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A-t-on le droit de critiquer Freud et la psychanalyse ?
François Aubral
Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens, histoire
d'une désinformation séculaire, Ed.Mardaga, Belgique.
Avez-vous lu Bénesteau ?
Bénes… qui ? Bénes…
quoi ? Bénesteau. Rares sont ceux qui en France ont entendu ce
nom. Je l’ignorais comme les autres. Je dois la lecture récente
de Mensonges freudiens à l’heureux effet de convergence de
deux amitiés. Un tel titre ne m’invitait guère à
aller plus loin, d’autant que l’air sombre du portrait de
Freud sur la couverture me semblait dissuasif. Un bouquin de plus contre
Freud ! Le genre est usé jusqu’à la corde. Pas une
saison sans son nouveau libelle pour mettre à mal celui qui nous
a ouvert les portes de l’inconscient et du sexe.
Vous ne lirez donc pas ici un article sur un livre dont le
titre exact est Mensonges freudiens : Histoire d’une désinformation
séculaire. Il est trop tard, en France, pour rendre compte
d’un ouvrage dont la publication remonte à deux ans, que
l’on n’a quasiment pas vu en librairie et dont aucun organe
de la presse littéraire n’a signalé l’existence
ni évalué le contenu. Il ne peut s’agir que d’un
livre mort-né, autant dire d’un méchant livre. N’en
déplaise à l’amitié, « Mensonges »
passe mal. Est-ce avec de la petite morale que l’on évalue
le génie d’un savant et d’un médecin de la pointure
de Sigmund Freud ? La démarche a bien des chances de s’inscrire
dans le cadre d’une neutralité, non plus bienveillante comme
celle que les psychanalystes souhaitent accorder à leurs analysants,
mais franchement malveillante, voire empreinte des relents nauséabonds
de ce que Nietzsche aurait appelé du ressentiment. D’ailleurs,
la psychanalyse elle-même ne nous a-t-elle pas mis en garde contre
ces phénomènes de « résistance », si
bien repérés et analysés qui font prendre la plume
ou dire n’importe quoi aux névrosés ?
Je viens donc de lire le livre de Bénesteau, plusieurs
fois et vous invite à faire de même, pour la simple raison
que l’on doit au moins la lecture à un ouvrage dont le sérieux
et l’érudition historique ne peuvent être mis en doute
sans mauvaise foi. Après, libre à chacun d’interpréter,
juger, évaluer, approuver, rester sceptique, condamner et jeter
aux oubliettes. Mais en la circonstance, le refus de lecture, par principe,
me semble inadmissible parce que l’ouvrage de Bénesteau ne
fait pas partie de ces livres résistance à Freud, de ces
brûlots pathologiques que nous venons d’évoquer.
N’attendez pas de moi un résumé, même
allusif, de cet ouvrage que vous devez lire, toutes affaires cessantes,
mais quelques remarques subjectives, moi qui pensais depuis longtemps
: va pour Lacan mais Freud, une valeur patrimoniale à vénérer
comme Descartes ou Spinoza. Je n’avais depuis longtemps plus grand
chose à apprendre sur les bouffonneries carnavalesques et drolatiques,
les impostures et la malhonnêteté de Lacan et de la horde
de ses disciples aujourd’hui lacanoïdes dissociés tout
juste bons à éructer quelques petits « a, a, a »
devant leur miroir brisé, à propos de tout et n’importe
quoi à la télé, dans les journaux et même dans
des livres. François Roustang n’avait-il pas écrit
Un destin si funeste (1976) et François George la somme
théorique et critique qui fait aujourd’hui autorité
chez les honnêtes gens sous le titre fameux : l’Effet’Yau
de poêle de Lacan et des lacaniens (1979).
