Basarab NICOLESCU

 


La deuxième mort d’Eliade n’aura pas lieu

Florin Turcanu, Mircea Eliade — le prisonnier de l’histoire,
La Découverte, 2003, 540 p., 33 €

 

L’œuvre de Mircea Eliade (1907-1986) a connu un destin étrange. Tout de suite après sa mort, une vague contestataire a mis en doute une œuvre qui comptait pourtant comme une des constructions intellectuelles majeures du xxe siècle.
Eliade est accusé d’avoir occulté délibérément son passé d’extrême-droite en vue de ne pas mettre en danger sa brillante carrière universitaire. Pire encore, on suggère que l’œuvre scientifique d’Eliade est subrepticement mais fortement influencée par la nostalgie de son nationalisme roumain. La deuxième mort d’Eliade semblait solidement programmée. En fait il se révèle que ces accusations à caractère purement idéologique se fondaient sur les approximations grossières dont ont abusé les plus violents détracteurs de l’œuvre d’Eliade. La discussion se portait sur des fragments de la vie et de l’œuvre gigantesque d’Eliade. En absence de documents scientifiquement sûrs, n’importe qui pouvait dire, à peu près, n’importe quoi.
Cet état de confusion vient d’être balayé par la biographie minutieuse de Florin Turcanu. L’auteur a travaillé plus de six ans loin de tout bruit médiatique en étudiant tous les documents accessibles aujourd’hui aux États-Unis, en Roumanie, en France et ailleurs. Le seul document qui n’a pas été consulté est une partie du journal d’Eliade d’après-guerre, qui ne sera accessible aux chercheurs qu’à partir de 2018.
À mon sens, le mérite capital de la biographie de Turcanu est sa neutralité. Turcanu ne prend pas partie, pour ou contre Eliade. Avec intelligence, il évite toute polémique qui serait forcément improductive. Turcanu nous donne uniquement les faits et les documents. Il nous laisse la liberté à nous, lecteurs, de formuler notre propre jugement. Et au bout de 540 pages et d’innombrables détails, le miracle se produit : malgré l’absence d’une interprétation des faits et des documents par l’auteur de la biographie, le lecteur a devant ses yeux l’image globale de l’homme Eliade et du savant Eliade. Dans une retentissante chronique du livre de Turcanu, Emmanuel Le Roy Ladurie lui faisait gentiment le reproche d’être un « délicat chevalier du politiquement correct (1) ». Pour ma part, je crois que ce reproche n’est pas justifié.
On pourrait écrire un livre entier pour commenter le livre si riche de Turcanu. Mais, dans l’espace restreint d’une note de lecture, je préfère me limiter à deux aspects qui me semblent importants pour la compréhension de la vie et de l’œuvre d’Eliade.
Le premier aspect concerne la relation d’Eliade avec l’Inde. Mircea Eliade part en Inde à 21 ans, en 1928 et il y reste jusqu’en 1931. Après la lecture du livre de Turcanu, il devient clair que c’est en Inde qu’Eliade arrive à distinguer nettement religion et religiosité : « je crois qu’une seule chose est universelle : la religiosité — écrit Eliade. La religiosité se trouve souvent en conflit avec la religion. Elle est le sentiment premier et fondamental dans toutes les expériences religieuses » (p. 145). Eliade lui-même n’était pas véritablement un croyant. Sa relation avec la religion chrétienne orthodoxe est plutôt un héritage de naissance et de famille. Elle n’est pas fondée sur une conviction personnelle. À sa mort il a été, à sa demande, incinéré, ce qui est rare pour un chrétien orthodoxe. « C’est en Inde — écrit Turcanu — qu’il acquiert la conviction que toute révolution est spirituelle. C’est ce qu’il ne cessera de répéter pendant les années à venir » (p. 156).
Eliade est fortement impressionné par Gandhi et son mouvement de désobéissance civile. « De cette tension un monde nouveau naîtra — écrit Eliade. Qu’elle est extraordinaire cette folie de l’Inde — sortir désarmée face aux mitrailleuses et aux chars européens. Si elle triomphe, comme je le souhaite de tout mon cœur, une nouvelle étape s’ouvrira dans l’histoire. L’esprit se montrera une fois de plus invincible » (p. 155). Il écrit encore : « Ce mouvement ressemble [...] au christianisme des premiers siècles » (p. 156). Turcanu se demande avec justesse : « Est-ce déjà la tentation à laquelle il succombera vers 1937, celle d’une rédemption collective accomplie au cœur de l’âge moderne par le déploiement d’un volontarisme “spirituel” et “antipolitique” ? » (p. 156).
