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BERNARD CAMBOULIVES
Gherasim Luca – Gellu Naum :
destins et biographies croisés
Petru Raileanu, Gherasim Luca, Oxus, 2004. 190 p.
Rémy Laville, Gellu Naum - Poète roumain prisonnier
au château des aveugles, L’Harmattan, 1994, 143 p.
Si Gellu Naum, parmi les deux poètes fondateurs du surréalisme
roumain, est le moins connu en France, il n’en a pas moins été
le premier à être l’objet d’une biographie relativement
complète dans ce pays. En effet, en 1994, Rémy Laville faisait
paraître un livre, chez L’Harmattan, intitulé Gellu
Naum. Poète roumain prisonnier au château des aveugles
dont le but, à la modestie avouée, était de rendre
compte de « quelques souvenirs de la vie d’un poète
qui s’écoula tout entière dans la bâtisse condamnée
». À cette date, rien ou presque n’avait été
écrit sur Naum et, de lui, n’avait été publié
en France que quelques poèmes dont, notamment, Mon Père
fatigué édité par Arcane 17 en 1983 dans une
traduction de Sébastien Reichmann. À la suite de l’ouvrage
de Laville devait paraître en 1995, toujours en France (chez Maren
Sell/Calmann-Lévy cette fois-ci) et toujours traduit par Sébastien
Reichmann, Zénobia, l’œuvre majeure en prose
de Naum au caractère autobiographique marqué et mettant
en application le principe poétique principal de ce poète,
à savoir l’onirisme diurne.
Pour ce qui est de Gherasim Luca, sa présence en France à
partir des années cinquante lui a bien entendu facilité
la rencontre avec le lectorat français. Toutefois, la grande exigence
d’écriture poétique que Luca a toujours maintenu (à
l’instar de Naum en Roumanie) l’a longuement cantonné
aux seuls cercles d’initiés en matière de poésie
contemporaine. Ce n’est qu’après de longues années
de véritable laboratoire poétique que l’auditoire
de Luca s’est relativement élargi en même temps que
son travail, à partir des années quatre-vingt, se voyait
diffuser par les éditions Corti. Il aura toutefois fallu attendre
la mort du poète en 1994 pour que Luca fasse l’objet, non
plus seulement d’études fragmentaires jusqu’alors confinées
dans des revues, mais aussi d’enquêtes plus complètes.
En 1998, Dominique Carlat publiait aux éditions Corti une étude
intitulée Gherasim Luca l’intempestif dans laquelle
il livrait une bibliographie complète du poète. En 2001,
c’est André Velter qui, par une double publication chez Gallimard
et chez Jean-Marie Place, contribuait à mieux faire connaître
auprès du grand public tout à la fois l’homme Luca
et sa poésie. C’est enfin en 2004 que les éditions
Oxus, par l’intermédiaire de Petre Raileanu, donnent à
lire une passionnante étude sur la période roumaine de Luca,
période jusqu’alors méconnue mais ô combien
importante pour appréhender l’œuvre française
de ce poète qui se considérait avant tout comme un apatride.
À lire conjointement les deux biographies écrites l’une
par Rémy Laville (Naum), l’autre par Petre Raileanu (Luca),
c’est non seulement la période du surréalisme roumain
qui est mise en perspective mais aussi deux destinées qui, bien
qu’ayant eu en commun la poésie comme mot d’ordre absolu,
n’en ont pas moins connu des trajectoires différentes.
Petre Raileanu, souligne, par exemple, combien « la mort du père
» (tous deux ont perdu leur père dès leur prime enfance)
est un détail essentiel pour appréhender une rencontre
qui les pousse jusqu’à un degré confusionnel tout
en mettant les bases d’une nette séparation.
Dès leurs débuts intellectuels, en effet, survenus pour
tous deux au début des années trente, un leitmotiv commun
les rapproche : celui du refus des conventions et de l’autorité.
Nicolae Iorga, personnalité nationale influente qui apparaît
alors en Roumanie comme une sorte de père de la nation,
incarne cet ordre paternaliste que méprisent les deux jeunes hommes.
