Jean-Pierre LONGRE

Quelques pièces de Matéi Visniec

Matei Visniec, Attention aux vielles dames rongées par la solitude, Lansman, 2004
Matei Visniec, Du pain plein les poches et autres pièces courtes, Actes Sud-Papiers, 2004.

Né en 1956 en Roumanie, Matéi Visniec écrivit d’abord des pièces et des scénarii de films dans son pays et dans sa langue entre 1977 et 1987 ; tous furent refusés par la censure. Réfugié politique, il s’installe à Paris en 1987, et devient français en 1993. Après son exil, il écrit ses pièces en français, et depuis le début des années 1990, son succès va grandissant dans différents pays d’Europe ; il est actuellement — juste retour des choses — l’auteur le plus joué en Roumanie, et deux maisons d’édition ont fait reparaître en 2004 quelques-unes de ses pièces : Attention aux vielles dames rongées par la solitude (Lansman, Belgique) et Du pain plein les poches et autres pièces courtes (Actes Sud-Papiers, France)
Chez Visniec, la dramaturgie passe d’abord par le goût de la langue d’adoption, cette langue française qui lui fournit des titres sonores et percutants (voir Petit boulot pour vieux clown, L’histoire des ours panda racontée par un saxophoniste qui a une petite amie à Francfort, L’histoire du communisme racontée aux malades mentaux etc.)
Attention aux vieilles dames rongées par la solitude (titre du volume et de l’un des textes qui le composent) est un recueil de 15 pièces brèves groupées autour de trois thèmes spatiaux : « Frontières », « Agoraphobies », « Désert ». Structure ferme, laissant pourtant aux metteurs en scène « le soin de choisir et organiser les scènes en fonction de leurs propres options dramaturgiques ».
Ce compromis entre la rigueur et la liberté, entre l’unité et la pluralité se retrouve dans la conduite de ces mini-pièces, dont la brièveté pourrait faire penser au Théâtre de chambre de Jean Tardieu, mais qui abordent une grande diversité de sujets dans des tonalités non moins variées : la guerre et ses drames, la mort et ses cas de figure, le désespoir et sa violence, le désir de bonheur et ses déceptions, la vie et ses fantômes, la destinée et son absurdité… Les personnages et les situations dans lesquelles ils se laissent surprendre représentent un panel à la fois surprenant et familier, attendrissant et repoussant, de l’humanité (le sous-titre précise : « Théâtre de la tendresse et de la folie ordinaire ») : serveuses et clients, vieil indien et son fils, photographe des « grandes marées », petits et grands chefs, morts au champ d’honneur en quête de reconnaissance, snipers, victimes des hommes ou de la fatalité, conseiller en mendicité, auto-stoppeuse indifférente, amoureuse déçue, mère-porteuse virginale, homme blessé et passant curieux, aveugle et son chien etc.
Mais ce n’est pas un « théâtre de situation ». Il y a de la satire, de la revendication, de l’humour (noir, le plus souvent), de la tragédie, de l’absurde (généralement point de départ des intrigues), de la provocation, des crises, du mystère aussi… Au théâtre, tout est signe, comme on le sait (ou « tout est langage », selon Ionesco). Ici, Visniec fait naviguer le lecteur (le spectateur potentiel) entre « engagement » et « absurde », mais aussi et finalement déborde cet apparent dilemme ; l’essentiel est la création, une création d’une profonde humanité, qui passe avant tout par les mots.
Du pain plein les poches et autres pièces courtes rassemble quatre pièces des années 1990, la première traduite du roumain par Virgil Tanase, les trois autres directement écrites en français. Un ensemble qui pourrait paraître de prime abord artificiel, mais dont la lecture permet de déceler l’unité, une unité qui résulte de caractéristiques tenant à la fois de la sobriété dramaturgique (décors discrets, petit nombre de personnages), des résonances intertextuelles (Beckett au premier plan, mais pas seulement), des jeux de miroirs, de doubles, de mise en abîme du théâtre, et des leçons de dérision, voire de désespoir que dispense cette lecture.
Du pain plein les poches met en scène deux hommes dont l’esquisse nominale se réduit à un accessoire (« chapeau » et « canne »), et un chien invisible (mais parfois audible), puisqu’il est tombé au fond d’un puits. Le dialogue autour du puits (faut-il secourir la bête, et si oui comment et avec qui, sinon pourquoi et qu’en résultera-t-il ?), tour à tour amical, vindicatif, absurde, argumentatif, rassurant… tourne à la fable politique, sociale, humaine. La richesse symbolique de la pièce multiplie les possibilités de lecture, de l’histoire ancienne à l’actualité, et sa portée est celle d’une véritable tragi-comédie, dont la trame s’adapte à toute situation.
Le titre suivant, Le dernier Godot, est transparent, mais la pièce a l’épaisseur et la complexité du théâtre dit de l’absurde. Le postulat de départ repose sur une double anomalie (ou une double audace) : Godot est enfin arrivé, on n’a plus à l’attendre, et Beckett est devenu un personnage fictif ; tous deux se mettent à ressembler à Vladimir et Estragon, cherchent des preuves de l’existence, des traces d’identité, constatant la mort du théâtre (et ainsi de l’homme, toujours en représentation). Pourrait-on qualifier Le dernier Godot de suite d’En attendant Godot ? Réponse ambiguë, ou non-réponse, puisque la pièce de Visniec finit comme celle de Beckett débute…
Plus audacieusement encore, L’araignée dans la plaie renvoie au Nouveau Testament, précisément aux derniers instants du Christ en croix, entouré des deux larrons. Ceux-ci, effrayés par une araignée qui menace de monter vers eux, sollicitent les interventions miraculeuses de leur illustre compagnon d’agonie. Il ne peut que manifester son impuissance, et lancer son fameux « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Dérision absolue et pathétique, ce sont les deux larrons qui, dans un geste trivial et désespéré, tout simplement humain, tenteront de protéger de l’araignée de la mort le « minable bavard » en qui ils auraient voulu croire.
Avec Le Deuxième Tilleul à gauche, triomphe le « théâtre dans le théâtre », démontant les mécanismes de l’illusion. En deux actes rigoureusement parallèles et complémentaires, un homme et une femme font croire à un compagnon-spectateur (et par la même occasion se font croire à eux-mêmes) qu’ils sont maîtres des faits et gestes de leur vis-à-vis. Marionnettistes manipulés, ils mettent en avant les renversements cause-effet / effet-cause, que l’on peut appliquer aussi bien au spectacle théâtral qu’à celui de la vie.
Car c’est bien là l’un des mérites importants de l’art de Matéi Visniec : son écriture traduit à coup sûr une parfaite maîtrise du théâtre, qui plus est du théâtre moderne, utilisant les acquis du passé pour mieux en démonter les procédés, faisant intervenir des personnages en quête d’eux-mêmes, ne se berçant pas d’illusions et ne se privant pas de faire « réfléchir » le langage scénique sur lui-même, et ainsi de faire réfléchir le spectateur sur ce qu’il voit et entend. Mais surtout, on a affaire à de vrais textes théâtraux, riches, ambigus, poétiques, et ainsi à une véritable mise en scène du langage : c’est de la littérature, celle qui met l’homme devant lui-même, devant ses mensonges et ses vérités, de la littérature de tous les temps.

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