| |
Simona MODREANU
Eliade et la fiction
Eugen Simion, Mircea Eliade, romancier, Oxus, 320 p., 18 €
Ce n’est pas aisé d’écrire, aujourd’hui,
un livre sur Mircea Eliade, même quand on s’appelle Eugen
Simion, même si le profil du romancier est moins connu et —
il faut bien l’admettre — moins apprécié dans
les milieux occidentaux que celui de l’historien des religions.
Il est surtout difficile d’y arriver lorsque cette parution suit
de près l’imposante et déjà célèbre
biographie de Florin Turcanu (Mircea Eliade — Le prisonnier de l’histoire,
Paris, La Découverte, 2003), celui-là même qui rédige
la notice biographique à la fin du volume de Simion, Mircea Eliade,
romancier (Paris, Oxus, 2004).
Et cependant, l’écrivain et critique Eugen Simion réussit
une analyse convaincante et dépourvue de complaisance de l’œuvre
romanesque d’Eliade, qui a toujours refusé — ou a été
incapable — d’utiliser une autre langue pour la fiction que
le roumain. Ce qui ne veut pas dire qu’il s’est moins préoccupé
de la diffusion et de la réception de ces textes où, sous
les auspices équivoques de la prose fantastique et de la narration
mythique, pouvaient s’exprimer et s’épanouir poétiquement
toute une série de recherches et d’expériences que
la rigueur scientifique excluait ou figeait. Quoique contemporain et fin
connaisseur des principaux courants dans les sciences humaines au début
du xxe siècle, l’esprit vif et la curiosité expérimentale
du chercheur ont préféré toujours garder un léger
décalage critique, qui lui a permis de développer des formules
originales. « Eliade est, par conséquent, un cas dans la
culture européenne. En étudiant l’histoire des religions
il est allé à contre-courant des idées de son temps
(dominé par le structuralisme et le poststructuralisme). Alors
qu’il était, au début, synchrone avec le mouvement
existentialiste, sa prose fantastique et mythique l’a conduit sur
une voie de garage. Il y est resté pendant près d’un
demi-siècle » (p. 9).
Certes, dans le contexte actuel des discussions plus ou moins littéraires
qui animent l’espace intellectuel français et américain
(où le jugement des excès de la droite est encore infiniment
plus sévère que celui des excès de la gauche), l’approche,
même sommaire, de ce milieu d’une extraordinaire et souvent
extrémiste et confuse effervescence du Bucarest des années
30 s’avère incontournable. Ce fut à cette époque
et à ce moment-là que naquit une génération
unique dans l’histoire culturelle roumaine, génération
qui vit en Eliade un leader, grâce à son expérience,
à sa maturité et à son érudition, mais surtout
grâce à la conséquence de ses idées et à
sa capacité de les soutenir sans excès passionnels. La calme
autorité qui en découlait fit de « l’homme sans
destin » (selon l’acide syntagme de son plus jeune et fougueux
ami Cioran) un modèle et un repère constant pour les jeunes
intellectuels engagés dans un processus de « transfiguration
» de la Roumanie, avec tous les dérapages néfastes,
que l’on connaît bien, de la droite nationaliste (et qui ont
valu à Eliade d’innombrables procès d’intention),
mais également avec son indéniable élan civilisationnel,
messianique, doublé d’une rare exigence intellectuelle. Toutefois,
l’explicitation d’un contexte historique et idéologique
particulier ne justifie point certaines attitudes tranchantes et d’ailleurs,
le critique roumain ne se propose pas d’endosser l’habit de
l’avocat de la défense, mais seulement de nuancer et de relativiser
certaines prises de position d’Eliade qui, fondamentalement, misait
sur la primauté de l’esprit sur le politique et se situait
autant « contre la droite et contre la gauche » (ainsi qu’il
le précise dans un article de Credinta / La Foi, 14 février
1934).
À l’encontre de Cioran ou de Noica — et c’est
le mérite d’Eugen Simion de relever certains aspects souvent
négligés —, Eliade a longuement débattu dans
la presse de l’époque et a personnellement testé les
concepts littéraires et les nouvelles techniques narratives développés
dans les premières décennies du siècle dernier. Loin
de mépriser la littérature au nom de l’absolu philosophique,
Eliade se sentait structurellement attaché aux mythes et légendes,
dans lesquels trouvent leur origine tous les scénarios culturels
qui abritent l’expérience de l’homme archaïque.
Plus encore, Eliade considérait que le récit a une véritable
force sotériologique, capable d’épargner à
l’être humain la brutalité de l’Histoire. Se
proposant d’écrire des romans d’idées et non
seulement des ornements lyriques, Eliade était également
attiré par les « existentialistes » de la connaissance,
comme Gide ou Papini, et par les novateurs ou les romanciers métaphysiques,
comme Joyce, Huxley, Svevo, Unamuno.
