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GEORGES BANU
Zholdak, un surréaliste indompté
D’Andriy Zholdak je ne connais pas le parcours, mais j’ai
éprouvé, dès ses premiers spectacles, le sentiment
d’un monde en fission et d’une immense prise de risques. D’où
vient-il ? Je l’ignore en partie. De culture ukraïnienne, ancien
élève d’Anatolii Vassiliev, habité par une
sorte de foi animiste qui renvoie à certaines courants orientaux,
Zholdak a tout d’une météorite dont la chute sur un
texte, de préférence réputé, produit des crevasses,
le désorganise, le brise. Zholdak ne lit pas les œuvres dans
le sens habituel du terme, ne se rattache pas à une tradition et
ne propose pas une approche critique : il les traite comme des matériaux
par rapport auxquels il prend des libertés énormes. Et cette
rencontre violente produit une véritable déflagration.
La référence à une pièce ressemble au statut
des titres donnés aux tableaux surréalistes, titres qui,
disait Barthes, ont uniquement une fonction d’« ancrage ».
Magritte, raconte-t-on, réunissait des amis et, ensemble, ils cherchaient
l’intitulé pour le tableau déjà fini. Le but
consistait à creuser l’écart entre les deux et pourtant
à préserver une certaine tension. Zholdak, dans le même
esprit, joue du conflit entre « l’ancrage » produit
par le titre d’une pièce et le spectacle affranchi des responsabilités
que son traitement incombe. Il y a toujours un préalable suscité
par des textes anciens ou des auteurs connus et à ce préalable
Zholdak conteste toute autorité. Il l’agresse, le détourne,
le fait voler en éclats, mais, en même temps, le texte lui
est nécessaire pour instaurer un climat de friction qui agace ou
captive. Autrement il serait dépourvu de cette charge initiale.
C’est pourquoi Zholdak ne travaille qu’à partir des
pièces classiques, œuvres du répertoire par rapport
auxquelles le travail scénique affiche une liberté inconditionnelle.
Zholdak, dans ses spectacles hors du commun, développe une esthétique
du flot d’images. Sans pause, jamais soumises à un quelconque
tri, elles se succèdent, surgissent, varient, réfractaires
au moindre principe d’économie. Le pouvoir de les engendrer
ne connaît pas de relâche. Ces images impressionnent par leur
arrivée massive, inépuisable, constante. Leur abondance
peut parfois agacer car, comme l’abus de métaphores chez
un écrivain au texte « truffé comme une tarte aux
pruneaux », selon la formule de Lawrence Dürrell, le spectacle
finit par être dépourvu de toute architecture. Peu importe
à Zholdak, ennemi déclaré de tout ordre qui pourrait
canaliser la coulée. Ininterrompue, agitée, déferlante,
sa dynamique s’avère incompatible avec la structuration des
images. Ce qui compte c’est seulement leur succession, leur fluidité
et leur mouvement intérieur. Voilà pourquoi la durée
des représentations de Zholdak pourrait être infinie : rien,
en les suivant, n’appelle ou n’annonce la conclusion qui ferait
suite à un développement. Il travaille par accumulation.
Cette énergie repose dans la mesure où elle nous permet
de prendre des libertés par rapport au spectacle et de l’assumer
comme un acte en mouvement. Sans dommage, des détails peuvent nous
échapper ; nous ne ratons pas pour autant son essence. Face à
l’enchaînement sans discontinuité des images, le spectateur
a le choix entre se dérober ou plonger. Ici l’appréciation
ponctuelle n’a pas lieu d’être. C’est tout ou
rien. Le théâtre de Zholdak, on peut non seulement le rejeter
mais aussi le redouter car il entraîne dans une expérience
visuelle sans repères ni limites. Pour s’accomplir, elle
exige une sorte d’abandon de soi indifférent à toute
prudence ou sécurité. Si l’on craint pareil voyage,
alors il vaut mieux quitter les lieux.
Ces images à foison, images pour se perdre, invitent à être
saisies dans l’actualité de l’instant. Elles ne renvoient
pas à un programme préalablement établi, ne s’inscrivent
pas dans un développement à la cohérence respectée.
Elles procurent l’enivrement de la dérive. Et en même
temps le réconfort d’une puissance créatrice hors
du commun. En irruption sans répit, elle agit. On peut le déplorer
ou, au contraire, s’y livrer.
Les images, ses images, Zholdak ne les fabrique pas à l’aide
des technologies nouvelles, du virtuel ou du numérique. Ce sont
des images qui charrient des corps ou emploient des éléments,
terre, eau, ou des matières, le lait en particulier, images qui
éblouissent par leur force concrète. Matérielles
et déroutantes, elles ne cherchent pas appui dans des découvertes
récentes, elles s’appuient sur les ressources anciennes et
artisanales du théâtre. Les images produisent ici un fort
effet poétique dans la mesure où Zholdak opère un
perpétuel travail de détournement du connu. Il agit en écrivain
du plateau.
