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N. BARNA
Exercice d’attente
Patrick Lapeyre, L’Homme-Sœur,
P.O.L. 2004, 1990.
Ce nouveau livre de Patrick Lepeyre est le roman d’une obsession
et, en même temps, le roman d’une dépression et d’une
« démission ». Son personnage se « démet
», peu à peu, de la vie-de-tous-les-jours, rassurante et
abrutissante, enfermé dans son inavouable secret, celui d’une
passion incestueuse. Et pourtant, c’est un véritable «
Monsieur Tout le Monde », que le personnage de ce roman de Patrick
Lapeyre : un quadragénaire célibataire, au crâne déjà
dégarni, cadre chargé d’on ne sait trop quoi dans
une banque parisienne. Amoureux de sa sœur, il est, pour la vie,
« prisonnier d’un après-midi », d’un après-midi
lointain où, à l’arrière d’une voiture,
« Louise s’était finalement assoupie contre lui, si
nue dans sa petite robe de coton blanc que Cooper n’avait plus osé
bouger. » Cette sœur, il l’attend, avec impatience, depuis
des années, car elle se trouve en Amérique où elle
tente une carrière dans la photographie. L’attente prolongée
du retour de l’objet de sa passion et de son désir plonge
ledit Cooper dans un marasme sans issue. Il va tous les jours à
son travail, puis rentre chez lui et passe ses soirées à,
pratiquement, ne rien faire, si ce n’est boire quelques verres et
se « doper » de cachets antidépressifs, regarder la
télévision sans rien comprendre, parfois errer au pas de
course, sans cible précise, dans les rues de la ville, avant de
se mettre au lit. Naguère considéré comme un «
jeune cadre dynamique », avec un soi-disant joli avenir devant lui,
il se retrouve peu à peu mis au rancart par la direction et ignoré
par ses collègues de bureau (car acariâtre et renfermé,
peu enclin à s’intégrer à la « culture
d’entreprise », etc.). Et il continue d’attendre, avec
une sorte d’espoir désespéré, compulsif, en
se démettant progressivement de son « rôle »,
en coupant tout lien, professionnel comme privé. Il cesse de se
rendre à son bureau, il est même interné pendant un
certain temps dans un établissement psychiatrique, puis il rentre
chez lui (pas du tout « guéri », s’il est encore
besoin de le préciser…) et continue à ne rien faire,
sinon attendre : on pense, en lisant L’Homme-Sœur,
à Un homme qui dort, de Perec. Bien que les différences
soient nombreuses, il y a, entre ces deux livres, une perceptible affinité
de fond.
On peut, certes, dire que ce roman relève d’un certain «
déprimisme », mais d’un déprimisme élégant,
dépourvu de l’attirail grinçant et grincheux auquel
on pourrait s’attendre, un déprimisme pas du tout noir, ni
misérabiliste, ni dans l’écriture, ni dans l’imagerie
ou l’anecdotique. Ce monde agité où nous vivons —
selon d’aucuns, un « parc à thème » géant,
omniprésent et haut en couleurs, selon d’autres, une grisaille
infinie et indéchiffrable — baigne le texte de Patrick Lapeyre
dans une tristesse calme teintée d’ironie. Tristesse et ironie
induites par touches fines et précises, admirablement agencées.
L’effet en est saisissant. J’ai dit « ironie »,
mais je pouvais tout aussi bien dire carrément « humour »
: L’Homme-Sœur est un livre triste dont la lecture
fait plus d’une fois sourire, sinon rire pour de bon.
Le noyau lourd de ce roman, c’est l’inceste, en fait l’obsession
incestueuse. Mais il s’agit plutôt d’un inceste en quelque
sorte « théorique », essentiellement phantasmatique.
Et on peut dire que ce roman soi-disant « d’un inceste »
est aussi — ou, peut-être, en premier lieu — un roman
de l’attente. Attente, bien entendu, du retour de la sœur du
protagoniste, mais aussi… attente du retour de journées depuis
longtemps passées, attente d’un avenir irrémédiablement
enfoui dans un passé fugace et évanescent, attente de quelque
rédemption, de quelque « salut », relevant non pas
d’un dogme mystique, mais d’un impossible bonheur personnel.
Attente diffuse, quasiment métaphysique, si l’on veut. Profondément
existentielle, en tout cas.
Il faut remarquer que le retour de Louise a lieu, mais ne résout
et ne règle rien. La « démission » du héros
est déjà accomplie et, on peut déjà le deviner,
irréversible. L’attente acharnée dans laquelle il
s’est emmuré ne fait, en quelque sorte, que continuer. Le
lecteur comprend que toute la vie de Cooper aura été une
attente sans fin ni aboutissement, la quête d’un « paradis
» impossible.
