DANIEL POZNER


Avec de bonnes chaussures


Yves Boudier, , Farrago, 2003


Équilibriste qui marche par terre, pour ne pas laisser voir qu’il est équilibriste. Ne veut pas que l’on voie à quelle hauteur il se balade.
D’un côté du balancier : « est-ce peine/ d’attendre » ; de l’autre : « (le jour s’est levé/ lourd) ». D’un côté : « corps et biens/ l’ogre-héritage » ; de l’autre : « chardon/ bleu-mercenaire ». D’un côté le deuil ; de l’autre le jardinage. La langue (creuse) ; les yeux (explorent). Déchiré ; serein. Timide ; bougon.
Comment ça tient ? En peu de mots. Brièvement. Légèrement ? Peut-être bien que oui ; ou non : les plus légers que l’air, dirigeables à la merci du vent, les plus lourds que l’air, hélice de bois taillée à la main, patiemment. Jouets de gosse pour l’âge mûr.
Description, discret, disparaît derrière, et dans les parenthèses, en creux, sous le blanc, le dit-non-dit intime, personnel, désossé, dégraissé, poudré. Net et brisé, comme un théorème trop longtemps travaillé, érodé, presque démontré. Eh bien : prêt à servir, à prendre la forme que voudra y voir chacun. Offert comme une généralité incongrue. Une leçon inapplicable. Une théorie de passage. Une banalité universelle.
Il sait bien que l’on tombe. Habitué. Les vers sont-ils trop courts pour servir de balancier ? Oh pas besoin. C’est pas comme ça. Plutôt : d’une ligne à l’autre, la chute. On tombe où le vers se rompt. Car cela s’effrite, le sol se dérobe. La terre, les cendres, le souvenir, l’enfance. Une corneille, un cerisier. Des petits monticules de signes, de mots : paysage, perspective, proportions.
Jouer avec le zoom : au loin, auprès. De toutes manières les yeux humides (l’air froid, piquant, tout simplement) regardent ailleurs : aux pieds pour ne pas trébucher, sur la ligne d’horizon pour garder l’équilibre.

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