La lecture de Bénesteau ne sera jamais ennuyeuse, elle
aura même parfois un petit côté aventure à énigme,
suspense et surprise dans un style enlevé, agréable, alerte,
clair et précis au service d’une érudition à
couper le souffle du sorbonnard le plus aigri. Roman… Si cela pouvait
être vrai ! Il s’agit en réalité d’un
travail qui répond aux exigences les plus hautes de ce que l’on
est en droit d’attendre d’un véritable historien qui
sait ce qu’est une enquête, qui passe des nuits à collecter
ses sources et qui ne parle que faits et preuves à l’appui.
Ce travail est titanesque : 1 104 notes renvoient aux sources allemandes,
anglaises et françaises, une bibliographie de 733 références,
un fort opportun index des personnages, pour un livre de 400 pages. Érudition
irréprochable et texte jamais jargonnant, toujours limpide avec
ce qu’il faut, qui s’en plaindrait, d’humour et d’ironie.
Un livre haut en couleurs. On lit avec plaisir, ce qui est rare en matière
de livres historiques exemplairement documentés. Les détracteurs
de Bénesteau diront pour balayer l’ensemble d’un revers
de main méprisant : « mais tout cela nous le savions, pensez
aux ouvrages de x, y ou z. » Ils ont souvent raison et d’ailleurs
Bénesteau leur facilite la tâche qui cite sans hésiter
ses prédécesseurs en matière d’épopée
freudienne. Mais, voyez-vous, pour un « honnête homme »
comme moi, trouver, en un seul ouvrage, des éléments éparpillés,
écrits en différentes langues que seuls les spécialistes
connaissent, regroupés, facilite grandement la possibilité
d’appréhender l’ensemble du processus freudien.
Je sens que vous me lisez avec un sourire amusé, presque
condescendant comme lorsque vous voyez un enfant découvrir un nouveau
jouet : je m’emporte, pensez-vous, un mouvement passionnel m’aveugle.
À vous de juger, mais si c’était le cas, ce serait
une raison de plus de lire ce livre qui, à tout le moins, quelle
que soit l’approche que l’on souhaite lui réserver,
mérite le respect, pour moi l’admiration, et demande, si
l’on veut le critiquer, que l’on se situe à son niveau
en matière d’appréhension des faits, — Bachelard
ne disait-il pas « les fait sont faits » —, et de rigueur
intellectuelle.
Le premier fait qui me pousse à écrire ces lignes
est réel, trop réel : je sais de bonne source que quatorze
éditeurs français qui ont lu le manuscrit de Bénesteau
n’ont pas souhaité le publier et qu’après publication
en Belgique, dans la collection dirigée par Marc Richelle chez
l’éditeur Mardaga, personne n’a daigné en France
faire écho à ce livre dans les feuilles littéraires
de la grande presse dont c’est le métier ! Il y a là
l’indice d’un vrai problème qui mérite réflexion.
La psychanalyse, qu’on le déplore ou que l’on
s’en félicite, fait partie de l’imaginaire de notre
époque, ce dont le langage est le meilleur témoin. Qui n’utilise
pas couramment : lapsus, actes manqués, censure, refoulé,
complexe, Œdipe, pulsion, libido, fantasme, psychanalyse ? Ceux qui
sont allés un peu plus loin ont retenu quelques éléments
de théorie, classiques de l’enseignement de la philosophie
en classe terminale. On parle alors de ça, moi, surmoi, des stades
de l’enfance, de castration, de principe de plaisir et de principe
de réalité. Des « musts » académiques
pour faire antithèse aux cours sur la souveraineté du «
je pense » cartésien et sur la morale de Kant. Enfin de quoi
intéresser les lycéennes et les lycéens en leur parlant
de désir, de sexe, de fous et de rêves ! Mais qui dépasse
ce savoir minimal trop souvent présenté comme une vulgate
? Qui s’interroge en profondeur sur les circonstances dans lesquelles
les contenus basiques de la psychanalyse ont été découverts,
imaginés, créés, fantasmés ou démontrés
par Freud et ses disciples ? Que s’est-il vraiment passé
dans les années constitutives de la psychanalyse, à partir
de quelles expériences réelles est-elle née ? On
se limite trop souvent, même chez les gens du milieu, à une
présentation positiviste de la psychanalyse transformée
en un ensemble figé de vérités sur la psyché,
comme s’il s’agissait d’une science naturelle de l’âme.
