GERARD TEMKINE


Tout sur la guerre, tout sur le monde


Léon Werth, Clavel soldat,
Viviane Hamy, 2004, 376 p.


On connaît peu Léon Werth (1878-1955) dont on se plait surtout à mentionner qu'il fut le dédicataire du Petit Prince (« à Léon Werth quand il était petit garçon »). Mais c'était aussi un écrivain et de quelle trempe, un écrivain engagé, peut-être anarchiste, dont les livres furent souvent des brûlots : dénonciation de la guerre, en 1919, du colonialisme, (Cochinchine, 1926) de la manière dont se rend la justice (Cour d'assisses, 1933). Les Éditions Viviane Hamy ont eu l'excellente idée de ré-éditer ses principaux ouvrages, Clavel soldat venant de paraître en ce début d'année.
Bien que le livre s'intitule roman dont Clavel en serait le héros, il s'agit bien davantage d'un journal dont le Je de l'auteur s'appellerait Clavel tant dans sa forme (notes au jour le jour) que dans son contenu : il apparaît que rien n'y est romancé, que tout y est vrai.
Au-delà de l'horreur de la guerre que bien d'autres ont relatée, que ce soit la guerre de 14 comme ici ou de tout autre guerre moderne : la mort, le sang, la vie inhumaine, il y a chez Werth (ou Clavel, comme on voudra), une analyse permanente, lucide, profonde, de la réalité qui est appréhendée sous tous ses aspects : la tuerie, certes et tout son cortège d'ignominie, mais aussi pourquoi elle a eu lieu (la France et l'Allemagne sont renvoyées dos à dos), comment et par qui elle est subie, Clavel oppose ici les combattants et l'arrière, les officiers qui gardent leurs privilèges jusqu'à et dans la mort et la troupe, les lucides (une infime minorité) et les passifs (presque tous)…
De tout cela, il ressort un tableau saisissant non pas seulement de la guerre mais de la misère humaine. La guerre n'est jamais acceptée (« il y aura toujours des guerres » comme on l'entend dire trop souvent) non plus que la laideur de ce monde, provoquée par la mollesse de la pensée, le conformisme des gens du haut et des gens du bas. Ce que dit Clavel, c'est qu'il y aura la guerre tant qu'on s'y résignera.
C'était un bon camarade mais il détestait la guerre si égoïstement, seulement parce qu'il voulait être tranquille. Cet ouvrier devenu contremaître était le plus résigné des bourgeois. Cette résignation d'un ouvrier, c'est la guerre elle-même.
Une des préoccupations essentielles aussi du soldat Clavel est de rester digne, humain, dans cet univers de bêtise, de violence, de tristesse, de laideur. Ne pas se laisser contaminer par la vermine, qu'elle soit réelle (on apprend à distinguer les puces et les poux) ou morale.
Lucide et désabusé, désespéré même, l'auteur appelle de ses voeux une prise de conscience qui, comme on dirait aujourd'hui pourrait « changer la vie » et aussi changer la mort.
Il suffirait que ces hommes donnent une secousse pour que l'édifice des rois et des ministres croule. Mais ils ne la donnent pas, ils ne la donneront pas. Car ils croient eux-mêmes aux rois et aux ministres, aux notions des rois et des ministres.
Le récit de Léon Werth va du début de la guerre à sa première permission, une année après, semble-t'il. La guerre durera encore trois ans. Mais à quoi bon continuer… tout a été dit.

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