Carte blanche à Georges BANU
Georges Banu enseigne à l’Institut
d’Etudes théâtrales, Sorbonne Nouvelle, et a signé
un nombre important d’ouvrages consacrés surtout au théâtre
du xxe siècle. Il fut le traducteur en roumain de Cenci, la pièce
d’Artaud, et s’est intéressé à son approche
plus particulièrement dans Mémoires du théâtre,
Arles, éd. Actes Sud, 1987.
Un important événement éditorial a marqué
la rentrée littéraire : l’apparition des œuvres
d’Antonin Artaud dans la collection Quarto. Le volume, dirigé
par Évelyne Grossman, marque une étape dans la connaissance
d’Artaud dont le discours sur le théâtre eut un impact
profond en dehors de la France. Georges Banu, à cette occasion,
s’interroge sur cet étonnant paradoxe.
Artaud, le mal-aimé du théâtre français«
Artaud c’est le mal-aimé du théâtre français
», propos auquel Michèle Ignazi, réputée libraire
du Marais, proche du Jeune Théâtre National, me répondait
« Et pourtant je ne sais pas combien de Théâtre et
son double je vends tous les ans aux élèves et aux comédiens
du coin ! » Oui, mais Artaud n’intéresse qu’eux
et quelques épigones bouffons, aucun homme de théâtre
important, sauf Jean-Louis Barrault, ne s’est réclamé
de lui ; le silence est général et l’indifférence
complète. Vitez, une nuit, demandait sur un ton perplexe : «
Est-ce que tu comprends quelque chose ? » en avouant ainsi sa réticence
qui ne fut pas seulement la sienne. Artaud est l’étranger
du théâtre français. Il n’a pas suscité
de discours ni inspiré la scène. Il s’est constitué
pourtant en « mythologie », dans le sens barthésien
du terme, à savoir lieu commun entouré d’une aura,
aura qui n’a pas cessé d’attirer les jeunes. Artaud,
une figure générationnelle.
Artaud, moi aussi, je l’ai lu étant jeune et nous étions
plusieurs à le commenter ensemble car il répondait à
notre radicalité d’alors, de même qu’aujourd’hui
encore il satisfait celle des nouveaux arrivants. C’est à
l’exigence des commencements fondée sur un rapport double
au théâtre, rapport de fascination/répulsion, que
les textes d’Artaud fournissent des arguments et qu’ils légitiment
la posture. Il est le révolté que le débutant associe
à un allié dans le combat qu’il entend engager avec
la scène afin de la réactiver et l’ériger en
territoire de la vie en rêvant de la rendre incandescente. Artaud
est le romantique du théâtre. Non pas dans le sens de l’appartenance
à une école, mais de l’affirmation d’un rapport
au théâtre qui l’apparente au rapport que Lautréamont
ou Rimbaud ont entretenu à la littérature. Ils constituent
une famille.
Pour la première partie du xxe siècle, ce fut Gordon Craig
qui, d’abord, engagea le grand procès du théâtre
sans qu’il apporte pour autant des réponses aux diatribes
inquisitoriales. Artaud lui succéda et, à son tour, il engagea,
avec une ferveur décuplée, le même procès sans
qu’il parvienne, lui non plus, à des réalisations
à même de conforter par la pratique les propos de sa mise
en cause généralisée du théâtre occidental.
Craig et Artaud, deux justiciers en manque de réponses aux actes
d’accusation intentés… mais cela n’affecte en
rien la fécondité des procureurs qu’ils furent. Plus
tard, Robert Wilson ou Jerzy Grotowski, vont attester la justesse du procès
et bouleverser le théâtre grâce à des spectacles
qui répondent aux injonctions d’un Craig ou un Artaud. Ils
ont été les visionnaires du xxe siècle. (En Roumanie
c’est Auréliu Manéa qui incarna l’approche artaudienne
du théâtre et, à Paris, c’est un argentin, Victor
Garcia, qui se réclama de l’œuvre du prophète
rejeté au nom des valeurs contre lesquelles il n’a pas cessé
de s’insurger.) Et, aujourd’hui confirmés, les textes
de Craig ou Artaud on ne les rapproche plus seulement dans une perspective
utopique. Ils sont devenus les protagonistes des avant-gardes, surtout
des années 60. « Nous entrons dans l’ère Artaud
», écrivait à l’époque Grotowski.