Le livre de Bénesteau rassemble un ensemble d’informations
toujours de première main fondées sur les meilleures sources,
textes, lettres et commentaires qui ont fait date. De ce simple point
de vue, ce livre devrait être chaleureusement recommandé.
Mais il y a mieux et de quoi intéresser les spécialistes
eux-mêmes : outre la mise en évidence d’un ensemble
de faits, épars et difficiles à rassembler, une considération
du plus haut intérêt accordée à tout ce qui
se trouve savamment occulté et dissimulé, voire purement
et simplement ignoré ou nié, et qui relève de la
désinformation qui gangrène nos démocraties. Le livre
prend alors sa véritable envergure qui se fonde sur le principe
que la psychanalyse doit se soumettre, comme tout autre domaine culturel,
au regard pointu et exigeant de l’historien et que tout a un sens
y compris les errements qui permettent de mieux comprendre la genèse
et la nature du projet freudien. Quelle avancée scientifique peut
atteindre son but, sans passer par des chemins de traverse, rencontrer
des impasses, faire des demi-tours, se fourvoyer et réorienter
ses perspectives ?
Qui souhaite apprécier l’œuvre de Freud
et la psychanalyse a le choix entre différentes méthodes
d’approche dont chacune éclairera l’un des aspects
différents de cette question complexe et difficile à saisir,
si l’on se refuse à la caricaturer. On peut aborder la psychanalyse
du point de vue épistémologique comme Grünbaum, Cioffi
et bien d’autres, auxquels j’ajouterai les auteurs dont la
teneur du propos relève de la philosophie : Wittgenstein, lu par
Bouveresse, Deleuze, Derrida… Mais on peut aussi adopter une démarche
historique comme l’ont fait de nombreux exégètes,
Ellenberger, Sulloway… Bénesteau a fait ce choix, c’est
sur ce terrain qu’il convient d’évaluer son travail.
Point fort chez Bénesteau : la prise en compte de ses prédécesseurs
et des sources freudiennes, et le respect des exigences de la méthode
historique la plus rigoureuse. Aucun document n’est négligeable
pour Bénesteau. Quel historien lui en ferait reproche ? Mais, documents
et faits sont nécessairement sujets à interprétation.
Quel psychanalyste s’en plaindrait ? Et se pose alors une vraie
question : l’histoire de la psychanalyse est-elle en mesure d’intervenir
sur sa valeur théorique, philosophique ou médicale ? Bénesteau
apporte une contribution précieuse sur ce terrain. Il n’est
jamais dogmatique et fournit des arguments pour la critique, y compris
celle de ses éventuels contradicteurs.
J’affirme que, même en matière de psychanalyse,
le droit de penser, de critiquer et de philosopher par soi et pour soi
appartient à tout honnête homme et a fortiori à
qui a des prétentions scientifiques. Qui n’est ni psychanalyste,
ni psychothérapeute, ni psychanalysé, ni médecin
a le droit, à propos de la psychanalyse, que les protestants ont
revendiqué pour la lecture des textes sacrés, le droit d’examen
et la liberté d’interprétation. La France n’a
aucune raison de mépriser ce droit, seul pays où cette pratique,
cette théorie de l’inconscient, cette thérapie, cette
herméneutique, cet art, à vous de choisir, rencontre encore
de nombreux partisans alors que, presque partout ailleurs dans le monde,
elle a pour ainsi dire disparu ou est en voie de disparition.