La précision universitaire d’Eugen Simion est efficace surtout
dans le cas des si nécessaires synthèses et axes d’orientation,
comme ceux qui ont organisé, avec poids et durée différents,
l’écriture romanesque d’Eliade, à savoir : le
roman existentialiste (mettant l’accent sur le vécu, le drame
de la connaissance et l’acte gratuit, ainsi que sur l’esquisse
de personnages puissants, virils, attirés par les extrêmes,
bavards, chrétiens sans être croyants), illustrés
par Întoarcerea din rai / Retour du Paradis _i Huliganii / Les Hooligans
; le récit fantastique, magique, d’inspiration folklorique
roumaine, dans lequel intervient « la réalité irrationnelle
» (Domnitoara Cristina / Mademoiselle Christina, Sarpele / Andronic
et le Serpent) ; et la plus vaste, la narration mythique, développée
dans Pàdurea interzisà / Forêt interdite, les nouvelles
écrites en exil, etc. À ceux-ci, selon Eugen Simion, il
faudrait ajouter deux autres axes, qui nous semblent cependant être
deux variantes de l’axe existentialiste : un genre d’autofiction
qui donne naissance à une « mythologie de la séduction
» (c’est une formule de Bachelard), rencontré dans
Maytrey / La Nuit bengali, Nopti la Serampore / Minuit à Serampore,
etc., respectivement les « exercices joyciens » du type Lumina
care se stinge / La lumière qui s’éteint (roman que
Simion considère comme raté, bien qu’il soit un cas
de rare, sinon unique, synchronie dans notre littérature). Si la
thématique s’inspire largement de l’imaginaire roumain,
cédant parfois à l’appétence des confrères
occidentaux pour l’exotisme, la technique narrative est très
moderne, parfois même novatrice : le contrepoint lui est familier,
le dialogue intérieur s’appuie, de temps en temps, sur des
courts-circuits spatio-temporels, sur des flash-back-uri, tandis que l’auto-référentialité
adopte des formes diverses, depuis le journal révélateur
(dans Izabela si apele diavolului / Isabel et les eaux du diable, ou dans
La nuit bengali, par exemple) jusqu’à la gidienne «
mise en abîme », illustrée par Nuntt în cer /
Noces au Paradis, où le personnage principal écrit un roman
du même nom.
Il est certain que, à l’instar de Hermann Hesse ou de Michel
Tournier, pour ne plus parler d’Ernst Jünger, Eliade croit
à la revigoration de la littérature — pas forcément
à sa « renaissance », comme on l’a dit, car le
roman du moins ne traversait aucune crise consciente à l’époque
— par une infusion de mythes. Et si, au début, la prose existentialiste
et la prose fantastique fusionnent souvent, plus tard, à mesure
que l’espace de travail du savant se définit plus clairement,
la narration mythique prend le dessus. Celle-ci constitue d’ailleurs
le noyau de la minutieuse analyse d’Eugen Simion, qui lui consacre
plus de 150 pages, découvrant et disséquant avec l’acuité
du professionnel tout un réseau de signes et symboles destinés
à provoquer et à intriguer le lecteur entraîné
dans un véritable labyrinthe qui sent « les dieux et les
tombes », les rituels à demi oubliés, les traces imperceptibles
pour l’œil cynique et profane, que seuls les points de rencontre
entre des mondes parallèles révèlent au connaisseur,
pulvérisant ainsi la fatalité de la discontinuité
temporelle. Car le temps est le héros principal des écrits
dans la prose d’Eliade. L’accès à cet univers
des ruptures de niveau se fait, d’après l’argumentation
de Simion, par la nouvelle La tigànci / À l’ombre
d’une fleur de lys, qui tente de familiariser le lecteur avec un
monde qui a ses propres lois, où on lui communique un message dissimulé
dans la réalité immédiate, susceptible de l’aider
à reconstituer certaines figures et structures mythiques. Ceci
étant, le critique n’oublie pas d’adresser une mise
en garde explicite au lecteur quant à une facile assimilation d’Eliade
aux écrivains « ésotériques » ; bien
qu’il opère avec des symboles, des mystères et des
réalités cachées, Eliade n’a rien à
voir avec un occultisme de type guénonien (il l’affirme sans
détour dans son Journal), cherchant plutôt à se démarquer
de la prolifération abusive d’un certain genre de fantastique
dans la littérature du xixe siècle, ainsi que de l’orientation
ésotérique traditionnelle en Europe. « Mircea Eliade
», précise Simion à propos de la nouvelle Douàsprezece
mii de capete de vite / Douze mille têtes de bétail, «
se garde bien d’introduire, ici comme ailleurs, des allusions à
des éléments surnaturels. Tout est vraisemblable mais non-concordant
» (p. 130).
Eliade n’a pas besoin de recourir à la magie ou à
d’autres pratiques spiritualistes pour donner un sens à la
Nature, pour découvrir les hiérophanies et la structure
de la religiosité cosmique ; il lui a été possible,
écrit-il dans une note de Journal, d’atteindre le sacré
grâce à une méditation sur l’expérience
habituelle des paysans roumains et bengali, donc à partir de situations
et de valeurs culturelles vivantes. Pour ce qui est de certaines contestations
de fond, ou simplement méthodologiques, de la vision du savant,
parfois accusé d’anti-occidentalisme et d’inappétence
pour le « relativisme culturel », Eugen Simion se contente
de les mentionner, laissant aux anthropologues, sociologues et historiens
des religions le soin de débattre leur pertinence.
« un Parsifal égaré » dans la culture occidentale,
d’après la belle formule que Noica emprunte aux textes mêmes
d’Eliade, le prosateur emploie la fiction, afin de re-sacraliser
le monde, poursuivant sans répit, partout — ainsi que Eugen
Simion l’affirme à la fin d’une étude subtile,
incitante et impartiale — des signes, avec une « vaste, effrayante,
morbide curiosité » (p. 300). Si Eliade n’avait écrit
que des romans et des nouvelles, la postérité lui aurait
probablement ménagé une place marginale mais, dans le contexte
de sa création, de tout son effort pour une révolution spirituelle
en Occident, sa prose acquiert une aura à part. « À
défaut d’être un grand créateur, conclut Simion,
car il rate souvent les scènes de vie et peu de ses personnages
demeurent véritablement inoubliables, il est un brasseur d’idées
avec une volonté très vive de renouvellement dans ses récits
les plus dérangeants et les plus riches de sens » (p. 300).
<>
Sommaire
|