François AUBRAL

Triste sort des intellectuels

Leon Battista Alberti, Avantages et inconvénients des lettres.
Traduit du latin par Christophe Carraud et Rebecca Lenoir.
Préface de Giuseppe Tognon. Présentation et notes de Christophe Carraud. Éditions Jérôme Millon, 240 pages, 21 €

Auteur du De re ædificatoria et du De Pictura, entre autres ouvrages, Alberti, célèbre architecte italien, fait partie de ces quelques « esprits vraiment universels » (Jacob Burckhardt), versés dans les lettres, les sciences et les arts qui illuminèrent la Renaissance. Ami de Donatello et de Brunelleschi à Florence, il a écrit, à l’âge de 25 ans, une longue lettre à son frère intitulée Avantages et inconvénients des lettres, pour la première fois traduite en français. Un incontournable pour notre modernité.
« ...alumna litterarum, philosophia », « la philosophie, nourrice des lettres », des sciences et des arts… Leon Battista Alberti, dès sa jeunesse et pour toujours, l’a aimée cette sophia, à la fois connaissance, raison et sagesse. Toute son esthétique et sa vision du monde, toute son activité artistique seront l’expression de cet amour, hérité de l’Antiquité, qui saura trouver des accents neufs, fondateurs de notre modernité. Dans cet ouvrage, intime et néanmoins d’envergure universelle, qu’il adresse à son frère Charles, en harmonie avec l’éducation studieuse que leur a donnée leur père, Laurent Alberti, il écrit, ni plus ni moins, un texte pionnier sur une question, oh combien contemporaine, le rôle et l’importance du « lettré » dans nos sociétés marchandes où commerce et activités dérivées sont sources de richesse et de prospérité. Quelle est la mission assignée à l’intellectuel, quelle doit être sa condition ? Il court un grand danger s’il ne parvient pas à donner à sa vie un seul et unique but, la sagesse, gage absolu d’immortalité.
Parlant du lettré, aujourd’hui nous dirions plutôt l’intellectuel ou l’homme de sciences, Alberti place la barre de l’exigence à la hauteur de celle que Rilke fixe au jeune poète. Ces lignes, écrites dans les années 1428-1432, sont devant nous parce que le problème qu’elles posent est le nôtre. Ce classique, inconnu de ceux qui n’entendent que le français, doit, il est grand temps, prendre sa place dans la bibliothèque de tout homme d’esprit et de culture. Même et surtout si c’est pour l’inviter à ne pas jouer le lettré s’il n’en a pas la vocation. Loin donc d’esquisser un quelconque résumé de l’ouvrage, nous nous limiterons à assurer que le plaisir du texte et de l’intelligence est ici très grand et à en donner quelques raisons.
Si le propos semble reprendre le célèbre motif de la sagesse antique sur le « loisir lettré », ou les qualités qui doivent être celles du sage, il importe de saisir d’entrée de jeu que le regard est nouveau, que la vénération pour les Anciens n’a pour mobile que le désir d’ouvrir une ère nouvelle, comme c’est le cas pour les grands de la Renaissance, au sein desquels Alberti occupe une place éminente, pas éloignée de celle de Léonard. « “Ruine et décadence des arts et des disciplines intellectuelles”. Il y a de quoi s’attrister en voyant ce naufrage, cette catastrophe qui emporte les lettres ; nous essuyons une tempête, un véritable ouragan moral, et la preuve, c’est que personne ne se consacre aux lettres pour la simple vie de l’esprit, fort peu pour les honneurs, mais un nombre infini par désir et espoir de se faire de l’argent. » (...) «Un vrai fléau pour la culture ! Des gens qui auraient dû manier la bêche et le râteau ont l’incroyable audace de toucher aux lettres et aux livres ! » Que l’on aimerait citer toutes ces phrases, dont le style est à la fois celui d’un moraliste incisif et, qui plus est, d’un anthropologue anticipant, en matière d’analyse de la condition de l’intellectuel, les propos les plus pertinents de la sociologie moderne. Alberti croque les intellectuels et fustige les faux dont les professions, lucratives, se résument à trois : notaires, juristes et médecins. Et ce, pour proclamer que le vrai lettré doit payer ses chances, minimes, d’entrer dans la vraie immortalité par une vie extrêmement difficile et désintéressée. Dans un passage de sociologie statistique, il avance que, sur mille candidats, trois peut-être seront élus : « Ah ! triste sort des intellectuels ! À quoi ressemble leur malheur ? Des fatigues égales à celles de mille hommes, des angoisses sans nombre, des veilles infinies, une persévérance toujours plus grande… » La condition du lettré lui interdit les plaisirs de toutes natures, femmes comprises : « C’est un mari que je veux pour ma fille, pas un professeur ! », dira la mère de bonne famille, pas un « intellectuel sinistre et déguenillé ».
Lisez plus avant les propos jetant le discrédit sur le malheureux intellectuel qui croirait sortir de ses difficultés en épousant une femme sans le sou ou, ce qui est encore plus grave pour sa liberté, une femme riche, alors qu’il devrait se contenter, à l’extrême limite, d’une « vieille veuve » ! Alberti fait preuve d’un humour corrosif et laisse libre cours à ce que nous appellerions aujourd’hui des pointes certaines de misogynie. Il n’est pas le seul, mais ici c’est pour la bonne cause, la suprême exigence ! Misogynie de bon aloi, osons-nous, pardon Mesdames, simple figure pour illustrer une grande pensée critique dont les femmes, aujourd’hui, sont autant bénéficiaires que les hommes, époque oblige, et ne mélangeons pas tout.
Vraiment, nous le comprenons, il y a un problème, une contradiction, un abîme entre la sagesse, seule source de vraie immortalité, désir de se rendre utile au genre humain, et l’économie de marché, celle des marchands de Florence s’entend. Quant à la nôtre, assurément plus cynique et plus violente, plus mondiale, ce serait peu de dire qu’Alberti était un visionnaire.
Si l’on ajoute que ce livre est un chef d’œuvre d’édition, de traduction et de présentation, on comprendra qu’il n’est plus temps de bouder son plaisir.

NB : On signalera la parution récente de Léon Battista Alberti, La Peinture, De Pictura, texte latin, traduction française, version italienne. Édition de Thomas Golsenne et Bertrand Prévost, revue par Yves Hersant suivie des Éléments de peinture. Ainsi que du même Alberti, L’Art d’édifier, De re edificatoria, texte traduit du latin, présenté et annoté par Pierre Caye et Françoise Choay. Deux ouvrages de référence, merveilleusement édités aux Sources du savoir, Paris, Seuil, 2004.

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