En France, on a lu Artaud, mais on s’est nourri de Brecht. Celui-ci
répondait aux programmes des gens de théâtre engagés
politiquement et, en même temps, transformait concrètement
les données du travail théâtral. Barthes a subi l’éblouissement
de la fameuse tournée du Berliner Ensemble en 1954, Dort érigea
Brecht en compagnon indispensable pour le renouveau de la scène
française et la revue Théâtre populaire devint le
principal appui du mouvement. S’il y avait une rationalité
politique chez Brecht, fondée sur le marxisme qui semblait pouvoir
répondre aux perspectives de transformation sociales, Artaud, lui,
échappait aussi bien à une affiliation idéologique
qu’a une démarche explicitement politique. Il s’en
méfiait et ce fut d’ailleurs la raison pour laquelle Breton
l’expulsa du mouvement surréaliste. Il resta un banni.
Par contre, dans les anciens pays de l’Est, sur fond de désenchantement
politique, Artaud a servi d’allié de choix. Et la rencontre
décisive de Grotowski avec sa poétique fut un des principaux
apports à la transformation du théâtre moderne : Artaud
a conforté ce que Grotowski a souhaité. Et, à partir
de ce foyer polonais, l’onde de choc a résonné dans
le monde. Là-bas, au-delà du « rideau de fer »,
le prophète du « théâtre de la cruauté
» poussait à la subversion de l’esthétique officielle
de même qu’au rejet de l’optimisme historique érigé
en religion d’état. Son « écriture du désastre
» balayait les clichés et nourrissait les projets. Artaud
fut le théoricien du samizdat théâtral. En Pologne
ou en Roumanie, sans parler de la Russie où l’interdiction
frappait ses textes avec la même intransigeance que les chefs-d’œuvre
de Pasternak. Si, pour la France Artaud semblait être non-productif,
ce ne fut pas le cas à l’Est où sa polémique
débordait le théâtre et concernait la culture toute
entière. Il servait les combats les plus radicaux, son œuvre
était explosive, et s’en réclamer prenait le sens
d’une révolte nettement affirmée.
À l’opposé, le Living Theatre, d’origine américaine,
se rapprocha d’Artaud sur fond d’attrait pour la charge anarchiste
de sa pensée : il invitait à une contestation appelée
à abattre les frontières et à détruire les
cloisons. Seul un théâtre de la communion et non pas un théâtre
de la séparation pouvait satisfaire ces rebelles qu’étaient
Julian Beck et Judith Malina. En rencontrant Artaud, ils se voient confirmés
dans leur désir de relier acteurs et spectateurs par le recours
aux pratiques sacrées et l’avènement d’un corps
nouveau, régénéré. « Nous espérons
nous sauver par le théâtre » disaient-ils car il ne
s’agit pas « de célébrer un culte mais de trouver
un moyen pour se sauver ». La politique passe, pour le Living, dans
l’esprit d’Artaud, par une renaissance « physique ».
Par une réconciliation des contraires et un dépassement
de l’isolement. À l’horizon se dessine l’idéal
communautaire et le théâtre se présente comme le moyen
le plus indiqué pour y parvenir. La France restera sourde à
ce chant de sirènes anarchistes.
Artaud a lancé la plus extrême mise en cause du langage comme
moyen de communication pour appeler, au-delà des mots, à
la résurrection des sons anciens, oubliés et non apprivoisés.
Il s’attaquait ainsi à la grande tradition littéraire
des classiques dont, dans les années 20-30, Copeau et le Cartel
se présentaient comme les indéfectibles gardiens. Même
Shakespeare est suspect à ses yeux et, obstinément, il invite
à retrouver la tradition incantatoire de Sénèque
et des grecs, la seule à même d’éveiller les
« forces » de la langue. C’est pourquoi Orghast, plus
que le projet Lamda theatre, de 1964 placé sous le signe du Théâtre
de la cruauté, reste la plus explicite tentative brookienne d’approcher
Artaud. Il cherchait alors à retrouver les sons originaires, sons
déposés dans des langues archaïques ou imaginés
par un poète, sons qui mettent en contact avec les pulsions premières
du corps et les projettent vers le public avec une force extrême.
Plus tard, dans la même mouvance, Andreï Serban réalisera
sa célèbre Trilogie antique fondée sur la même
relation à la puissance originaire des langues. Retrouver Artaud,
c’est aussi retrouver les sons d’avant les mots. C’est
loin de Paris que cette aventure fut tentée. Elle se développa
ensuite dans certaines aventures sud-américaines placées
sous le signe du « réalisme magique » auquel Artaud
lui-même aurait pu souscrire. Quelques décennies auparavant,
c’est lors du voyage au Mexique que sa pensée fulgurante
formula le vœu de rétablir le rapport perdu entre l’art
et la magie. Il restera à jamais l’homme de l’ailleurs.