Or, le moins que l’on puisse dire est que Freud,
sa famille et ses disciples ne nous facilitent pas la tâche. Leur
véritable « embargo sur archives » prend tour à
tour la forme de destructions systématiques, concertées
et organisées de documents, de censure de toutes natures, coupes,
réécriture et instaure un véritable imprimatur pour
barrer l’accès à bon nombre de textes fondamentaux
qui restent la propriété exclusive de quelques intimes du
maître, Anna Freud jouant un rôle emblématique en la
matière. Une telle situation laisse bêtement planer l’idée
qu’il y aurait des choses à cacher et que l’exercice
du double langage a force d’autorité. Inquiétant dans
un domaine qui entend explorer les clartés et les ténèbres
de l’âme !
Un écrivain a le droit de détruire les manuscrits,
brouillons ou documents qu’il ne souhaite pas laisser à la
postérité. Mais cela n’induit pas que les implications
humaines, confraternelles, professionnelles, amicales, familiales et institutionnelles
qui ont présidé à l’invention de la psychanalyse
doivent être soustraites volontairement au regard de l’historien
et réservées à quelques initiés du premier
cercle. La psychanalyse ne dispose d’aucun argument sérieux
pour s’autoriser à dissimuler les faits et les documents
indispensables à l’investigation historique. D’autant
plus que pour comprendre de l’intérieur sa genèse,
en gros ce qui s’est passé dans les quinze dernières
années du xixe siècle, ainsi que son développement,
il importe de disposer librement de tous les éléments, ne
serait-ce que pour relativiser ceux qui s’avèrent conjoncturels
et valoriser ceux qui sont constitutifs. Le lecteur se fera par lui-même
son opinion sur les opérations de désinformation, de propagande
et d’hagiographie propre à l’entreprise freudienne
: un nombre significatif de documents n’est pas à la disposition
des chercheurs. Certains ne pourront être lus qu’en 2113 quand
plus personne n’éprouvera le moindre désir de s’intéresser
à eux, le cadavre de la psychanalyse étant refroidi depuis
longtemps. Quant aux rapports affectifs et psychanalytiques entre les
protagonistes de la geste freudienne, dont les principaux sont analysés
dans le livre de Bénesteau, il faudrait, pour décider que
leurs incidences relèvent de la petite histoire, nourrir un considérable
mépris pour les investissements affectifs présents dans
toute recherche, position pour le moins surprenante de la part de psychanalystes.
Je me dispense de citer la mine de renseignements mise à
la disposition du lecteur, telle cette « histoire grotesque et sérieuse
des lettres à Fliess », le passage par l’hypnose, la
suggestion, la cocaïne ou l’occultisme dont seuls quelques
spécialistes sont en mesure d’apprécier les conséquences.
Puisque je m’interdis de résumer l’ouvrage de Bénesteau
qui révèle bien des surprises, je vais évoquer en
détail une de ses analyses pour mettre l’eau à la
bouche de mon lecteur et lui faire sentir les enjeux du livre au moyen
d’un exemple. Le mieux est d’aller sur un terrain familier.
Nous avons tous entendu l’histoire de quelques patients célèbres
de Freud que l’on nous a présentés comme illustration
à la fois de la théorie freudienne et de sa pertinence,
puisque l’on nous a dit qu’ils avaient tous été
guéris. Une théorie qui explique la psyché et s’avère
une thérapie efficace : que demander de plus ? Vous connaissez
tous ces héros, je ne pense ni à Œdipe, ni à
Barbe Bleue mais à Dora, au Petit Hans, à l’Homme
aux rats, au Président Schreiber et à l’Homme aux
loups, ces belles histoires de guérisons miraculeuses de notre
adolescence.
Intéressons-nous à l’homme aux loups.
