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Laurent BONZON
Adagio ma non troppo
Christian Gailly, Dernier amour, Éditions de Minuit, 2004,
128 p., 12 €
« La gamme de do majeur a encore de belles mélodies devant
elle. » L’exergue d’Arnold Schönberg, placée
en ouverture de Dernier amour, vaut assurément pour Christian Gailly
tout autant que pour son roman. En effet, dans la gamme littéraire
qu’il pratique, celle d’une tendre fatalité, l’écrivain
a encore de belles variations devant lui. Et il le prouve une nouvelle
fois avec cet opus. Sur le plan de l’exercice, on pourrait même
dire que Dernier amour est un coup de maître. Un moment de virtuosité
en quelque sorte. Auquel il est difficile de ne pas se laisser prendre.
À condition, bien évidemment, d’apprécier les
possibilités particulières qu’offre cette gamme-là.
Sans espérer que l’on vous surprenne en venant brouiller
les cartes. Non, Christian Gailly distribue toujours le même jeu.
Et c’est après seulement que la partie commence.
La musique tout d’abord. Atout majeur chez l’écrivain.
Le livre s’ouvre sur le concert d’un quatuor et se referme
dans la suspension d’un improbable duo de jazz au piano. Entre les
deux mélodies, le héros de Christian Gailly, Paul Cédrat,
développera laborieusement la sienne, celle d’un compositeur
parvenu au stade final de sa maladie. Echo de cet épuisement physique
et mental, la brièveté des phrases, construites par l’écrivain
dans un « à bout de souffle » permanent, dans la douce
lassitude qui lui est chère. C’est là que le charme
opère, dans la manière qu’a la musique — celle
des notes et celle des phrases — de répondre aux sentiments,
dans la capacité qu’ont ces sentiments à inventer
toujours de nouvelles musiques. Celle de l’amour bien évidemment.
Deuxième carte maîtresse chez Christian Gailly. Il surgit
là où on l’attend, là où l’on
fait semblant de ne plus l’attendre.
« C’est trop tard mais je l’aime déjà.
Peu importe pourquoi. Hypersensibilité. Hyper ceci, hyper cela.
Cœur hypertrophié. Appelons ça comme on voudra. Ou
un sixième sens. Celui de l’urgence. Quoi qu’il en
soit. Ça risque de faire mal. C’est sûr. Ça
va faire mal. C’est bien simple, j’ai déjà mal.
Ne cherche pas à l’éviter. Ce mal-là c’est
le plus beau. » Au seuil de la mort, perdu dans l’épuisement,
Paul Cédrat choisit un mal pour un autre. Mais le plus beau. Peu
importe qu’il soit ou ne soit pas partagé, seul compte pour
lui ce dernier tour de piste, cet ultime frisson, un peu de vie nouvelle,
encore un peu de vie. Après un concert au cours duquel sa dernière
œuvre a été conspuée par le public, le compositeur
à qui plus rien ne sourit, dont l’œuvre même s’apparente
à une musique funèbre, reflet de son corps, de son être,
de son destin, quitte Zurich pour une maison qu’il possède
avec sa femme — sa femme de toujours, celle qui le soutient, celle
qui le comprend — au bord de l’océan. Les Flots bleus,
c’est là qu’il a prévu de se donner la mort.
C’est là qu’il croisera un Dernier amour.
Grave et léger tout à la fois, près de son héros
et à distance, Christian Gailly sait parfaitement manier le contrepoint.
Ou plutôt son narrateur. Celui-ci est chargé de transmettre
au lecteur la gravité de la situation sans pour autant l’assommer.
Surtout ne pas le rebuter, mais jouer avec lui. Il balise sa lecture,
accélère quand il le faut, opère pour le lecteur
raccourcis et recoupements, s’immisce dans les pensées du
héros, puis s’en extrait pour les commenter, les critiquer
et parfois en rire. Faire rire le lecteur aussi, c’est l’un
des devoirs que Christian Gailly assigne à son narrateur.
Et celui-ci, impertinent et sage, n’hésite pas à prendre
la parole : « C’est tout de même bête d’avoir
passé toute sa vie avec une femme et de s’apercevoir seulement
maintenant qu’on est fait pour marcher au bras d’une autre.
L’a-t-il pensé ? Senti ? Bien sûr que oui. Mais ça
n’était que cette vieille envie de vivre. Non pas de recommencer.
Juste de continuer. » Continuer. Une promenade en voiture décapotable,
une bouchée de croissant au beurre, la douce mélodie de
Bye Bye Blackbird, un Dernier amour ne demande pas l’impossible.
Il le réalise, tout simplement.
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