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Alessandro BERTOCCHI
La mise en scène du récit
Clément Rosset, Impressions fugitives, Minuit 2004, 80 p., 9,50
€
Il est peut-être possible de rendre compte de la philosophie contemporaine
ou, au moins, d’une partie de sa production, par une énumération
des objets, qui arrivent enfin à en faire partie. Le livre de Clément
Rosset rentre dans cette production. Les objets appelés à
jouer un rôle se présentent déjà dans le titre
: l’ombre, le reflet et l’écho ; et ils se rangent
à côté du fichu (Derrida), du cristal (Deleuze) ou,
pour remonter plus loin dans le temps, de l’horloge (l’Heidegger
d’Être et Temps) et du marteau nietzschéen.
Si le livre fait partie de ce genre de la philosophie contemporaine par
ses nouveaux objets, il arrive pourtant à s’en différencier,
grâce à sa façon particulière de traiter ses
objets et au cadre où le traitement a lieu. C’est Clément
Rosset qui précise le lieu de la pensée où l’ombre,
le reflet et l’écho vont se retrouver : dans la théorie
du double de Le Réel et son double. Le double est un escamotage
pour ne pas se rendre à l’évidence, celle du Réel
qui est simplement le réel et rien de plus. Une pierre est une
pierre et l’insoutenable dans la tautologie du réel est que
la condamnation à mort n’est pas seulement une sentence,
un meurtre a vraiment lieu quelque temps après la sentence. Pour
reprendre un autre exemple de Clément Rosset, la phrase : «
je suis malheureux » n’est pas seulement un jugement, elle
présuppose un « je » qui est malheureux.
On procède à la création de doubles de deux façons
différentes : on peut passer par une « philosophisation »
d’un objet de la vie quotidienne — les exemples déjà
cités illustrent ce type de doubles — ou par une «
traduction » de notions philosophiques en des termes qui ont un
capital d’affects à exploiter — la traduction de la
troisième personne du verbe être grec en latin a ainsi pu
déterminer l’histoire de l’occident et l’authenticité
d’une vie. Le fruit de la combinaison de ces deux mouvements —
de la réalité à la philosophie et de la philosophie
à la réalité — est l’objet de l’énumération
et de la philosophie contemporaine. La création de doubles est
donc la création d’objets au statut particulier, ni réel
ni philosophique.
À la théorie du réel, Impressions fugitives ajoute
une autre thèse qui la complète : « [...] il existe
certains doubles qui sont au contraire des signatures du réel garantissant
son authenticité [...]» (p. 9). Ce sont les nouveaux objets
qui ne sont pas des doubles. Ils se placent entre le réel et ses
doubles, à côté du réel « idiot »
pour en confirmer la réalité, sans la dédoubler.
Le problème semble donc être le suivant : comment peut-on
laisser au réel son ombre, son reflet et son écho sans les
prendre pour la vraie réalité, en pensant en même
temps une théorie et en produisant un texte sur ces objets ? Ou
encore, comment se contenter de dire le réel de la réalité
et faire quelque chose de cette apparente banalité : la réalité
réelle ? Clément Rosset a réussi à trouver
une place qui lui est propre dans le discours philosophique : il se pose
en « conteur » et, de cette façon, il arrive à
trouver une nouvelle place à ces objets. Plusieurs marques de cette
attitude peuvent être citées : les remerciements à
ceux qui l’ont aidé dans le choix de textes à conter,
les observations (« si ma mémoire est bonne », «
je préfère ma traduction ») et les parenthèses
(« je ne supporte pas les personnes bavardes » et même
« cette histoire je l’ai déjà contée
»). Mais le conte philosophique n’est-il pas exactement un
prototype de double : le personnage un double de l’idée qui
lui correspond, l’idée un double du personnage, ce qui rend
l’objet dont on parle deux fois un double ? Si la philosophie est
un récit, tous les récits, philosophiques ou pas, ne sont-ils
pas traduisibles l’un dans l’autre, la traduction étant
une sorte de redoublement ? Ce qui distingue la façon de prendre
en compte l’ombre, le reflet et l’écho et qui la rend
adéquate à ces objets, n’est pas l’approche
littéraire, mais ce que l’on pourrait appeler la mise en
scène du récit. C’est un littéraire de deuxième
niveau ou un sur-littéraire.
Clément Rosset raconte des histoires à propos des objets
en question, dont les origines sont multiples et différentes. Il
est question par exemple, de Hofmannsthal, de Chamisso, d’Andersen,
de Platon, d’Ovide et de Plotin, mais aussi de certains peintres
surréalistes, de cinéma et même de bande dessinée.
Or quand il parle de littérature il n’est jamais question
que de littérature ou quand il parle de philosophie, il n’est
pas question que de philosophie. Un bon exemple est l’observation
sur une citation d’Ovide — le « Iste ego sum »
mis dans la bouche de Narcisse — qui peut-être considéré
comme une « formule prémonitoire » du cogito cartésien
(p. 11). Il ne s’agit pas de créer un double philosophique
— un Narcisse philosophique — pour escamoter le Narcisse réel
et le Narcisse littéraire. La littérature et la philosophie
sont les objets de l’action de mise en scène, c’est-à-dire
de l’action de l’auteur qui dit ces objets particuliers. Le
devenir philosophique du littéraire et le devenir littéraire
du philosophique, toujours possibles dans la philosophie comme narration
simple, sont bloqués. Les histoires ne débouchent pas sur
une totalité de la discussion, où philosophie et vie sont
censées se mélanger. C’est l’écart entre
le réel et son double, produit par le réel à l’origine,
qui empêche une telle conclusion du discours. C’est ainsi
que l’ombre, le reflet et l’écho tiennent une place
à côté du réel, grâce à la conscience
de l’irréalité du double et à la mise en scène
d’un narrateur. Le texte semble même parfois vouloir donner
l’impression d’un orateur présent, ici et maintenant,
en train de parler ou plutôt d’improviser. C’est la
fiction d’une performance de l’auteur qui soutient le texte.
On peut alors se demander ce qui fait la consistance d’un tel texte
sur les impressions fugitives : la façon de raconter à présent
l’ombre, le reflet et l’echo ? Ou la position particulière
du conteur par rapport à l’« idiotie » du réel
? Il se positionne entre le réel « idiot » et les doubles
de ce réel. C’est peut-être cette position qui rend
possible le récit grâce à la prise en compte de l’écart
entre le réel et son double. Dans ce cas ce serait la théorie
qui prime sur la volonté de conter et qui fait la consistance du
récit. Certes, au préalable, c’est évidemment
le rapport entre le réel et un tel récit qu’il faut
prendre en compte, pour voir comment ce récit laisse le réel
à sa réalité, sans se limiter à affirmer une
tautologie. Mais un tel rapport est loin d’être une impression
fugitive.
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