Tout ce que j’écris à ce propos procède directement
de Bénesteau qui voudra bien m’excuser si j’oublie
les guillemets et pour accélérer le mouvement les notes
nombreuses et toutes incontestables. Mais au préalable, qu’en
est-il de la vulgate psychanalytique officielle ? Dans un récent
dossier publié par Le Nouvel Observateur, intitulé
« La psychanalyse en procès », Alain de Mijolla, «
psychiatre, membre de la société psychanalytique de Paris
et président-fondateur de l’Association internationale d’Histoire
de la Psychanalyse », après un article historique et philosophiquement
intéressant sur la question « Freud est-il l’inventeur
de l’inconscient ? », écrit tout au long du dossier
des encadrés pédagogiques pour rafraîchir la mémoire
des lecteurs sur « les grands textes de Freud ». À
propos de « Extraits de l’histoire d’une névrose
infantile (l’homme aux loups) » (1918) sa note commence par
cette phrase : « Freud présente ici le récit du succès
thérapeutique obtenu par la psychanalyse chez un patient d’origine
russe, âgé de 23 ans, jugé jusqu’alors incurable.
» Voici donc une vérité de fait, en la circonstance
: « le récit d’un succès thérapeutique
».
Lisons maintenant Bénesteau sur la question. Comment
raconte-il l’histoire de l’Homme aux loups, der Wolfsmann
? J’ai choisi cet homme parce qu’il mérite d’inscrire
son nom, Serguèï Constantinovitch Pankejeff, dans le livre
des records : « Il fut suivi pendant 70 ans, par dix psychanalystes
qui se sont relayés jusqu’à sa mort en 1979 à
l’âge canonique de 92 ans. » C’était un
« aristocrate russe très fortuné souffrant de troubles
dépressifs compliqués ». Il consulta donc, dès
1905, des sommités psychiatriques à Berlin, Saint Pétersbourg,
Munich et à nouveau Berlin. « Après avoir vainement
tenté de l’analyser en 1909, Leonid Drosnès, médecin
d’Odessa, convoya l’illustre et malheureux patient, 19 Berggasse,
en février 1910 », chez Freud. Le fondateur de la psychanalyse,
par déontologie personnelle, j’ose l’espérer,
mais aussi pour valoriser sa nouvelle thérapie, se devait d’accorder
une attention particulière à la guérison d’un
patient aussi puissant et illustre.
Bénesteau : « La première analyse se déroula
de février 1910 à juillet 1914, six jours par semaine, pendant
quatre ans et demi, soit durant plus de 700 heures. Quelques jours après
l’attentat de Sarajevo, Freud le déclara guéri. Mais
deux rechutes successives nécessiteront une autre “tranche”
pendant l’hiver 1919-1920, afin de “liquider un morceau de
transfert”. » Pour reprendre l’homme aux loups sur le
divan, Freud, qui manquait de place, mit brutalement fin à l’analyse
d’Hélène Deutsch, la renvoya, et celle-ci présenta
alors une dépression pour la première fois de sa vie.
Freud put heureusement guérir à nouveau son
malade. Mais quelque temps plus tard l’état psychologique
de Pankejeff se retrouva pire qu’au départ. Le Professeur
confia alors son patient difficile à Ruth Mack-Brunswick, plus
jeune, plus perturbée que lui et encore en analyse à ce
moment avec Freud. Mack-Brunswick, après avoir constaté
que l’homme aux loups avait été deux fois guéri
de sa névrose, considéra qu’« il était
devenu psychotique et paranoïaque, ce que Freud aurait ignoré
! La troisième analyse intensive va l’en guérir en
plusieurs mois, de 1926 à 1927. Comme le dira Pankejeff : “vous
le voyez, Mme Mack a fait un diagnostic erroné, et par ce diagnostic
erroné elle m’a guéri.” » Mais les rechutes
ne se firent pas attendre et Ruth Mack-Brunswick dut réintervenir
jusqu’en 1938. « Après la seconde guerre mondiale,
plusieurs analystes vont encore se succéder sans relâche.