Le séjour en Inde est marqué aussi par des fortes expériences intérieures : tout d’abord l’amour pour Maitreyi, la fille de son Maître Dasgupta auprès duquel il prépare une thèse de doctorat sur le yoga, mais aussi plusieurs séjours dans des ashrams où il s’initie au yoga et au tantrisme. Un des ses maîtres, Swami Shivananda, voit même en Eliade un second Vivekananda (p. 161).
C’est certainement aussi en Inde qu’Eliade acquièrt sa conviction inébranlable dans l’existence du destin, de son destin, bon ou mauvais, auquel il faut se soumettre coûte que coûte. C’est au nom de ce destin qu’il décide de rentrer en Roumanie, pour devenir un savant. Il aurait pu devenir un grand yogi retiré dans un ermitage d’Inde mais il choisit de suivre la voie de la science. La force du destin fait naître en Eliade une autre idée-clé de tout son itinéraire intellectuel et spirituel : l’initiation par la culture, idée quelque peu déroutante. Pour Eliade, l’initiation aujourd’hui ne se fait plus par une voie religieuse ou ésotérique mais par la culture. Cette contradiction fondamentale initiation / culture va marquer de son sceau toute la vie et l’œuvre d’Eliade. Elle sera certainement pénible à vivre mais elle va être aussi la source d’une œuvre qui a marqué le xxe siècle.
En Roumanie, Eliade s’affirme rapidement comme le chef de sa génération par son activité au sein de l’association « Criterion », véritable fer de lance des jeunes intellectuels roumains qui va déclencher l’hostilité des milieux nationalistes et antisémites. Le chapitre « Criterion » du livre de Turcanu est une mine d’informations pour comprendre la personnalité d’Eliade et l’atmosphère qui régnait en Roumanie à cette époque. En 1933, Eliade publie son roman Maitreyi (traduit en français sous le titre de La nuit bengali) qui le propulse soudainement au sommet de la célébrité. Dans la même année il soutient à l’Université de Bucarest sa thèse de doctorat Le Yoga. Psychologie de la méditation indienne. Eliade accède ainsi à la double célébrité d’écrivain et de savant et c’est sous le signe de cette nouvelle contradiction littérature / science qu’Eliade va placer sa vie entière. Comment un jeune si brillant, si intelligent, si informé et qui avait devant lui une voie royale toute tracée, non seulement sur le plan national mais aussi sur le plan international, a pu tomber dans le piège de la fascination pour un mouvement d’extrême-droite, quelques mois après avoir dénoncé « le racisme nazi et le communisme comme des formes modernes d’idolâtrie et d’intolérance » (p. 221) ? La date du 1er décembre 1935 est fatidique : elle marque la publication de son premier article favorable au chef de la Garde de Fer, Corneliu Zelea Codreanu. Comment un grand intellectuel, si méfiant de la politique politicienne, de toute déchaînement de violence et de tout embrigadement, a pu-t-il accorder son crédit à Codreanu ? Avec prudence, Turcanu se garde de formuler une réponse définitive mais il nous donne suffisamment d’indices pour pouvoir répondre nous-mêmes à ces graves interrogations.
L’influence de son maître à penser Nae Ionescu, est, certes, importante mais elle ne peut pas expliquer, à elle seule, la conversion d’Eliade. L’influence de sa première épouse Nina Mare, militante de la Garde de Fer, est importante, mais non pas décisive. L’argument essentiel doit être cherché ailleurs et notamment dans son expérience en Inde.
