, au plein sens du terme, manquait. C’est chose faite, depuis 2002, grâce à Michel Lécureur : Raymond Queneau, éd. Les Belles Lettres/Archimbaud. Ouvrage scrupuleux, précis, qui rend compte de toutes les facettes, nombreuses et parfois contradictoires, de l’homme et de l’écrivain Queneau.
— D’une manière générale, Queneau est plus connu à l’étranger qu’on ne pourrait le croire : les colloques internationaux, sollicitant régulièrement les travaux et les débats de chercheurs de 10 à 15 nationalités différentes l’attestent, et la présence de spécialistes et de traducteurs de son œuvre aux États-Unis, en Australie, au Japon, en Chine, dans les pays du Maghreb et, bien sûr, dans de nombreux pays européens est à la fois la preuve et le medium de son rayonnement international. Pour ne citer qu’un pays, de nombreux romans sont traduits en roumain, et certains universitaires (dont Val Panaitescu, de Iasi, a été le précurseur) font de l’œuvre poétique ou narrative de Queneau un champ privilégié de recherches. Bref, le centenaire a précipité les publications d’essais individuels ou collectifs, et pas seulement en France. Deux exemples : de Nina Bastin, Queneau’s fictional worlds, publié par Peter Lang à Berne en 2002, dans la collection « Modern French Identities », où l’auteur, de nationalité anglaise, étudie la construction du monde fictif en s’appuyant essentiellement sur trois romans, Loin de Rueil, Les Fleurs bleues et Le Vol d’Icare ; un numéro de l’Australian journal of French Studies (volume XL, n° 1-2/2003, Monash University, Victoria) dans lequel, autour de la personnalité de Jacques Birnberg, éminent quenien, d’autres livrent des témoignages et des éclairages originaux sur l’œuvre romanesque et poétique, ainsi que sur « Raymond Queneau, lecteur et scripteur ».
— Autres témoignages et éclairages non moins originaux dans la revue Europe (n° 855, avril 2003), dont le dossier, préparé par Claude Debon, réunit des textes permettant de « prendre la mesure de cette œuvre qui multiplie les contradictions internes et suscite à son tour des réactions contradictoires » (tant il est vrai que tout n’est pas lisse et consensuel dans la critique quenienne, comme ailleurs).
— Parmi les autres ouvrages collectifs de l’année 2003, signalons, pour son importance (quantitative et qualitative), Raymond Queneau et les spectacles, sous la direction de Daniel Delbreil (numéro commun Amis de Valentin Brû n° 28-31 et Formules n° 8, Noésis, 2003-2004) ; Queneau, qui a un peu (mais peu) écrit pour le théâtre, qui s’est occupé de cinéma, qui aimait les spectacles divertissants (cirque ou music-hall), dont beaucoup d’écrits ont été et sont adaptés pour la scène, n’est pas un écrivain « spectaculaire », mais est un écrivain du regard et de l’observation. Un colloque et un volume entiers se devaient bien, pour fêter l’anniversaire, de traiter ce thème.
— Le tour n’est pas fini. L’année 2003 et le début de 2004 sont riches en parutions queniennes de toutes dimensions, générales ou spécialisées : parmi ces dernières, un livre dense de Marcel Bourdette-Donon, Queneau le trouvère polygraphe, l’Harmattan, 2003, où l’auteur étudie, en connaisseur, les processus de communication dans les écrits de Queneau. Dans un autre ordre d’idées, on peut se renseigner rapidement mais d’une manière pertinente, vivante et cohérente en consultant (s’il est encore disponible) l’opuscule publié par le groupement de libraires Initiales intitulé Un Quenal des Queneau et portant en exergue le mot de Georges Perros « rémonkenocépaduflan ».
Plus on avance dans la lecture de Queneau, plus on se dit qu’on n’aura jamais fini (peut-être dans 100 000 milliards d’années). Les études, thèses, monographies, articles, qui ne datent pas d’aujourd’hui mais dont le rythme s’est accéléré à l’occasion du centenaire, ont toutes les chances de voir leur nombre augmenter dans les années à venir, et c’est tant mieux. Comment s’y retrouver, se dira-t-on ? Je suggère deux moyens : l’association des Amis de Valentin Brû (3), qui publie un bulletin sur l’actualité de Queneau, et, effectué par le chercheur américain Charles Kestermeyer, l’énorme travail bibliographique, régulièrement remis à jour, recensant la totalité de l’œuvre de Queneau (4) et tout, absolument tout ce qui paraît sur elle et lui est sur Internet : http://www.creighton.edu/~chaskest/queneau. html
Raymond Queneau n’est pas seulement l’auteur de Zazie dans le métro, Exercices de style et Si tu t’imagines. Il est cela, et bien plus que cela, un écrivain qui dérange, parce qu’il n’est pas souvent là où on l’attend. Non pas l’aimable manipulateur de mots dont il se donne parfois l’apparence, mais un écrivain chez qui il faut déceler ce qu’il y a à la fois de classique et de marginal, de solidement ancré dans une langue et une culture et d’expérimental dans la transgression des systèmes, de sérieux et de comique, d’universel et d’artisanal, de pudique et d’ouvert, de logique et de sensible, bref au fait qu’il est un écrivain des frontières et de l’entre-deux, de la distance et de l’incertitude, du doute et de la dualité. Laissons-nous encore et toujours surprendre, son actualité et son avenir littéraire nous y incitent.

1-Entretiens avec Georges Charbonnier, Gallimard, p.12
2-Journaux, Gallimard, (Fez, 2 janvier 1927)
3-Pour mémoire : Valentin Brû, est le héros (ou anti-) duDimanche de la vie.
4- Contact : Secrétariat de l'Aszsossociation des Amis de Valentin Brû, Bertrand Tassou, 37, rue Nationale, 75013 Paris, avbqueneau@wanodoo.fr

 

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