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LINDA MARIA BAROS
Agnorisis…
Philippe Grimbert, Un secret,
Grasset, 2004.
Il y a des écrivains qui ont tranché avec l'emphase, avec
les figures de style, avec les fioritures. Il y en a aussi qui ont tranché
même avec le style. Philippe Grimbert en fait partie. Son roman,
Un secret, s’apparente plutôt à un autre genre, par
exemple au compte rendu, au fait divers, à la fiche signalétique
où tout se dit clairement, où rien n'échappe à
l'explication. L’auteur craint probablement de fatiguer le lecteur
; une lecture active pourrait peut-être (Philippe Grimbert est psychanalyste
; on le croit sur parole) lui être fatale. Pour résumer,
gare aux suggestions, tout doit être expliqué, tout doit
être préparé longtemps à l’avance (les
surprises sont source d'apoplexie). L'histoire lui est servie sur un plateau,
les sentiments lui sont dévoilés sans adresse, l'on fait
tout pour gâcher le plaisir élémentaire de la découverte.
En outre, le pauvre lecteur, déjà agacé, car on le
tient pour un borné à qui l'on doit tout exposer en détail,
constate avec stupeur que la ponctuation n'a pas trouvé de place
dans ce livre (apparemment, la virgule abhorre à l'auteur). Advient
alors une pathétique et incessante interrogation rhétorique
: comment est-ce possible que ce roman ait dépassé le premier
tri des lecteurs (et quels lecteurs !) de la maison d'édition ?
N'allez pas imaginer que j'ai choisi ce livre pour le contester. À
vrai dire, mon choix a été déterminé par l’origine
à moitié roumaine de son protagoniste/auteur (vous comprenez
donc que je n'ai aucune envie de le critiquer) et par le fait que des
critiques littéraires parmi les plus renommés l’avaient
longuement loué (à chacun ses faiblesses ! j'avoue avoir
succombé au vernis de leurs articles). Pour que cela se sache :
Un secret a reçu quatre étoiles sur cinq.
Revenons un instant à notre question rhétorique. Ajout nécessaire
: même si ce livre est loin d'être un roman dans le véritable
sens du terme, avec un noyau anecdotique et des personnages parfaitement
construits, il est néanmoins un roman de succès. D'ailleurs,
le sujet du livre est intéressant et touchant. J’irais jusqu’à
dire qu’il possède même « ce petit quelque chose
» qui frappe le lecteur, en l'atteignant au plus profond de son
être. C'est une histoire de famille, dont on met à nu les
secrets les plus intimes, avec une lucidité déconcertante
et décapante. Le narrateur, alter ego non dissimulé de l'auteur,
est un petit garçon de l'Après-guerre, dont la vie n'est
qu'une suite de paradoxes : il est malingre, or ses parents sont des athlètes
d'une grande beauté ; il est « fils unique », mais
s'imagine avoir un frère ; il est choyé par sa mère,
mais ressent un mal de vivre inexplicable. C'est à partir du va-et-vient
entre ces pôles antagoniques que se construit progressivement, sur
deux plans antithétiques, l'histoire de cet enfant.
Il y a d'un côté l'univers imaginaire qu'il se bâtit
lui-même, monde utopique qui tient des contes de fées et
des histoires champêtres. Les figures emblématiques de cet
univers sont (l’on s’en doutait) : son père, Maxime,
et sa mère, Tania. Avec le peu de détails qu'il possède
sur la personnalité plutôt discrète de ses parents,
il décide de reconstituer dans son imagination leur vie. Un roman
mental s'écrit alors, grâce au procédé de la
mise en abîme, dans le roman que nous sommes en train de lire. Le
petit garçon est convaincu que son nom de famille a toujours été
Grimbert et que l'histoire d'amour de ses parents remontait à un
illo tempore. Il croit également que la réussite et
le bonheur ont toujours présidé à leur existence,
malgré les soucis quotidiens. La guerre non plus n'arrive pas à
noircir ce tableau idyllique, car à ses infamies vient se substituer
le village de Saint-Gaultier, locus amoenus, qui a accueilli
ses parents pendant ces années troubles.
De l’autre côté, gît le secret. À un autre
niveau actantiel, Louise, une amie de la famille, raconte encore une fois
l’histoire de Maxime et de Tania. Mais il s’agit, cette fois-ci,
de leur véritable histoire, qui est nécessairement dysphorique.
Dans les plis du silence qui accable la maison des Grimbert est tapie
une vérité pesante, indicible, qui ébauche un glissement
tellement violent vers le néant de l’être et de la
souffrance qu’aucun relèvement n’est envisageable.
À l’âge de quinze ans, Philippe apprend ainsi que sa
famille est d’origine juive et que ses parents, avant d’être
mari et femme, avaient été beau-frère et belle-sœur.
Le mari de Tania, Robert, était mort au stalag. La femme et le
fils de Maxime, Hannah et Simon, avaient été gazés
à Auschwitz.
Grâce à la découverte bouleversante de ce demi-frère,
Simon, mort pendant la guerre, les deux niveaux actantiels, celui imaginaire
et celui réel, se rejoignent pour transformer ce qui aurait pu
être un fantasme enfantin maladif en instinct ancestral, presque
magique, de l’homme qui doit retrouver ses origines en comprenant
son passé. Né de l’osmose de deux corps athlétiques,
le petit Philippe est de très faible constitution comme si c’était
lui l’enfant qui avait connu le cauchemar des camps de concentration
et surtout comme s’il incarnait la culpabilité de ses parents.
En fait, il est doublement coupable. Tout d’abord, son existence
rappelle l’acte suicidaire de Hannah, provoqué par une jalousie
déchirante et un manque de confiance en soi poussés jusqu’aux
limites de la déraison. Au lieu de présenter ses faux papiers
à un officier nazi, Hannah met ses vrais papiers « en évidence
sur la table avant d’en sortir d’autres qu’elle tend
à l’homme, sans lâcher son regard ». Et la naissance
de Philippe scelle le secret de la mort vouée à l’oubli
de Hannah et de Simon. En deuxième lieu, il porte la culpabilité
de ses parents qui avaient voulu tourner la page du judaïsme en changeant
leur nom de famille et en le baptisant.
L’histoire de ce retour aux sources mêle inextricablement
toute la mythologie des origines à un amour fou, suicidaire —
car le suicide de Hannah est doublé par celui de Maxime et de Tania
—, et au vortex douloureux et terrifiant de l’holocauste.
Mais vouloir réintégrer l’état initial, c’est
aussi partir en quête de son véritable « moi »,
de la vie même, qui, écrasée sous le fardeau d’un
secret aussi cruel, serait synonyme de mort. Ce jeu du double et du silence
se présente ainsi comme une variante moderne du mythe de l’éternel
retour.
C’est dommage. Le livre est très émouvant et son auteur
manie habilement toute une série de symboles et de mythes. Pourtant,
l’arsenal de l’imagerie enfantine (un chien en peluche, un
cimetière de chiens, etc.) auquel il fait appel et la pseudo simplicité,
destinée à dire l’horreur d’une manière
encore plus virulente, font basculer le roman dans le futile. Ce qui lui
manque pour être vraiment touchant, c’est la subtilité.
Mais, s’il y a une chose que nous pouvons retenir sans peine de
ce roman, c’est que le mensonge, même incommode, protège
l’être dans son écorce. C’est aussi ce qui protège
ceux qui croient écrire des romans.
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