L’un d’entre eux, Kust Eissler, psychanalysa der Wolfsmann
pendant plusieurs semaines, quotidiennement, chaque été
de 1956 jusqu’à la mort du malade en 1979, et enregistra
consciencieusement son témoignage. Car Eissler, dira Pankejeff,
“pense qu’il faut suivre le patient jusqu’à son
dernier soupir… Quand on en attrape un comme moi… Il faut
l’examiner jusqu’au bout.” Et d’ajouter : “avec
lui je ne progresse pas… à son avis, je ne me conforme pas
à ce que Freud a dit.” Il trouvera cependant Kurt Eissler
“assez intelligent”, mais, en y réfléchissant
bien, il ajoutera que, finalement, “non, c’est un psychanalyste
orthodoxe, et là l’intelligence ne sert à rien, ceux-là
sont obtus.” » Quel joli cas que l’on aimerait approfondir.
Mais commence alors la course d’obstacles.
Sur ce qui s’est passé réellement, on
a bien tenté de dissimuler l’information, comme d’habitude,
et par différents procédés.
De tous les cas cliniques de Freud, der Wolfsmann est de loin
le plus étudié dans le monde et celui sur lequel on a le
plus publié. Mais les éléments qu’il reste
à éditer dépassent très nettement ce qui a
paru sur ce malade. Il manque : le deuxième rapport de Ruth Mack-Brunswick
(le premier a été édité en 1929 puis par Gardiner
en 1971), un examen psychologique réalisé en deux jours
par Frederick Weil en août 1955, les 180 bandes magnétiques
de ses entretiens étendus sur quinze années avec son analyste
Kurt Eissler, sa correspondance avec Sigmund Freud, Muriel Gardiner, Eissler,
Marie Bonaparte, Ernst Kris, Richard Sterba, et peut-être Ernest
Jones. Sans doute les trouvera-t-on dans les trente containers scellés
— interdits de consultation dans la section réservée
aux manuscrits de la bibliothèque du Congrès à Washington.
De son côté, la psychanalyste Muriel Gardiner
publia en 1971 un récit partiel de Mack-Brunswick, les mémoires
de Wolfsmann, dont elle censura plusieurs des parties essentielles. Car
l’homme aux loups devait apparaître, dans un recueil définitif
des vérités absolues, comme un vieillard heureux sauvé
par la psychanalyse. Mais pour garder un patient aussi emblématique
et surtout s’assurer de son silence, il fut décidé
à partir de 1960 d’octroyer à l’homme aux loups
ruiné par la révolution bolchevique une pension de 1 000
dollars par mois sur les fonds des Archives Freud en échange d’une
interdiction de parler en public sans l’accord des analystes officiels
qui le dissuadèrent d’émigrer aux États-Unis
! Le brillant homme aux loups, littéralement captif, analysant
à qui l’on interdisait la parole et que l’on analysait
gratuitement, a faussé compagnie à ses cerbères et,
à 87 ans, s’est confié, après six mois de laborieuses
négociations, à une journaliste autrichienne, Karin Obholzer.
D’où il ressort que l’homme aux loups n’a jamais
été guéri, lui qui déclare sans la moindre
ambiguïté : « toute l’affaire me fait l’effet
d’une catastrophe. Je me trouve dans le même état qu’avant
d’entrer en traitement chez Freud. [...] C’est ainsi qu’au
lieu de me faire du bien, les psychanalystes m’ont fait du mal.
»
Ne nous amusons pas trop longtemps sur cette affaire de loups
qui en fait étaient des chiens, comme le vautour de Léonard,
un milan, liberté d’interprétation dont Meyer Schapiro
et Daniel Arasse ont montré les conséquences esthétiques
désastreuses. Qu’il est facile de psychanalyser les morts
avec pour seuls documents réels les fantasmes de l’analyste
! Mais n’oublions pas que ces loups étaient blancs, comme
les sous-vêtements des parents de l’enfant qui les a dessinés.
