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Carte blanche à Georges Banu
Avignon 2004 : le nouveau vieux festival
(notes et remarques sur le spectacle contemporain)
Nouvelle direction, nouvelle identité
Le festival blessé en 2003 renaît en 2004 grâce à
une nouvelle direction, jeune et expérimentée, qu’assument
ensemble Vincent Baudriller et Hortense Archambault. L’inédit
provient de la décision de convier, pour chaque édition,
un artiste associé qui présente son œuvre et intervient
dans la programmation. Ainsi la formule, particulièrement convaincante
dès cette année, se présente comme le troisième
terme de la dialectique, synthèse entre le principe originaire
de la direction d’artiste, en l’occurrence celle de Vilar,
et l’autre, qui a assuré la pérennité du festival,
celle des programmateurs. Thomas Ostermeier fut le premier invité
et sa présence a apporté une couleur forte, identifiable
et perturbatrice. Elle sera autre l’année prochaine, quand
Jan Fabre va prendre le relais. Ainsi le festival, d’une saison
à l’autre, déclinera des propositions distinctes en
alliant le même et le différent. La réussite de cette
année est de bon augure.
Il y a une cohérence qui s’impose, une interrogation qui
se formule, un face-à-face qui invite au débat : le festival
s’est présenté comme un agitateur grâce à
des pratiques radicales auxquelles il a confronté public et artistes.
Comme un alcool fort il nous a rappelé le goût de l’intensité
et restitué le plaisir de la polémique. « Parce que
tu n’es ni chaud, ni froid, parce que tu es tiède, je te
vomis », dit l’Apocalypse. En 2004, justement, il n’y
a point eu de demi-mesure ni de choix consensuel, et pareille tension
semblait s’inscrire dans la continuité des énergies
éveillées l’année dernière. Le festival
est finalement sorti renforcé de la crise traversée et,
sans cesse, on a éprouvé les effets de l’électrochoc.
Ce fut un festival de combat. Malgré les mauvais présages
que les prisonniers des eaux calmes formulèrent, le public releva
le défi et rappela son intelligence. Le festival a eu l’audace
d’exaspérer les contrastes, de s’appuyer sur la région
et de s’ouvrir à l’Europe, de se confier au présent
sans sacrifier l’ancien, de faire cohabiter Racine et… le
11 septembre. Il s’est érigé en un lieu de résistance
où l’on ne pouvait s’empêcher de penser sans
cesse à la terrible « profession de foi » de Patrick
Le Lay, le maître de TF1, la principale chaîne : « Ce
que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau humain
disponible ». En revanche, le festival, lui, a dressé des
barrages qui entretiennent le courage sans pour autant éveiller
des mirages. Cet été à Avignon nous avions retrouvé
le goût de l’air intense… Si Derrida évoquait
ici même la « nouvelle vielle Europe », en le paraphrasant,
nous pouvons parler du « nouveau vieil Avignon ».
Il y a eu de la pensée cet été sous les platanes
d’Avignon. Cela s’inscrit d’ailleurs dans le programme
même du festival : on ne dissocie pas le théâtre de
la réflexion sur son époque. Ce qui intéresse ce
n’est pas seulement « le théâtre des idées
», titre d’un cycle admirable animé par Nicolas Truong,
cycle qui empruntait l’intitulé de l’anthologie des
textes d’Antoine Vitez, le grand absent, mais surtout « les
idées au théâtre ». Elles invitent a conjuguer
le politique et l’esthétique afin de saisir l’essence
vive du « contemporain », elles troublent et perturbent, elles
nourrissent. Ainsi le théâtre se resitue aussi bien dans
l’espace public que dans l’espace politique. Sa fonction aujourd’hui
n’est plus, dit Ostermeier, de diviser, mais de relier… en
réalité, il doit se jeter, pour citer Jean-Luc Nancy, dans
« la mêlée », là où les contradictions
s’avivent, où les combats se livrent, où l’on
peut être « solitaire et solidaire », où le lien
et la fracture s’allient. La pensée durant le festival a
été intense, militante et active.
Le parti-pris fut d’affirmer une unité, celle d’une
identité d’approche, d’une culture théâtrale.
À la multiplicité de l’anthologie, « la direction
collégiale » a préféré l’autorité
d’une voie qui interdit le confort et suscite des réactions.
