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LAURENT BONZON
Des vies pour rien
Marie Ndiaye, Tous mes amis,
Minuit, 2004
Les promesses que l’on n’a pas tenues, les vies que l’on
n’a pas su construire, les êtres que l’on n’a
pas pu aimer. Les personnages de Tous mes amis, premier recueil
de nouvelles de Marie Ndiaye, sont hantés par ce vide incommensurable
et glacial. La tenaille du manque. Un désert que chacun tente de
combler de faux-espoirs, de renoncements et de désillusions. À
ce point inhumain que seule la peine, semble-t-il, est à même
de le combler. Et encore faut-il que cette peine-là soit sincère
et profonde. Comme la nausée, amère, sourde, elle seule
peut encore donner le sentiment de la vie : « Que serait-il resté
une fois la tristesse abandonnée ? »
Cinq nouvelles et un seul univers : celui du trouble et de la solitude.
Une sorte d’étrangeté fondamentale au monde qui singularise
chaque personnage, l’isole dans sa faiblesse, creuse encore la blessure
ouverte. Dans Tous mes amis, première nouvelle qui donne
son titre au recueil, un professeur de lycée est envoûté
par la présence de Séverine, une ancienne élève
devenue sa femme de ménage. Pas une question de désir, pas
un problème de jeunesse enviée ou jalousée, non,
autre chose. La torture endurée de ne pouvoir soumettre cette fille,
dure et instinctive, malgré sa jeunesse, malgré sa position
sociale inférieure, ses échecs scolaires et sa culture inexistante.
Son intérêt, sa sollicitude, sa méchanceté,
sa perversité, rien ne permettra à cet homme faible, inhibé,
perdu dans ses contradictions, égaré par une aigreur maladroitement
travestie en bons sentiments, vampire de la vie des autres après
que la sienne se fut totalement et définitivement asséchée,
de venir à bout de l’orgueil et de la fierté qu’incarnent
Séverine et son indifférence.
Parmi Tous mes amis, traversant les paysages désolés
et hostiles du vide social et familial — sorte de marginalité
hallucinée que Marie Ndiaye parvient diaboliquement à décrire,
à faire vivre, à faire souffrir surtout —, nombre
de personnages sont ainsi dotés d’une grâce contre
laquelle il n’est rien à faire ni à dire. Une grâce
inutile et néanmoins présente. Séverine, donc, mais
aussi, dans Les Garçons, le jeune Anthony Mour («
A. Mour » dont il est privé, privé de lui-même
en quelque sorte…), fils de paysans miséreux à la
beauté rayonnante, vendu à une femme pour permettre à
la famille de connaître enfin de meilleurs jours, et puis «
le fils », dans Révélation, dont la figure
est devenue belle avec la maladie ou le handicap qui s’est révélé
en grandissant : « Son visage d’alors n’avait aucune
raison d’être aussi beau que maintenant puisque des pensées
ordinaires s’y exprimaient… » Mais là encore,
cette grâce n’est pas rédemptrice, l’espoir n’est
pas de ce monde-là, et sa mère ne renoncera pas à
son funeste projet — abandonner son fils dans une institution —
après la « révélation » de son innocence
rayonnante. « Les autres fils qu’elle avait ne l’auraient
pas compris du tout, elle y pensa et, déjà, ce fils-là
lui manquait. Elle reviendrait seule, tant mieux — comme il lui
manquerait ! » Soupir de soulagement… L’existence n’est
donc pas « rien » puisqu’on peut au moins ressentir
une souffrance, puisqu’elle n’est pas vide de cela tout au
moins.
À ce monde endolori, où chacun des personnages semble être
en apnée existentielle, cherchant à se remettre d’obscures
fautes commises ou de mystérieux traumatismes réels ou fantasmés,
Marie Ndiaye fait correspondre une approche littéraire qui hésite
constamment entre le réel le plus cru, le plus triste, et des visions
plus ou moins menaçantes qui hantent les personnages et dont on
ignore le plus souvent le degré de réalité. Ainsi,
dans Une journée de Brulard, Ève Brulard, comédienne
à la dérive partie de chez elle dans l’espoir de retrouver
un homme et une autre vie, est poursuivie par la silhouette blonde et
pimpante de celle qu’elle fut à vingt ans… Combat inégal,
face à face exténuant, vanité que d’imaginer
ignorer le poids de ce regard, croire qu’on peut à soi-même
cacher des choses : « Elle savait que l’éblouissante
Brulard d’avant n’aurait pas éprouvé le besoin
de se mortifier, et certainement jamais pour cette raison : faire en sorte
qu’il se produise dans sa vie quelque chose de remarquable, fût-ce
au prix d’une grande douleur. » Un prix que l’on ne
peut comparer à toutes ces vies pour rien.
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