Par quel transfert mystérieux, de l’ordre du subconscient, Eliade a-t-il pu opérer l’identification Codreanu — Gandhi et Inde — Roumanie ? Déjà dans son article du 1er décembre 1935, où Codreanu n’est pas nommément cité, le chef de la Garde de Fer lui apparaît comme un personnage mythique, capable de « réconcilier la Roumanie avec Dieu » (p. 241). Eliade fut-il séduit plutôt par la figure charismatique de Codreanu, que par le mouvement lui-même ? Encore jeune (il est né en 1899), Codreanu est un bel homme. Avocat, éduqué en France, il n’est pas un imbécile. Toujours sur son cheval blanc, en costume populaire, Codreanu convoque les paysans à se rassembler devant l’église. Ses camarades, tous à cheval, portent des toques ornées de plumes de paon en évocation des héros de la lutte contre les turcs. Les discours sont courts : Codreanu préfère de toute évidence le langage non-verbal (pp. 179-180). Pour l’imaginaire fertile de l’écrivain Eliade, Codreanu a pu apparaître comme un Gandhi roumain.
« Dans l’imagination d’Eliade — écrit Turcanu, son pays est une colonie culturelle de l’Occident tout comme le pays de Gandhi est une colonie de l’Empire britannique. Le besoin d’émancipation est donc commun. Inde, Roumanie — même combat ! » (p. 277).
Pour beaucoup de ses camarades de la Garde de Fer, Eliade apparaissait certainement comme un extraterrestre. Un idéologue de la Garde de Fer, Mihail Polihroniade, se demande dans un article publié en 1933 « si M. Mircea Eliade croit se trouver encore dans un couvent de l’Himalaya. [...] La primauté du spirituel, que nous n’acceptons pas, n’exclut pas une attitude politique » (p. 218). Un journaliste nationaliste écrit en 1936, à propos de « nouvelles valeurs roumaines » : « Monsieur Mircea Eliade n’a jamais vécu et ne vit pas sous le signe de ces valeurs. [...] Nous conseillons à M. Eliade de ne plus écrire sur ces valeurs que lorsqu’il les aura pleinement intégrées au fond de son être car sinon, il risque d’écrire des bêtises » (p. 274).
On a beaucoup fantasmé, surtout dans la presse française et dans plusieurs livres, sur le rôle d’Eliade comme idéologue de la Garde de Fer. On a dit aussi qu’il fut un des proches de Codreanu. Quelle fut vraiment l’ampleur de l’engagement d’Eliade dans la Garde de Fer ? Pour répondre à cette question si débattue nous disposons enfin des données rigoureuses fournies par Florin Turcanu.
La date de l’adhésion d’Eliade à la Garde de Fer n’est pas connue avec certitude car il n’y avait pas de cartes dans ce mouvement. Turcanu considère que « la fin de l’année 1936 ou le début de l’année 1937 reste l’époque la plus plausible » (p. 265). La position d’Eliade dans la hiérarchie du mouvement est tout à fait mineure : « Sans doute n’a-t-il pas dépassé le premier degré, celui de “membre” que tout nouveau venu devait conserver pendant trois ans avant d’acquérir le grade de “légionnaire” auquel succédaient la catégorie des “instructeurs” et celle des “commandants” » (p. 265). Aussi rejoint-il une cellule marginale, dirigée par le poète Radu Gyr. Eliade a écrit, en tout et pour tout, sept articles favorables à la Garde de Fer et encore ceux-ci n’ont pas été publiés dans la revue idéologique de la Garde de Fer Axa, où on ne retrouve pas trace de son nom (p. 187). Dans l’année électorale 1937, l’activité de propagande d’Eliade s’est limitée à une région aux alentours de Bucarest et dans la ville danubienne de Càlàrasi. « Actif militant de grande banlieue », conclut avec lucidité Emmanuel Le Roy Ladurie (2).
Turcanu démontre clairement qu’Eliade n’était pas dans l’entourage de Codreanu. « Les rapports des informateurs de la police qui surveillaient en permanence le chef de la Garde de Fer ne mentionnent jamais Eliade parmi les personnes que le Capitaine recevait au siège du mouvement » — écrit Turcanu (p. 265). Il écrit aussi : « Il est difficile de croire qu’il fait partie de l’entourage de Codreanu comme l’écrit dans ses mémoires Julius Evola qui les a rencontré tout les deux à Bucarest, début 1938 » (p. 265). Evola affirme même, dans un livre de Claudio Mutti (3), favorable au mouvement d’extrême-droite, que c’est Eliade qui a organisé sa rencontre avec Codreanu. Le témoignage d’Eliade lui-même est différent : « Je l’avais connu en 1937 (4), chez Nae Ionesco. Nous trois mis à part, étaient également présents Octave Onicesco et l’amie d’alors de notre professeur. Le matin même, Evola avait eu l’occasion de s’entretenir avec Codreanu, et cette rencontre l’avait beaucoup frappé (5). » Il est probable que Julius Evola s’est vengé du fait qu’Eliade ne l’ait jamais cité dans son œuvre scientifique.