À l’heure de la globalisation il vaut mieux focaliser le
regard que le disperser. Et nous avons pu, cette fois-ci, procéder
à un véritable voyage dans le théâtre allemand
et flamand à travers des spectacles ou des publications qui leur
ont été consacrés. Théâtre qui s’affiche
comme agressif et disparate, séduit par la saleté comme
attaque contre la propreté du beau, captivé par le chaos
comme constat de l’état du monde, agressif à l’égard
de la loi du cadre car animé par le culte de la dépense
et de l’énergie réfractaire à la limite et
à l’ordre. À travers tous ces spectacles le spectre
de l’expressionnisme revient à l’esprit… il évoque
la déroute qui s’empara des artistes allemands après
le débâcle de la guerre de 14. Maintenant ils plongent dans
le même désarroi avec une égale intensité,
convaincus que seulement ainsi l’art échappe à la
gratuité et s’inscrit, de manière panique, dans le
monde. L’artiste allemand n’a pas d’égal pour
déplorer une défaite… c’est ce dont Brecht a
voulu se dissocier ! C’est à ce goût du désastre
qu’il a essayé de résister en dressant un rempart,
rempart anti-expressionniste que la France, en premier, a salué.
Aujourd’hui, qui pourra élaborer le théâtre
à même de dire le monde sans pour autant plonger dans la
séduction des ruines et la fascination des catastrophes ? Peut-être
ces artistes de l’Europe centrale, de la Pologne surtout, qui éprouvent
le désarroi sans pour autant se laisser emporter par son vertige.
Ils nous ont manqué cet été. Warlikowski où
tu étais ?
Un spectacle exemplaire et un instant habité
Après les premières manifestations du théâtre
de rue, le festival a présenté Cocaïne, spectacle déroutant
de Frank Castorf à partir du roman de l’écrivain italien
Pitigrilli. Ici, selon les habitudes du metteur en scène que la
France découvre depuis quelques années, tout vole en éclats,
se désagrège, se place sous le signe de l’hétéroclite
et du trash, exacerbe la dépense et contredit la réserve,
développe l’excès qui révulse ou captive. Si
ce langage, dans un premier temps, agace parce qu’explicitement
agressif, il trouve, au fur à mesure, sa légitimité
dans la mesure où il s’érige en équivalent
formel de la passion qu’habite les protagonistes. Pour dire le désastre
d’une passion réfractaire à toute sécurité
et vouée à l’accomplissement par la perte de soi,
Castorf pousse le théâtre dans ses derniers retranchements.
Ainsi il témoigne du naufrage des êtres chez qui l’amour
prend la force de la drogue : la scène ne se contente pas de dire,
mais matérialise formellement le désastre d’un pareil
engagement. L’expressionnisme de Castorf se justifie ainsi ! Il
fournit la preuve matérielle, physique et scénique, de ce
que pareilles aventures produisent. Un plateau calciné. Un ravage
généralisé. La destruction comme témoignage
d’un amour. Ce théâtre-là confronte les sentiments
à la pudeur du cynisme… s’ils résistent, ils
en sortent d’autant plus fortifiés. L’expressionnisme
sera à jamais un art des affects violents. À la même
mouvance, se rattache l’admirable Disco pigs d’Enda
Walsh dans la mise en scène d’Ostermeier : incestueux, un
frère et une sœur se livrent à la pire débauche
pour camoufler un amour qu’ils vont finir par avouer au terme de
leur voyage chaotique. Avant de s’assumer, les vraies passions se
soumettent à l’épreuve du non-dit… ce n’est
pas de l’affectivité absente qu’il s’agit, mais
d’une affectivité contrariée qui s’emploie à
se libérer, à s’assumer, à se brûler
au prix même de la vie.
Le succès du festival fut le spectacle de Jan Lawers, La Chambre
d’Isabelle. Il y a là une légèreté
qui séduit par son charme moderne autant que nostalgique ; on se
sent bien, rien ne perturbe et en même temps tout trouble. C’est
du Marivaux contemporain. Lawers a apporté dans ce contexte radical
l’insouciance du ludique. Et le public lui a fait un triomphe :
symptôme, on ne peut plus explicite, d’un désir actuel
de gratuité. De plaisir partagé. Comme dans le spectacle
de Johann Le Guillerm où l’on assiste à un affrontement
solitaire et ironique avec les défis traditionnels d’une
représentation de cirque autant qu’à l’évolution
d’un circassien dans son univers obsessionnel. À la rentrée,
il faut les voir, Lawers et Le Guillerm, maîtres de leurs univers
dont ils assument la responsabilité avec désinvolture.
Comment rendre compte de la tension de ce festival autrement qu’en
rappelant les questions relevées ? Et, parmi d’autres, on
peut évoquer celle de la présence française qui fut
« élégante », mais discrète… Ici
le goût pour les vertus subversives de la forme sembla parfois dépourvu
de la force déployée par la plupart des artistes invités
et, parfois, me revenait à l’esprit la phrase de Gertrude
qui, exaspérée par la sophistication de Polonius, lui réclame
« moins d’art et plus de matière ». « Quand
on voit ces spectacles, on comprend le succès de la violence de
Rodrigo Garcia qui remplit la scène de ketchup et de spaghettis
! » me disait un ami metteur en scène roumain. Comment trouver
la voie entre le trash cher aux allemands et le précieux des français
— ce fut une des interrogations surgies lors de ce festival ressuscité.
