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Linda Maria Baros
Sudation littéraire
Laurent Gaudé, Le soleil des Scorta, roman, Actes Sud,
19 €
« Il faut profiter de la sueur. » Puisque c’est le
prix à payer afin de pouvoir accéder au bonheur. Mais non
pas au bonheur d’avoir pu dépasser une condition humaine
limitée, d’avoir atteint à un idéal quelconque,
non. Il s’agit plutôt des petites joies qui résident
dans la banalité des jours. Le solleone du sud de l’Italie,
un banquet en famille, la contrebande, un débit de tabac, la sueur,
le travail acharné et la liste est encore longue. Le soleil
des Scorta est ce que l’on pourrait appeler un roman à
thèse : le bonheur est là, à portée de main
; il consiste dans les choses les plus simples de la vie qui touchent
au sublime ; il ne faut que le saisir.
Pourtant, Laurent Gaudé nous dit aussi que « rien ne rassasie
les Scorta ». Et je veux bien le croire. Je me trouve alors dans
une impasse, car tous les moments de bonheur qu’il décrit
sont — il est vrai — imprégnés d’émotion
(voire profondément larmoyants), mais au bout du compte insignifiants.
Ce détail ne semble pas trop gêner les Scorta, ils ont l’air
rassasiés. Et cela est, à mon avis, plutôt paradoxal.
Il faut donc se déclarer heureux de pouvoir travailler à
en crever, se contenter de vendre des cigarettes à longueur de
journée et se souvenir d’un repas comme du plus beau jour
de sa vie, etc. Est-ce là l’ultime aspiration de l’être
humain ? Vivre en suant et mourir sans jamais évoluer pour se dire
au bout du chemin qu’on appartient à un clan (ce ne sont
pas des questions rhétoriques) ? Laurent Gaudé veut faire
l’éloge d’une famille d’affamés qui essaient
d’échapper à leur sort maudit. Ils n’y échappent
jamais, car l’insignifiance n’est nullement une issue. La
rage de vivre ne brûle que dans l’âme des premiers Scorta,
des brigands qui l’assouvissent par le sang et la violence, et dans
celle de leurs enfants qui luttent de toutes leurs forces pour survivre.
Une fois leur but atteint, elle s’étiole pour se résumer
aux petits bonheurs de la vie. La rage de vivre, de dépasser une
condition précaire est sûrement une vertu. Ici, l’on
se contente d’être un Scorta. Or, cela est une preuve d’autosuffisance.
Laurent Gaudé affirme que les Scorta sont « nés du
soleil », qu’ils sont des « mangeurs de soleil »
et bien d’autres choses qui s’inscrivent tour à tour
dans cette isotopie (on remarque en passant ces deux clichés abominables).
Le livre, en tant que roman solaire, se veut lumineux, rempli d’espoir
et d’humanité. Moi, je dirais qu’il s’agit plutôt
d’un roman écrasé par ce motif trop transparent, par
ce stéréotype que l’on associe généralement
au bonheur. Cela est bien sûr en harmonie avec le somptueux arsenal
de clichés qui composent minutieusement les solives de ce roman.
Tout se dit simplement, dans un style sec qui ne trahirait pour rien au
monde l’ordre canonique des mots et les lieux communs qui fondent
la doxa. Des chapitres entiers se construisent autour de syntagmes
comme « vies de cigarette » dont « les volutes disparaissent
dans le vent », « les femmes ont des yeux plus grands que
les étoiles », « Tout était à faire.
Et pour y parvenir, il fallait qu’il s’efforce. Oui. Sa vie
ne lui avait jamais semblé aussi dense et précieuse. »,
etc. Tout est logé ici à la même enseigne du cliché
le plus vieillot. Dire des choses essentielles avec des clichés
revient à en faire une caricature. La rage d’écrire
n’atteint pas le romancier ; il privilégie le stéréotype,
signe de l’inertie.
Les phrases courtes (voire les monorhèmes) occupent une place de
haute importance dans le livre, à tel point que sa fluidité
est abolie sans aucune pitié. Pour s’y convaincre, il suffit
de se rapporter au passage que je viens de citer ou bien au premier paragraphe
du roman : « La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas
un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était
immobile. Le parfum des collines s’était évanoui.
» Et ainsi de suite… Cela est bel et bien une description
de paysage, vous ne vous y méprenez pas, même si le texte
rappelle curieusement le style stérile et saccadé d’un
télégramme.
Ceux qui aiment les choses bien claires ne seront guère déçus,
loin de là : cela continue comme un journal de bord où tout
est concis et parfaitement expliqué. Aucun détail n’y
échappe, car le flou nuit gravement aux romans à succès.
Dans sa qualité de narrateur omniscient, Laurent Gaudé explique
absolument toutes les pensées et tous les actes de ses personnages.
Il les analyse point par point, les décrypte soigneusement pour
que l’on ne s’y perde pas et que l’on n’aille
pas interpréter les choses par soi-même de je ne sais quelle
manière. Aucune allusion donc, aucune figure de style trop alambiquée,
mais des assertions laconiques qui dévoilent l’histoire d’un
trait, pour qu’aucun mystère n’y puisse planer. On
retiendra néanmoins que tous ces aspects ont permis à ce
livre de recevoir le Prix du Roman Populiste et ne l’ont
pas empêché de se voir décerner le Prix Goncourt
2004.
Vouloir jongler avec les mythes, l’Histoire, les interrogations
perpétuelles sur le sens de l’existence, sur le rôle
de la collectivité dans la vie humaine, sur la fatalité,
est un signe indiscutable d’audace (si l’on est conscient
de ce que cela implique). D’ailleurs, la saga des Scorta est un
sujet qui s’y prête merveilleusement bien (il est tellement
suranné qu’il est difficile d’en éviter les
chemins battus). Cependant, on peut suer sang et eau, cela ne suffit pas
pour se figurer que l’on vient d’écrire un bon roman.
Linda Maria BAROS
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