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Maria Linda BAROS
Souvenirs en bataille
Serge Delaive, Café Europa, Éd. de la Différence,
221 p., 17 €
Il n’est pas sans agrément de se rendre compte que l’on
vient d’écrire un roman qui atteint au climax de la déconstruction
du schéma narratif traditionnel. Or, un sujet comme celui que traite
Serge Delaive dans son premier roman, Café Europa, s’y prête
parfaitement.
Le protagoniste, Lunus, est, paradoxalement, un globe-trotter immobile,
qui n’a de cesse de voyager à travers le monde, sans pour
autant quitter sa table au Café Europa. Et s’il peut voyager
malgré son immobilité, c’est grâce aux rêveries
et à la ressouvenance de son passé. Pourquoi cette obsession
du voyage ? Parce qu’un jour le père de Lunus s’est
tiré une balle dans la tête et qu’à partir de
cet instant précis, Lunus a dû, afin de pouvoir continuer
à vivre, chercher le sens de son existence. Comme celui-ci n’était
pas à portée de main, il lui a fallu aller le chercher ailleurs,
par exemple en Patagonie, à Buenos Aires, à New York, en
Corée du Sud, au Zaïre, en Finlande etc. Et c’est ici
qu’intervient la déconstruction : tous les récits
de ses innombrables voyages sont volontairement fragmentés, afin
qu’ils puissent s’emboîter et qu’ils donnent à
voir ce livre comme un immense puzzle brouillé. Cette volonté
manifeste de morcellement et d’interpénétration est
censée mettre en lumière les mécanismes du flux mémoriel,
qui entraîne, inconsciemment, dans ses spirales, non seulement l’illud
tempore de son existence, telle qu’elle a été vraiment
vécue, mais aussi les secrets et les rêves du personnage-romancier.
Ainsi, la réalité révolue, dans son acception la
plus ordinaire, présente de nombreuses failles : elle n’est
qu’un amas de rêveries et de souvenirs plus ou mois réels
ou plus ou moins fictifs qui se concentrent tous à la fois dans
les yeux d’un homme en train de fumer cigarette sur cigarette au
Café Europa.
Pour qu’il puisse aboutir à cette recomposition éclatée
du passé, Lunus revit chaque moment réel ou rêvé.
Il les englobe dans le présent, qui est extensible : il est le
réceptacle de toutes les temporalités, aussi bien du passé
que du futur. Il l’a compris tout en contemplant le ciel et l’océan,
sur la plage de Cole-Cole, quand le temps s’est subitement comprimé
: quatre heures sont ainsi devenues cinq minutes. Aussi, comme il le répète
à maintes reprises, hier n’existe pas, car il n’appartient
pas au présent. Hier, Lunus était partie intégrante
de la nuit informe, il était encore fœtus. Hier, il était
mort, car il n’était rien. Toute la digression grammaticale
développée autour de cet adverbe dissimule une interrogation
sur le temps et sur le retour aux origines, à ce jour où
son père s’est suicidé. C’est justement pour
cela que tout en pensant à ce jour d’avant, il doit trouver
une réponse à ses tourments. Le vortex mémoriel conduit
donc à une atrophie des sens. Non seulement à un affaiblissement
de la conscientisation de l’écoulement linéaire du
temps, mais aussi à une atrophie de la vue. En regardant une éclipse
totale de soleil, Lunus se blesse à tout jamais un œil. Désormais,
il est prêt, tout comme Œdipe, à apprendre la vérité.
Mais afin d’appréhender cette vérité, il faut
cerner le rôle symbolique joué par cette éclipse dans
la trame narrative. Le frère de Lunus se prénomme Sol —
substantif issu du latin classique qui désigne bien sûr le
soleil. Le nom du personnage principal renvoie à la lune. Les choses
ont tendance à se compliquer quand on aborde le problème
de la terre. Pourtant, on observe que Lunus est comparé à
Télémaque, qui a traversé le monde afin de retrouver
son père. On retient également une phrase particulièrement
significative qui définit Lunus : « Il est la balle qui a
traversé le cerveau de son père. » En ultime lieu,
il convient de se pencher sur la comparaison dressée entre le cerveau
humain et la terre. Surgit alors une évidence : le père
représente la terre. La trilogie que l’on vient d’évoquer
en cache plusieurs autres : Télémaque — le voyage
sur mer - Ulysse, Icare — le labyrinthe initiatique — Dédale,
le passé — le présent — le futur, etc.
En conséquence, ce livre pourrait être compris comme l’odyssée
d’un fils parti à la recherche de son père. Néanmoins,
ce voyage initiatique est mis en échec, car « il n’y
a aucune signification à chercher ». Au bout du compte, ce
qui prime, c’est le voyage. L’homme n’est pas apte à
voler et c’est justement pour cela que l’auteur fait ici l’éloge
du nomadisme, forme sublimée du vol.
Cependant, tous ces éléments ne suffisent absolument pas
pour affirmer que ce livre est un bon roman. Bien au contraire, il est
tellement métaphorique et désarticulé que l’on
perd le fil de l’histoire dès les premières pages.
On a beau vouloir que le lecteur s’arrache à la lecture passive,
qu’il devienne soudainement avisé. Pour cela, il faut savoir
le captiver, l’intégrer à la fiction romanesque, le
toucher d’une manière ou d’une autre. Mais face à
ce texte décousu, rempli de réflexions techniques et abruptes
sur le langage, sur la physique (c’est ici qu’intervient la
tenancière du Café Europa, roumaine exilée, personnage
de papier, de circonstance, qui éclaire Lunus sur les phénomènes
les plus complexes de l’univers), sur l’histoire, sur la géographie,
et truffé de clichés dont témoignent abondamment
les triades déjà évoquées, tout comme l’intrigue
et la thématique mêmes de ce livre méta-narratif (autre
stéréotype dont on est plutôt las), le lecteur lâche
prise. Et on le comprend aisément. Il s’ennuie.
La lune (lieu commun, développé avec minutie, qui préside
à ce livre) est l’endroit des lunatiques et des rêveries
stériles. L’on dit pourtant que l’homo viator peut
y trouver tout ce qu’il a perdu sur terre : le temps, les larmes,
les êtres chers. Néanmoins, le lecteur n’y trouve rien
du tout. À part un livre dans lequel on a pris les stéréotypes
pour des signes d’érudition et la déconstruction pour
un moyen savant de construction. Il est difficile d’écrire
un roman sans aucune architecture, à partir de bribes de souvenir
et de notes historiques ou de voyages. Café Europa est bel et bien
un premier livre en prose. Le lecteur attend que Serge Delaive écrive
un roman.
Pouvoir parler du vide pendant deux cents pages, c’est faire preuve
d’un don d’écriture extraordinaire, mais seulement
si l’on fait prévaloir autre chose que le creux.
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