Corina MERSCH

La revanche du métèque

Simona Modreanu, Cioran, Oxus, 2003, 239 p., 18 €

 

On ouvre le livre de Simona Modreanu — comme, d’ailleurs, toute monographie dédiée à l’auteur des Syllogismes de l’amertume — avec la réticence commandée par la boutade cioranienne selon laquelle la seule perspective d’avoir un biographe pourrait vous dégoûter de l’idée d’avoir une vie. Cela dit, ce nouveau titre de la collection « Les Roumains de Paris » — dirigée par Basarab Nicolescu aux Éditions Oxus — devrait en intéresser plus d’un. Par sa bibliographie, des plus complètes ; par sa double ouverture — côté Seine, côté Danube — ; par les salutaires bémols apportés simultanément aux récents emballements revanchards de la critique française et aux tentatives de riposte hagiographiques publiées dans la presse roumaine. Pour ce qui est des égarements juvéniles de Cioran, la question idéologique est à la fois plus subtile et plus oisive que détracteurs et défenseurs ne veulent l’admettre : aux yeux de Simona Modreanu, il suffirait, afin de mieux comprendre, de rajouter à une composante psychologique structurale — la complicité jouissive avec l’échec — une phase, « presque pathologique » mais historiquement explicable en 1935, de fascination pour les extrêmes. Peut-on raisonnablement appliquer la même grille de lecture aux bruyantes prises de position d’un Sartre ou d’un Bernard-Henri Lévy et aux impasses silencieuses d’un Cioran qui, depuis sa mansarde parisienne, prétendait prouver son absence de pessimisme par sa capacité d’aimer « ce monde horrible » ? Et en définitive, Paul Ricœur n’a-t-il pas raison de se demander, au sujet de Cioran précisément, « pourquoi serait-on responsable toute sa vie de ses erreurs de jeunesse ? »
Ayant dirigé le Centre Culturel Roumain de Paris de 1999 à 2001, Simona Modreanu est bien placée pour analyser les contradictions et les excès d’un intellectuel qui, en choisissant comme patrie la langue française sans pour autant renier ses r de l’autre bout de l’Europe, a également choisi de tenter un autre pari perdu d’avance, celui de sortir du temps, de fuir sa biographie pour se réfugier dans le mot : « pour dénoncer à cor et à cri un credo idéologique, il faudrait encore avoir conservé la trace d’une conviction ; or, quand on a passé sa vie à tout relativiser, à tout faire équivaloir, à se déprendre des considérations éthiques pour se contenter de celles esthétiques, on ne cherche pas le devant de la scène et l’approbation du public. »
Les vraies obsessions de Cioran étant restées à peu près les mêmes tout au long de sa vie, Simona Modreanu en fait une lecture thématique. Depuis la hantise de l’essentiel jusqu’à l’art du dédoublement, en passant par le Temps et la chute dans l’Histoire, la mélancolie, l’extase musicale et la tentation du suicide, le tout empreint de cette « parfaite loyauté dans le paradoxe », que Cioran ne se contente pas de fabriquer : il le « respire » et c’est la suprême conquête de sa lucidité antinomique, basée sur cette logique dynamique du contradictoire qui, d’après Stéphane Lupasco, philosophe d’origine roumaine et proche ami, sert de nourriture terrestre à l’« être affectif de pure douleur-joie ».
Du volet biographique, auquel Simona Modreanu consacre le préambule de son étude, on retiendra les insomnies, la nostalgie du paradis perdu (le fameux « À quoi bon avoir quitté Coasta Boacii ? »), le sentiment d’urgence vécu par la Jeune Génération roumaine au début des années 30, la volonté messianique insufflée par l’expérience allemande, la « belle époque » du Quartier Latin, l’amitié avec Benjamin Fondane (et le drame, vécu en direct, de ce philosophe juif d’origine roumaine, gazé à Auschwitz), la surprise de la consécration (le prix Rivarol pour Précis de décomposition), les traductions, les dîners mondains… Bref, la revanche du métèque, telle qu’on la devine, en filigrane, dans cette lettre envoyée à Bucur Tincu, le 29 avril 1974 : « Une vie presque rêvée, une vie d’oisif, comme il en existe peu en ce siècle. »

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