Zholdak ne met pas en scène, il signe des spectacles d’auteur
qu’il ne souhaite pas encore présenter comme tels, bien que
tout le confirme. Mais, progressivement, sa signature s’impose avec
de plus en plus d’évidence. Je l’ai découverte
avec Taras Boulba de Gogol où le plateau ne cessait pas
de fournir des mouvements de groupe, d’être exalté
grâce au « théâtre de la nature » qui,
parfois, évoquait Tarkovski et la relation russe à «
l’esprit de la terre ». Il y a eu ensuite Hamlet
à Kiev, Othello à Sibiu, et le langage de Zholdak
s’est épanoui de plus en plus au point de surprendre par
la force incontrôlable de ce gisement. Zholdak a une approche volcanique.
Le dernier spectacle Un mois à la campagne révélait
des rapprochements évidents avec Le Regard du sourd de
Wilson que Zholdak affirme ne pas connaître. Peu importe, la filiation
est évidente et la parenté flagrante. Je l’ai compris
en me laissant emporter par l’effet hypnotique de ce spectacle dont
les séquences se succédaient selon la logique du rêve.
Au terme de chacune, une sorte de paupière ou, si l’on veut,
de diaphragme se fermait pour assurer le passage à la suivante,
dans un mouvement onirique dont je subissais les effets. Mouvement qui
entraîne dans des voyages inespérés, suscite des relations
incongrues, mouvement qui parfois peut changer de tonalité —
les parties du spectacle étaient l’une plus mélancolique,
l’autre moins, l’une plus claire, l’autre plus sombre
— mais jamais de rythme. Rythme lent, étiré, rythme
fantasmatique. Alors j’ai eu l’impression que Zholdak permettait
au spectateur d’aujourd’hui de revivre l’aventure du
Regard du sourd qu’Aragon appela « le plus beau théâtre
du monde ». Cette aventure, face à ce spectacle qui évoquait
le Regard d’alors, moi aussi, blotti dans un fauteuil de
la Maison des Syndicats de Sibiu, en Roumanie, je l’ai faite jusqu’au
vertige. Et cela au point de déplorer les pauses qui interrompaient
la fluidité onirique à laquelle Zholdak était parvenu.
Et comme tout prisonnier du rêve, abandonné dans la foule
du foyer, je n’attendais que de le réintégrer. Alors,
il m’a semblé évident que Zholdak avait réussi
à approcher plus que jamais ce qui constitue le centre de son identité,
et ce spectacle, pas comme les autres, m’est apparu comme étant
le fruit de l’écriture automatique théorisée
par Breton. Chez Zholdak elle se découvre en acte, déroutante
et envoûtante, comme jadis, aux origines de Wilson. Le seul surréaliste,
aujourd’hui, c’est lui.
Zholdak, sans le formuler, reconnaît implicitement pratiquer l’écriture
automatique car, dit-il, aux pannes sèches succèdent des
moments d’activité intense commandés par un pouvoir
extérieur à lui. Il ne s’inquiète pas et il
sait qu’il faut les attendre car alors « le flot » se
déroule par vagues ininterrompues. Cela le renvoie aux surréalistes,
car, malgré ses références tibétaines qui
rappellent Vassiliev, rien ne permet d’affilier son théâtre
à une expérience sacrée. C’est un théâtre
issu des pulsions à même de surmonter les censures et de
libérer le subconscient artistique, un théâtre où,
comme dans le rêve, le temps et l’espace s’entrecroisent
selon une logique arbitraire, un théâtre où les images
paraissent et disparaissent sans prédétermination, un théâtre
où l’artiste s’interdit de faire le tri entre le beau
et le laid. Zholdak déclare se trouver alors dans un état
d’extrême lucidité, la lucidité nocturne grâce
à laquelle, dans les rêves, on voit clair. Rêves qui,
on peut le regretter parfois, sont accompagnés par une présence
trop agressive du son. Aux rêves silencieux de Wilson il oppose
ses rêves bruyants. Peu importe les distinctions, ils appartiennent
à une même famille. Pourvu que l’activité onirique
de Zholdak préserve la spontanéité qui s’est
figée chez Wilson.
Zholdak travaille selon la logique associative des surréalistes
et dès que l’on admet cette liberté, ses spectacles
apparaissent comme des œuvres en mouvement, fruits d’un univers
d’artiste qui assume l’artifice et son entière liberté.
« Je crée comme si j’étais né hier. Je
ne tiens pas compte de ce que l’on a désigné jusqu’à
maintenant comme étant le théâtre ». Il n’entend
pas faire appel à des énergies physiques, à la dépense
corporelle, il communique, directement, des apparitions et des cristallisations
oniriques ; il fuit la profondeur et cultive la surface sur laquelle,
comme sur une toile géante, se déploie un univers de formes,
autonome et indifférent à toute autre logique que la sienne.
Attitude de peintre.