Roman d’une prodigieuse intériorisation, L’Homme-Sœur
n’est pas dépourvu de connexions avec l’extérieur,
de références au contexte social. Patrick Lapeyre brosse,
rapidement et sans en avoir l’air, une véritable fresque
de la société actuelle, avec ses personnages, ses règles
du jeu, ses travers et ses dysfonctionnements divers. Non pas une fresque
à l’ancienne, vaste et complète, disons plutôt
un recueil de bandes dessinées, brèves mais tracées
avec une remarquable précision. Et avec un humour ravageur.
Le héros lui-même, ce pauvre Cooper, n’est pas —
en dépit de son obsession si particulière — présenté
comme quelque « monstre » incompréhensible, comme quelque
épouvantail ou phénomène déconcertant. Il
est un des nôtres, si j’ose dire, « notre semblable,
notre frère ». Il est — pour paraphraser le titre de
Lermontov — un héros de notre temps. Et la vision
qu’en donne l’auteur est impliquée et détachée
à la fois. Une vision pleine d’humanité, non pas cynique,
ni catastrophique, ni, non plus, complaisante. Cooper n’est pas
un — « truchement auctorial », ni quelque curiosité
biscornue, c’est un personnage de roman, tout simplement.
Un personnage qui s’est trompé de vie : tel est, en fait,
le drame de Cooper, drame que son obsession incestueuse ne fait que mieux
révéler, sans proprement dit le déterminer. Sa tentative
de se soumettre aux « modèles de réussite qu’il
avait en aversion » a totalement échoué, sa vie en
reste irrémédiablement gâchée. L’explication
de cette inévitable dégringolade existentielle se trouve,
peut-être, délicatement signifiée dans le texte du
chapitre intitulé Le congé permanent, une sorte
de noyau du roman tout entier.
« Il faudra bien qu’un jour on lui explique ce que les autres
ont et qu’il n’a pas. Ce n’est pourtant pas faute pendant
des années d’avoir essayé de faire comme les autres
; mais il lui a manqué certaines notions de base au départ,
soit il a tout compris à l’envers. En tout cas, le résultat
est là ». En effet !
En tout cas, si malheureux que soit le sort de Cooper, le roman n’est
point sombre, ni affligeant. C’est là, peut-on dire, la prouesse
du livre, de son écriture. Car, en effet, c’est l’écriture
qui en fait le prix. Une écriture pas du tout histrionique, ni
agressive, mais dotée d’une force qui empêche que le
thème fasse sombrer le livre dans la plus plate banalité.
Le style est précis. Ni minimaliste, ni inutilement chatoyant.
Le récit est à la fois grave et ironique (juste autant qu’il
le faut !) et, appliqué à des choses apparemment des plus
plates, dérisoires parfois ou moroses, les rend captivantes. En
résulte une fascinante chronique de la grisaille, une grisaille
au sein de laquelle on voit surgir d’insoupçonnables vertiges,
voire des questionnements ultimes.
Soi-disant simple et « sage », l’écriture de
Patrick Lapeyre n’est point naïve, ni fonctionnellement transparente.
C’est une écriture artiste, hautement élaborée,
dont la simplicité est construite avec force raffinement. Et avec
une admirable opportunité. Le style en est, souvent, flaubertien,
manifestement flaubertien, frisant parfois (à bon escient, peut-on
le supposer, donc avec un humour implicite…) le pastiche. On lit,
ainsi, la description de telle tribulation d’Alex — par exemple,
une randonnée à moto, avec Louise, dans leur première
jeunesse — et on pense, par endroits, relire tel ou tel passage
de l’Éducation sentimentale, voire des Mémoires
d’un fou. Ce ne sont pas, d’ailleurs, les seuls clins
d’œil « intertextuels » que nous lance l’écrivain
: on perçoit — fruit d’un procédé «
postmoderniste », si l’on veut, mais utilisé avec une
discrétion qui lui assure les apparences d’un naturel parfait
— des références à maints autres registres
d’écriture (ou d’expression, en général,
et non seulement littéraires), depuis, disons, le monologue grinçant
du ralbol célinien jusqu’à une certaine « langue
de bois » du jargon d’entreprise ou de bureau, ou bien au
parler branché, mais plutôt intéllo, d’une certaine
jeunesse.
L’Homme-sœur est un livre qui à la fois sollicite
et repose, un livre divertissant et grave, qu’on lit avec plaisir
et qu’on voudrait ne pas oublier de sitôt. Il est divisé
en petits chapitres (de deux à cinq pages chacun, jamais davantage),
ce qui en rythme la lecture comme une sorte de pouls ou de respiration.
Les titres ce ces brèves « livraisons » de texte ont
pu sembler houellebecquiens. Certes, houellebecquiens, ils le sont, et
même — dans certains cas — si manifestement qu’on
peut soupçonner là aussi quelque « clin d’œil
» de l’auteur. En fait, ils ressemblent beaucoup aux titres
des deux premiers romans de Patrick Lapeyre, Le Corps inflammable
et La Lenteur de l’avenir, parus en 1984 et, respectivement,
1987. C’est-à-dire bien avant les premiers livres de Houellebecq.
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