Loups à queue phallique, et allons-y pour l’angoisse de castration
et une scène primitive traumatisante irréelle : scène
où bébé vit papa et maman au travail dans un «
coïtus a tergo more ferarum, une copulation sauvage en position
de quadrupèdes comme des loups trois fois de suite dans la
demi-heure ». Tentez de visualiser la scène, nous parlons
d’analyse, d’interprétation et de thérapie :
aussi impossible que de se représenter certaines constructions
imaginaires sadiennes ! De plus, excusez du peu, trois assauts en une
demi-heure dans une pareille position : même Catherine Millet avec
un orang-outan aurait lâché prise ! Pauvre Homme aux loups
! Et pauvres Dora, Petit Hans, Homme aux rats, et Président Schreiber,
comme tous les autres, tous plus mal après psychanalyse qu’avant.
Quant à Marie Bonaparte, lisez vous-même, c’est croustillant
! Vraiment la thérapie freudienne s’avère une imposture
médicale : jamais personne n’a obtenu de guérison,
ni d’amélioration tangible et incontestable avec ce type
de cure. On ne sait si l’on a envie de rire ou de pleurer. Contentons-nous
avec bonne humeur de dire que c’est drôle comme ce qu’entre
autres Bénesteau écrit sur Bruno Bettelheim. Sa Psychanalyse
des contes de fées, un plagiat éhonté d’un
livre de Julius Heuscher, son brillant curriculum vitae, un tissus
de fabulations et ses prétendus succès thérapeutiques
auprès des enfants une immense désinformation !
Ignoré par la presse littéraire française,
sinon friande de tout ce qui touche à la psychanalyse, le livre
de Bénesteau a fait l’objet d’un article de Béatrice
Vuaille dans Le Quotidien du médecin du 13 mai 2003 :
« Jacques Bénesteau a accompli un travail de titan en conduisant
une enquête historique, seul moyen capable de démonter les
mécanismes de la désinformation qui a prévalu et
prévaut toujours, selon lui, pour véhiculer la légende
de l’inventeur de l’inconscient. » Le magazine La
Recherche fit de l’ouvrage son livre du mois en décembre
2002 et l’honora d’un article de Mathias Pessiglione. La revue
Synapse publia pour sa part en 2003 un article du psychiatre
Christophe André qui s’offre le plaisir de citer Cioran :
« La psychanalyse est utile : elle prouve qu’on peut avancer
n’importe quoi, et qu’il y aura toujours assez de gens pour
avaler cela. Une usine à divagations. Jamais on n’a vu une
telle facilité d’hypothèse… » Et pour
la France, c’est tout, alors qu’en dehors de l’hexagone,
cet ostracisme n’existe pas : on y lit, apprécie et critique
Bénesteau. Cas bizarre d’exception française !
Ce n’est pas faire preuve d’un pro-américanisme
abusif que de remarquer qu’aux États-Unis et dans les milieux
scientifiques les plus respectables, Bénesteau reçoit l’accueil
qu’il mérite. J’illustre ce propos en rappelant que
le professeur Robert Wilcocks de l’Université d’Alberta
a prononcé une conférence intitulée « L’escroquerie
du siècle » à l’Alliance Française d’Edmonton,
le 13 février 2003, pour faire partager son enthousiasme pour le
livre de Bénesteau : « Dans son dernier chapitre, il [Bénesteau]
cite l’admirable conclusion de Frederick Crews : “[ainsi]
pas à pas, nous apprenons que Freud a été le personnage
le plus surévalué de toute l’histoire des sciences
et de la médecine — celui qui a causé d’immenses
dégâts par la propagation de fausses étiologies, de
diagnostics erronés et de méthodes d’étude
stériles.” Bénesteau, en clinicien honnête,
ne peut accepter ce qui se passe en France de nos jours comme élément
essentiel de l’enseignement psychiatrique dans les écoles
de médecine. Il voit la nullité intellectuelle et médicale
de ce qui est enseigné et, pis encore, il voit la désinformation
— tant lacanienne que freudienne — à l’œuvre
dans les cours où ce qui est enseigné dans les Facultés
est, effectivement, une façon de NE PAS PENSER. »
Et, miracle : le livre de Bénesteau reçoit le
premier prix de la Société française d’histoire
de la médecine (SFHM) à l’unanimité en mars
2003. La grande presse n’a pas profité de cette distinction
pour réparer son silence qui devient de plus en plus assourdissant
et suspect.