Ce qui chez Wilson s’organise autour de la silhouette et de la singularité
du corps devient chez Zholdak jouissance de la choralité car il
aime déplacer des ensembles, avoir du monde sur le plateau pour
le plonger dans la mousse ou dans la boue, dans le lait ou dans l’eau.
En slave qu’il est, le collectif l’attire mais pour mieux
le manipuler. Sur la scène, souvent encombrée, il sauvegarde
une sensualité qui s’agite et déborde les contours
soigneusement respectés par le grand dessinateur qu’est Wilson.
L’expérience du rêve n’empêche pas Zholdak
d’affirmer sa vocation de coloriste qui s’accomplit grâce
à ce qu’elle engendre comme insoumission à un programme,
à une loi, à un héritage. Tantôt tout déborde,
tantôt tout se calme et, plus que nul autre, Zholdak joue à
merveille de cette alternance car à la choralité il sait
opposer l’isolement de deux corps, à la matière l’évanescence
des ombres insaisissables. Voilà le théâtre d’une
liberté sans pareille dont, peut-être Zholdak commence à
éprouver les limites car il se déclare à l’avenir
intéressé par un travail autour de la « surmarionnette
». Renvoi à « l’art du théâtre »
de Craig de même qu’à l’ordre que Wilson a su
imposer à son monde. Un rapprochement encore plus explicite est-il
à prévoir ?
Il y a dans le théâtre de Zholdak une autre voie que, malheureusement,
j’ignore. On la retrouve dans Trois Sœurs placées
dans le Goulag d’où leurs cris désespérés
« À Moscou ! À Moscou ! » s’entendent
comme les appels sans réponse de ces prisonniers politiques auxquels
la Sibérie stalinienne a servi de cimetière. Elle se poursuit
récemment avec Une journée d’Ivan Denissovitch
où l’on retrouve l’expérience concentrationnaire
avec tout ce qu’elle comporte comme destruction de l’être.
Combien je regrette de ne pas avoir vu ces spectacles qui révèlent
un autre Zholdak, artiste marqué par la terreur que le pouvoir
totalitaire soviétique a exercé durant le siècle.
Zholdak n’oublie pas ce martyre. Aujourd’hui, il paraît
qu’il hésite entre les deux voies. Laquelle poursuivra-t-il
? Tout laisse croire qu’avec le temps le traumatisme historique
va laisser la place à la liberté onirique.
Zholdak agit en artiste. Il instaure sur le plateau « le chaos »
d’un baroque où les règnes humain et animal communiquent,
où les frontières sont abattues, où ce qui compte
c’est l’épanouissement poétique. Il engendre
du mystère, de l’illisible qui hérissent certains
autant qu’ils en séduisent d’autres. Réaction
d’une ambivalence extrême que ce théâtre hors
normes produit.
Zholdak veut être présent dans ces spectacles, avec tout
ce qui le constitue, sans sélection. Il personnalise son travail
et s’il exaspère c’est justement en raison de cette
subjectivité que quelques-uns considèrent comme étrangère
au théâtre. Peut-être mais pas à l’art.
Et Zholdak entend la préserver à force de manier «
le couteau qui doit poignarder tout compromis et écarter tout interdit
». Ainsi, dit-il, peut se révéler le « sur-secret
». La raison lui interdit l’accès à la scène,
il faut se fier aux commandes de « l’écriture automatique
», terme qu’il ne prononce pas mais qui assure l’accès
à ce qui se cache et qui autrement risquerait de rester muet. Zholdak
l’anime sans la moindre précaution. Il aime le risque au
point de s’en enivrer. Il reste un des rares metteurs en scène
à se réclamer encore de cette catégorie que tant
d’artistes contemporains ont, aujourd’hui, abandonnée.
Rappelons au moins une scène, désormais mythique. Au moment
où la suspicion s’empare comme une folie d’Othello,
Zholdak fait envoyer de partout, des cintres, des coulisses, des balcons,
la lettre multipliée qui atteste la culpabilité de Desdémone.
La salle toute entière est couverte des papiers lancés de
partout avec une frénésie inouïe. La jalousie aveugle
le Maure et elle contamine le monde : le théâtre rend matérielle
son emprise paranoïaque. On voit aussi Desdémone unijambiste.
« Pourquoi ? » lui demandais-je un jour. « Parce qu’elle
dit que le soupçon d’Othello l’a blessée. »
Solution qui, tout compte fait, retrouve cette « littéralisation
» scénique du discours textuel pratiqué par les avant-gardes
des années 60- 70, me dis-je en me satisfaisant de la réponse
fournie ! Un an plus tard il remontait à la source : « J’assistais
à la campagne à la dispute la plus terrible que j’aie
connue entre une fille et sa mère jusqu’au moment où
celle-ci, excédée, cria : “Tu n’es pas la fille
de ton père.” Alors un silence s’installa, la fille
commença a pleurer doucement et en la regardant j’ai eu l’impression
qu’on l’avait amputée d’un bras. Je ne le voyais
plus. » Il y a du Magritte dans cette vision. Mais plus sauvage,
car Zholdak est un surréaliste indompté.
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