Artaud, on le sait, a subi le choc du « théâtre balinais
», de même que Brecht, presque à la même époque,
éprouva l’éblouissement du théâtre chinois.
Chacun procéda à sa manière à une lecture
du théâtre oriental qui, par ce détour, devait abonder
dans le sens de leurs attentes et renforcer la légitimité
de leur programme. Artaud, sous l’emprise de la révélation
asiatique, déclara que le domaine du théâtre est «
plastique et physique ». Les corps ne se soumettent plus aux codes
de l’expression quotidienne pour s’épanouir dans le
contexte d’une convention scénique où le langage physique
« extra-quotidien », selon le terme d’Eugenio Barba,
acquiert droit de cité. En insatisfait du corps « réduit
à un sac de paroles », Artaud s’avoue captivé
par le corps d’un acteur — danseur à la réalisation
duquel Barba et l’Odin teatret voueront toute leur recherche. Par
cet attrait pour un corps « double », complètement
inédit à l’époque, on peut assimiler Artaud
à un précurseur du théâtre - danse auquel Barba
a fourni les premières réponses. Lui aussi, ne fut pas aimé
en France.
Artaud s’inscrit dans le mouvement du grand retour à la mémoire
auquel le théâtre procéda tout au long du siècle
passé. D’abord la mémoire du moi, avec Stanislavski,
ensuite la mémoire du théâtre, avec Meyerhold ou Copeau,
pour arriver enfin à la mémoire de l’être, mémoire
des origines. Artaud appelle le théâtre à se diriger
vers le territoire le plus éloigné auquel l’accès
ne peut s’accomplir que grâce à un corps libre, à
même de retrouver les profondeurs initiales, oublieuses de l’histoire
et regorgeant d’énergies. Dans un livre de référence
Monique Borie approche avec attention ce « retour aux sources1 »
et tout ce qu’il implique comme travail de « remodélisation
» de l’esthétique occidentale du théâtre.
Réanimer la mémoire primordiale c’est rattacher le
théâtre à l’efficacité d’un acte.
Mais Artaud, conscient de l’immensité de l’attente,
se demande : « qui a bu aux sources de la vie ? ». Ce fut
son vœu. Et c’est vers ce voyage qu’il a souhaité
entraîner les gens de théâtre, convaincu, comme plus
tard Grotowski, que toujours « nous sommes le fils de quelqu’un
». La mémoire des origines ranimée par la présence
des corps — voilà le but assigné à la scène
occidentale. Pour y parvenir certains ont cru qu’il fallait développer
une expression physique spontanéiste — Artaud, ne l’oublions
pas, fait lui-même l’éloge de « l’événement
» unique — tandis que d’autres ont cherché à
parfaire avec minutie les signes corporels afin qu’ils s’affirment
dans leur beauté plastique et leur étrangeté métaphysique
— et dans Artaud, une fois encore, ils ont trouvé un allié.
Le chaos programmé des happenings et l’ordre grotowskien
de « la partition » se réclament d’un même
discours. Il est un nœud des contraires.
Le théâtre, la tentation d’un révolté.
Artaud l’érigea en champ des possibles forcément contradictoires.
Si l’homme de théâtre s’y aventure, sans projet
précis, il y a risque d’égarement car les attentes
formulées sont non seulement démesurées, mais aussi
excessivement opposées. Réfractaire à toute pensée
systématique, poète prométhéen, Artaud, pour
être opératoire, réclame soit la passion d’une
jeune rebelle, soit la force d’une personnalité qui, à
partir de ses textes explosifs, engage sa recherche et trouve sa voie.
Artaud est un guide qui ne connaît pas le chemin mais entraîne
vers le brouillard de ces cimes, à certains, nécessaires.
Il fournit, selon l’expression de Monique Borie, des « principes
d’orientation ». La carte n’est que le grimoire face
auquel chacun doit se définir, car Artaud soit régénère
par le souffle d’une écriture soit permet à un désir
de se formuler. Il n’est utile qu’aux jeunes et aux génies.
Les autres, s’abstenir. On ne peut pas vieillir avec Artaud. C’est
pourquoi aujourd’hui, pour moi, si longtemps après sa découverte,
il me semble que le temps de la séparation est venu. Mais Michèle
Ignazi continuera à vendre Le théâtre et son double
aux générations futures.
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