J’ai toujours cru à l’épreuve de l’exemplarité…
surtout dans le contexte des spectacles pluridisciplinaires où
l’on cultive plus que jamais l’éphémère
! Ce qui me hante c’est une image. Celle du personnage de Nora d’Ibsen
qui, dans la version scénique d’Ostermeier, ne se contente
pas de quitter le foyer familial et, à la fin, tue son mari pour
échapper à l’aliénation bourgeoise. Ainsi elle
se retrouve tout en s’excluant… la spectacle la montre, après
le meurtre, seule, abandonnée, sur le seuil d’une porte…
un monde est quitté sans qu’un avenir se dessine. L’homme
devant une porte fermée, c’est ce dont Kafka a fait le destin
de l’être moderne. Avec Nora d’Ostermeier ce n’est
pas le xixe siècle qui s’achève, mais le xxe qui commence.
Blottie dans l’ombre de sa vengeance, vouée à sa solitude,
à jamais immobile, cette Nora reste pour moi, comme disait Diderot,
« l’instant habité » de l’Avignon 2004.
La transdisciplinarité généralisée
Avignon a confirmé ce mouvement général qui consiste
à proposer des formes impures, en mouvement, formes où les
frontières s’annulent où l’on passe du théâtre
à la danse et de la musique aux arts plastiques ou à la
vidéo. Il est évident que secrètement cela s’explique
par la volonté de restituer à travers la transdisciplinarité
l’expérience du quotidien caractérisée plus
que jamais par le goût pour le dynamisme et la variation des désirs
pris dans la tourmente d’une transformation permanente. L’art
du spectacle vivant aujourd’hui, avouons-le, porte la marque du
zapping télévisuel qui interdit la stabilité et exaspère
la discontinuité. Rien n’est accompli, rien n’est achevé,
tout bouge. Ce qui s’impose c’est la présence du «
multiple » comme symptôme de la modernité qui finit
par exaspérer « l’éphémère »
autrefois vécu comme destin, aujourd’hui assumé comme
vocation. Personne ne le déplore plus, chacun l’assume. Tout
est complexe et immédiat… rien ne dure. Cette alliance des
contraires passionne. La vérité, pour les jeunes artistes,
se trouve dans la surface et le présent… autoportrait d’une
génération ! Ce que l’on décèle comme
dénominateur commun, à travers les spectacles, c’est
une même indifférence au sens, une quête de dispersion,
un désir effréné de diversité. Rien ne clôt
ni focalise le plateau, le pluriel règne.
La transdisciplinarité dérange lorsqu’elle se contente
d’être une banale accumulation de moyens, d’alterner
les registres et varier les pistes. Modernité de pacotille, fausse
monnaie du présent, symptôme mimétique. Mais, comme
toujours, le diagnostic change dès qu’un artiste à
forte personnalité prend en charge cette approche et la fait sienne,
cette année Jan Fabre par exemple. Son Ange de la mort
reliait l’image projetée du grand danseur Forsyth, presque
double du Christ, qui évoluait dans l’étrange musée
d’anatomo-pathologie de Montpellier, avec la présence d’une
jeune femme qui, elle, lui répondait en dansant sous nos yeux tandis
qu’un étrange personnage circulait autour du public disposé
des quatre côtés d’un rectangle. Expérience
de l’étrange, de l’énigme où «
le moderne » se chargeait du poids des grandes inquiétudes,
jamais résolues, du passé. Ici, la transdisciplinarité
fascine parce qu’elle cesse de se légitimer grâce au
simple vœu de s’accorder à l’expérience
du monde moderne. Comme toujours, c’est le grand artiste qui sauve
!
Une observation encore : le texte d’auteur disparaît, cet
été nous l’avons constaté, mais nullement les
mots. Chez les précurseurs mythiques, Wilson ou Kantor, la parole
se faisait rare, elle était tue ou bégayée, aujourd’hui,
par contre, les paroles déferlent dans un flot continu, des paroles-slogan
publicitaire, des paroles-cliché, des paroles-citation. Des paroles
sans structure ni pouvoir de communication. « Ça parle »
— mais où est l’auteur ? Sans doute question réactionnaire,
incompatible même avec les projets mais nous ne pouvons pas l’éviter.