Dans le même livre de Claudio Mutti il y a un témoignage d’Elena Codreanu, qui prétend qu’Eliade a rencontré Codreanu au siège de la Garde de Fer. « Il est par ailleurs impossible d’utiliser le témoignage de 1992 de l’épouse de Codreanu — écrit Turcanu — sur les rencontres entre son mari et Mircea Eliade parce que celle-ci confond évidemment Eliade avec Polihroniade lorsqu’elle affirme que le premier “était marié à une Anglaise” » (p. 265). En fait, le livre de Claudio Mutti est truffé de fausses informations. Pourtant il est une des sources majeures d’arguments pour les détracteurs d’Eliade.
Il est clair aussi, après la lecture du livre de Turcanu, que le passage d’Eliade dans la Garde de Fer ne laisse aucune trace dans son œuvre scientifique.
Reste la question lancinante : si l’activité d’Eliade dans le mouvement de la Garde de Fer a été si mineure et si limitée dans le temps (1937-1938) (6) pourquoi n’a-t-il pas trouvé nécessaire de faire, à l’instar de son ami Cioran, son mea culpa ? Pourquoi n’a-t-il jamais renié Codreanu ? Les détracteurs d’Eliade ont mis cette attitude sur le compte de son désir de mentir, d’occulter entièrement cette période. En fait, l’engagement d’Eliade dans la Garde de Fer était un secret de Polichinelle. Le milieu de l’émigration roumaine en Occident connaissait très bien cet engagement. D’ailleurs les autorités roumaines de l’époque staliniste ne se sont pas privées de faire circuler en Occident tout genre de documents prouvant cet engagement. La chaire à l’École des Hautes Etudes de Paris ne lui fut-elle pas refusée en 1946 sur la base des informations données par l’Ambassade de Roumanie à Paris ? Le CNRS lui refuse aussi en 1947, pour les mêmes raisons, un simple poste d’attaché de recherche. Eliade vit dans la misère en France, de 1945 à 1956. Quoi de plus simple, dans ces conditions, que de faire mea culpa ? Le grand savant qu’il était déjà aurait pu profiter largement d’un tel aveu.
La réponse à cette question difficile ne peut être formulée qu’en tenant compte de l’extraordinaire complexité de la personnalité d’Eliade, telle qu’elle se révèle dans la biographie écrite par Florin Turcanu. Eliade a affirmé sans cesse, tout au long de sa vie, sa croyance au destin. D’une manière conséquente, il a assumé son destin dans son entièreté, avec ses zones ténébreuses et ses zones lumineuses. Nier son destin aurait été, pour Eliade, un véritable suicide. La référence au destin n’est certainement pas politiquement correcte à notre époque, qui n’a que faire du destin. Mais elle est capitale pour la compréhension d’Eliade. Eliade s’est trompé, même lourdement trompé, dans son engagement de jeunesse. Ni ange ni démon, Eliade était un être humain comme nous tous, avec nos multiples contradictions.

Note de l’auteur : Tous les nombres entre parenthèses dans le texte renvoient aux pages correspondantes du livre de Turcanu.

Notes :

1-Emmanuel Le Roy Ladurie,  "Mircea Eliade, le passé ne passera pas", Le Figaro littéraire, Paris, 20 novembre 2003, p.6.
2-Ibid.
3-Claudio Mutti, Les Plumes de l'archange - Quatre intellectuels roumains face à la Garde de Fer,  Editions Hérodote, Châlons-sur-Saône, 1993, p.80.
4-En fait comme le précise Tucanu (p283) en 1938.
5-Mircea Eliade, Fragments d'un journal II (1970-1978), Gallimard, Paris, 1981, traduit du roumain par C.Grigoresco, p.193.
6-Florin Tucanu, Note biographique sur Mirea Eliade, in Eugen Simion, Mircea Eliade romancier, Editions Oxus, collection "Les Roumains de Paris", Paris, 2004, traduction du roumain par Marily Le Nir.

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