Pour autant, tous deux refusent les engagements idéologiques. S’il
milite au sein des Jeunesses communistes, Gellu Naum n’adhère
pas au parti, ses convictions demeurant limitées, précise
Remy Laville. De plus, jusqu’en 1935, il ne porte pas d’intérêt
particulier aux poètes de l’avant-garde. Pour ce qui est
de Gherasim Luca, si sa maîtrise de la poétique moderne ne
se dément pas dès ses débuts littéraires,
il n’en reste pas moins farouchement opposé à toute
inféodation artistique. Et si son engagement dans les rangs du
Parti communiste clandestin semble avoir été effectif, il
ne fut pas total, indique Raileanu, ni de longue durée.
La rencontre avec le peintre surréaliste Victor Brauner, qui a
séjourné à Paris avant 1934 et qui y retournera après
1938, s’avère déterminante pour les deux jeunes hommes.
« Brauner, écrit Petre Raileanu, aura contribué à
développer chez les deux jeunes poètes leur penchant naturel
pour toutes les formes supposées à révéler
le monde supra-sensible. » À Paris, expérience que
vivent les deux Roumains en compagnie du peintre entre 1938 et 1940, ils
découvrent l’univers surréaliste. Ainsi, Naum fait
la connaissance d’André Breton, a contrario de Luca
qui racontera cette non-rencontre dans Le Vampire passif écrit
en 1941. Dès lors, munis de ce bagage artistique commun et d’une
même passion sans concession pour la poésie, les deux hommes
décident, de retour en Roumanie, de créer un mouvement surréaliste
roumain.
Le degré confusionnel entre les deux hommes évoqué
par Raileanu semble alors atteint à ce moment-là, au moins
sur le plan des idées. Rejetant à la fois la folie nationaliste
qui ravage le pays et la confusion des avant-gardes, Luca et Naum constituent
un groupe au nom d’une pureté idéologique qui
recoupe les thèses des manifestes d’André Breton
(Laville). Si le groupe parvient à survivre jusqu’en 1947
(jusqu’à la censure communiste) sur la base de cette exaltation
commune de la subversion érigée en drapeau (Raileanu), son
fonctionnement n’est cependant pas seulement contrarié par
la guerre (Naum mobilisé, Luca mis à l’index en tant
que Juif…) Des différences de sensibilités apparaissent
effectivement rapidement. Si Naum est ainsi accusé de trop jouer
les Breton, il est reproché à Luca de verser vers un trop
grand mysticisme qui l’éloigne du surréalisme. Ce
sont en fait, à ce moment-là, deux univers artistiques qui
s’affrontent avec toute la vigueur qu’imposent des intériorités
tourmentées et exigeantes. L’amitié n’y peut
dès lors rien. Luca se met à construire son univers anti-œdipien
à la fois poétique et ontologique à son propre
usage, devant mener à l’effacement des vestiges castrants
du traumatisme natal au nom d’une délivrance intégrale
de l’homme (Raileanu). Naum, de son côté, fait
la rencontre capitale de Lygia (la femme mythe qui deviendra sa femme
réelle ultérieurement) et développe, loin de toute
théorie poétique, sa quête d’états
de concentration qui lui permettent de voyager dans le réel sans
y être constamment absorbé (Laville).
En même temps que les destinées de ces deux importants poètes
se séparent (l’un, Naum, ne parvient pas à échapper
à l’enfermement subi par son pays, l’autre, Luca, via
Israël, atteint la France) les biographies de Raileanu et Laville
quittent leur lit commun. Consacré à la seule période
roumaine du poète, l’incontournable travail de Petre Raileanu
s’arrête en 1947 et offre désormais une vision solide
des fondements de l’œuvre réalisée en France
par Gherasim Luca. De son côté, le très intéressant
livre de Rémy Laville (étonnamment absent du site officiel
roumain consacré à Gellu Naum www.gellunaum.ro) poursuit
son investigation biographique jusque sous la chape de plomb imposée
au poète par la dictature. Et force est de reconnaître que
cette description de la liberté tentant de survivre face au totalitarisme
ne manque pas non plus d’intérêt.
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