Sans doute que l’on répondra en insistant sur la volonté
de tourner ainsi en dérision l’éloquence affolante
des protagonistes du petit écran, la masse affolante des mots fournie
par la télévision. Les nouvelles formes « parlent
» et leur discours rappelle celui du messager qui clôt Les
Chaises de Ionesco : comme chez lui ce qui inquiète ce n’est
pas l’économie de la parole, mais son inflation insensée.
Résister ou s’accommoder ?
La raison d’être du théâtre fut longtemps trouvée
dans son aptitude à résister à la vague montante
de la communication de masse : îlot qui refusait de se rendre !
Aujourd’hui, nombreux sont les jeunes metteurs en scène qui
contestent pareil vœu et invitent plutôt à son abandon.
Leur programme consiste à ne plus s’opposer, mais à
intégrer, sur un mode critique, insistent-ils, la dérive
télévisuelle, le kitsch, la grossièreté. Le
théâtre ne se tient plus à l’écart, mais
joue avec les données de l’expérience quotidienne
pour les retourner, dévier, déplacer. Rodrigo Garcia, véritable
coqueluche de cette approche, n’hésite devant rien et, par
cet excès, il affirme sa révolte : le plateau se remplit
de sauce tomate et hamburgers de Mc Donald’s, les formules commerciales
pullulent, la réclame aussi ; c’est un concentré du
monde présent. En Roumanie, Radu Afrim, lui aussi, prône
le même type de travail fondé sur la non-résistance
et la récupération de la laideur et de la vulgarité
agressive. La télévision cesse d’être un repoussoir,
elle n’est plus rejetée, mais désormais récupérée,
intégrée, recyclée.
Des siècles durant, l’Église a jeté son anathème
sur le théâtre par crainte des pouvoirs de communication
dont celui-ci disposait. Mais, à force de le combattre, elle a
fini par lui emprunter les moyens et les stratégies : l’Église
elle-même s’est théâtralisée. Aujourd’hui,
autrement, sans doute, l’on joue le même scénario,
mais inversé : si, depuis une vingtaine d’années,
les gens de théâtre n’ont pas eu de cesse de faire
le procès de la télévision érigé en
ennemi premier, maintenant nombreux sont les artistes qui prônent
le recours aux moyens de la télévision. Cela, précisent-ils,
comme jadis les hommes de l’Église, pour mieux désamorcer
la force de l’adversaire tout puissant et omniprésent. Mais
malgré la « récupération critique »,
on constate sur la scène de plus en plus d’écrans,
d’interviews, de projections comme si l’ennemi avait contaminé
le procureur. L’apprenti sorcier ne peut plus dominer les forces
qu’il a fait entrer dans le théâtre et, submergé,
leur ouvre le champ. Il a fini par en être infecté et ce
qu’il a pensé être une stratégie, une ruse,
s’est retourné contre lui. Afin d’être moderne,
le théâtre, trop souvent, se laisse imprégner par
la télévision, ses signes et ses images. Il se trouve désormais
sous son emprise. Comment intégrer cette donnée du vécu
contemporain sans finir par en être l’esclave ? C’est
la question qui dérange.
Aujourd’hui, le festival d’Avignon nous l’a confirmé
: les frontières entre les arts se sont effacées, le cadre
a volé en éclats, les hiérarchies ont été
sacrifiées. Pour capter « l’esprit du temps »,
la scène, souvent, invite à faire l’expérience
du chaos et de la diversité extrême, de l’égarement
et de l’atomisation. Elle se place sous le signe du « global
village » dont, pour paraphraser Hamlet, elle souhaite fournir «
la chronique abrégée ». Si cela implique le risque
de l’adaptation excessive, le retrait dans la vieille « citadelle
» de l’art implique, par contre, le danger de fossilisation,
d’enfermement du théâtre sur soi. Comment choisir entre
le musée et la mode ? Le théâtre doit-il être
une résistance ou un buvard ?
Mais, soyons en sûrs, le cycle du « chaos » transdisciplinaire
ne sera pas définitif et, de nouveau, il y aura, en quelques années,
un retour à l’ordre et aux règles. Ce sera la réaction
polémique, dès aujourd’hui prévisible, des
temps à venir. Mais maintenant nous nous trouvons encore à
un carrefour car les grands metteurs en scène, de Brook à
Lupa, Bondy ou Sellars, continuent à penser le théâtre
comme une résistance, tandis que la génération nouvelle
souhaite plutôt se rendre. Deux stratégies opposées,
deux manières de se définir qui ne restent pas étrangères
à l’âge des artistes qui s’opposent. Ce qui surprend
c’est que paradoxalement ce sont les vieux qui prônent l’intransigeance
et les jeunes qui invitent au compromis. Chacun pour se sauver, mais autrement.
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