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Olivier Apert
Daniel Pozner, Quelques portraits avec pinces à linge,
AEncrges & Co, 2004
Parfois, un livre c’est aussi un titre. Certes, un titre ne saurait
résumer tout un livre pas plus qu’un livre ne serait contenir
dans son titre ; cependant il arrive qu’un titre porte en lui une
évocation particulière, une capacité à projeter
l’imagination avant même qu’on ait ouvert les pages
du livre. Ainsi de Quelques portraits avec pinces à linge :
on visualise assez bien la scène ou plus précisément
on visualise cinématographiquement ; par exemple une longue corde
à linge solitairement tendue sur une plage déserte et des
portraits photographiques, tenus par des pinces à linge, comme
mis à sécher, battus par les vents. L’ensemble en
noir et blanc, bien sur, pour accentuer le sentiment de désertion.
On pourrait tout autant visualiser un petit jardin d’été,
planté d’arbres touffus, de diverses espèces, et là
une brise joyeuse s’amuse à caresser les photographies qu’une
jeune fille en robe légère tente de suspendre à une
corde à linge tendue entre deux arbres. L’ensemble en couleurs
vives, bien sûr, pour accentuer le sentiment aérien de la
douceur estivale. Quoi qu’il en soit, des portraits accrochés
avec des pinces à linge, ça ne tiendra pas très longtemps
: ils s’envoleront bien vite et avec eux les souvenirs qu’ils
représentent ; c’est pourquoi il importe alors de les fixer
ou encore « de graver le désir » comme le signifie
d’emblée le premier poème tandis que le suivant parle
de « pièces fugitives » comme on présenterait
des pièces à conviction au tribunal de la mémoire
évanescente.
Dans ce premier livre (une petite trentaine de pages) d’un jeune
poète, Daniel Pozner, touché par une sorte de volubilité
paradoxalement économe, une façon de ne pas y toucher, ne
s’appesantit jamais sur la scène qu’il évoque.
L’air de rien, il avance en inventant son propre code poétique,
à commencer, alors qu’il s’agit de l’exposition
de relations duelles, par la suppression des pronoms personnels et possessifs
: « jlappais/sans prendre garde », « dedans/mcartable
jserrai/les billes », « tlèvres/tmine/torteil ».
Si à l’oreille, cela peut quelquefois nous faire songer à
une tentative d’imitation (par élision) de la langue parlée
— du moins lorsqu’il s’agit du pronom personnel et du
verbe — et par là conduit le lecteur à une sorte de
connivence amicale, davantage encore semble compter la volonté
de déjouer le caractère autobiographique : si le poète
nous fournit ses pinces à linge, à nous, ultérieurement,
d’accrocher nos portraits sur les fils ténus du souvenir.
À l’œil, ces poèmes se bâtissent sur une
structure rythmique similaire : trois vers d’exposition distribués
en cascade présentent l’arrière-plan de la scène
— ou du souvenir de la scène — qui va suivre, par exemple
:
« une parodie à
l’âge
où
tant
et plus ou moins »
ou encore
«
cheval au vent
arrête
ton cirque
hors
saison »
Avant donc que l’évocation proprement dite soit donnée
en vers brefs, hachés, chimiquement concentrés :
« l’acide au long
de la nuque
jlappais
sans prendre garde »
Ici, Daniel Pozner n’hésite pas à parier sur le jeu
de la langue et le reconnaît, en reconnaît l’ouverture
signifiante et surtout la faculté de plaisir complice qu’il
peut offrir :
« tsouriais à
mes
pires jeux
de
mots
et
mjriais de joie
sans dire
en
quelle langue
ça va sans
tout
contre »
Plaisir complice, c’est là sans nul doute une des vertus
premières de ce petit livre que dédouble aussitôt
le goût d’une fraîcheur extrême : il y a là
beaucoup de l’enfance préservée ou plutôt fragmentairement
retrouvée : émerveillement et cruauté font bon ménage
au sein d’une langue neuve qui a l’élégance
de ne pas s’arrêter à ses propres tournures mais tente
de joyeusement cristalliser l’éphémère en formules
précipitées.
Olivier APPERT
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