CORINA MERSCH

Un monde en ruines
Marica Bodrozic, Tito est mort,
traduit de l’allemand par C. Kowalski,
Éditions de l’Olivier, 2004


Dans le somptueux vocabulaire de Marica Bodrozic, « destin » est « encore le mot le moins mythique » ; l’image-clé, que cette jeune Croate débarquée en Allemagne à l’âge de dix ans aurait pu emprunter à Derrida, c’est la « destinerrance », avec son cortège de mésaventures plus ou moins initiatiques. Né en Dalmatie, oncle Joseph atterrissait déjà comme batteur de blé dans le nord de la Slavonie, explorait les vastes espaces de Pannonie et s’en allait au cœur de l’Autriche pour devenir installateur, puis il entendait parler d’un grand chantier de construction à Hambourg et sa famille ne le revoyait pas de quelques années.
L’univers de Marica Bodrozic est peuplé de parents invisibles travaillant quelque part à l’étranger : à l’ombre des figuiers, chaque enfant attend son père comme s’il était un roi dont on n’avait plus de nouvelles. Plus tard, chaque éclat de souvenir ressuscite cette époque où culpabilité, péché et châtiment étaient masqués par l’odeur des fleurs et la parole tremblante de la mère. Sur la toile de fond des montagnes où les coups de canon ont chassé même les vieux loups affamés, « habitués aux guerres comme à la pluie en hiver », nombreux sont les cœurs qui continuent à battre des deux côtés : « Malgré cela, ou justement pour cette raison, les maisons ont brûlé et, dans les caves de ceux qui avaient fui, on trouva des livres que, vu le monde qui flambait, il fallait bien classer comme dangereux. »
D’un bout à l’autre des Balkans, les nouveaux venus s’emploient à déchiffrer les lois de ce monde en ruine sur lequel pèse une malédiction, une ancienne colère, arbitraire et imprévisible. Rien de surprenant si les Albanais, après la mort d’Enver Hoxha, s’empressent d’abattre les pruniers d’État et d’inscrire irrévocablement leur vengeance dans leur propre paysage : « Des terrains désolés, couverts d’herbe, s’étendaient désormais là où, autrefois, de la frontière en face, on pouvait voir les plantations d’arbres. Le regard ne rencontrait plus que fades maquis, larges troncs sciés – témoins d’un temps qui ne devait pas survivre, surtout pas dans les arbres. »
Or, chez Marica Bodrozic, tout, absolument tout, depuis les statues de bois des églises jusqu’au velours des baldaquins abrités pendant l’hiver dans les caves du presbytère, a une odeur d’ancien temps. Un monde enchanté où les morts reviennent dans les rêves, en fumant des cigarettes et en agitant des chapeaux « comme s’ils venaient de traverser la place du marché ». Les fissures des pierres renferment leurs paroles, le bruissement de leurs vêtements, l’inclinaison de leurs têtes : « Ici tout vit, ici rien ne rouille. » Les vingt-quatre récits de Tito est mort forment autant d’antres du souvenir qui restent pleins de chaleur après de longues années d’absence : « Comme si le pouce avait effacé le passé, le temps reste suspendu, touche la mémoire, une porte s’ouvre. Présent, rien n’est passé : je suis au lit et le monde s’enroule comme une pelote de laine. »
De ce brouhaha où le vent du sud charrie des bribes de répliques échangées par les vieux hommes du village naît un rythme inhabituel, une mélodie âpre où baignent les perpétuels mois d’août. Habitants d’un monde dissipé « dans l’odeur de fenouil des étés secs, en un temps qui est le pain de toute vie, l’enfance éternelle », les personnages de Marica Bodrozic guettent les jours « vrais » où l’on rêve de déplacements d’étoiles et d’aberrations cosmiques. Menacés, pour la plupart, de cécité ou de cataracte, éborgnés ou aveugles, ils affrontent, avec leurs lunettes sans bord ni monture, ce tourbillon d’événements qui, tel un cauchemar de Victor Brauner, se réduit progressivement à un œil, un iris, un cristallin. Au fil des pages surgit ainsi une vision à la fois hallucinée et tachetée de « références après coup » qui annoncent, irrévocablement, la fin de l’innocence et la naissance à l’écriture.

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