Élisabeth Roudinesco, jouant son rôle d’historienne
de la psychanalyse, a tenu à cette occasion à se faire entendre,
ce dont on ne peut que la féliciter. Elle a en effet adressé
une lettre au docteur Alain Ségal, président de la SFHM,
reproduite dans le Journal de Nervure de septembre 2003. Après
avoir décliné ses titres : « directeur de recherches
au département d’histoire de l’Université de
Paris VII, vice-présidente de la Société internationale
d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP) et membre
de la Société française d’histoire de la médecine
(SFHM) », société qui vient de décerner le
prix, elle attaque. Elle a raison, le tout est de savoir comment.
« Cher ami,
Je viens d’apprendre avec stupéfaction que notre
société a attribué son prix annuel, à l’unanimité
des membres du jury, à un ouvrage de Jacques Bénesteau :
Mensonges freudiens. »
Dans cette lettre, notre honorable dame voit en la personne
de Thierry Meyssan, auteur de L’effroyable imposture (Carnot,
2002), quelqu’un qui « s’est illustré récemment
par la publication d’un best-seller qui nie l’existence des
attaques terroristes sur le Pentagone en les assimilant à une rumeur
née d’un complot américain », ce qui est parfaitement
exact. Et d’affirmer comme s’il s’agissait d’une
conséquence logique que cet épouvantable auteur est «
un héritier » de Bénesteau ! Là, Madame, vous
perdez votre sang-froid et vous livrez à un type d’amalgame
insensé qui ruine vos propos toujours étrangers à
une analyse des faits historiques ou à une argumentation minimale.
Soyons bon prince et considérons qu’il ne s’agissait
que d’un mouvement de colère acceptable dans une lettre à
un ami. Mais force est de constater qu’il n’en est rien lorsque
vous revenez à la charge dans la revue Les Temps Modernes,
n° 657, avril-mai-juin 2004 avec un article consacré à
Bénesteau dont le titre, « Le Club de l’Horloge et
la psychanalyse : chronique d’un antisémitisme masqué
», me semble, pour parler direct, hallucinant, haineux et rigoureusement
faux. Les bras m’en tombent. Mais que vous arrive-t-il Madame ?
A-t-on le droit de critiquer Freud et la psychanalyse sans se voir immédiatement
marqué du sceau de l’infamie sans le moindre argument ? Vous
maniez à tout va les amalgames, à mes yeux les plus délirants,
pour salir Bénesteau que vous n’avez probablement pas les
moyens intellectuels de critiquer à la loyale. Rien ne vous arrête
: Bénesteau et le pauvre Garaudy, même combat, amalgame infâme
; vous allez jusqu’à écrire : « la psychanalyse
n’a inventé ni goulag ni génocide ». Dont acte,
mais Bénesteau non plus. Je mets au défi tout lecteur honnête
de trouver dans son livre le moindre fondement aux amalgames injurieux
que vous faites à son propos. Que Bénesteau vous reste sur
l’estomac et provoque en vous des accès de fureur, c’est
compréhensible et naturel. Mais que votre réaction se situe
à un niveau qui déshonore votre travail d’historienne
pour lequel je vous devais un peu de respect, me semble largement dépasser
l’entendement. Permettez-moi, Madame, de me livrer à une
simple explication de texte pour que mon lecteur apprécie vos méthodes
et le type de logique que vous pratiquez. Vous écrivez : «
l’auteur des Mensonges affirme qu’il n’existait
aucun antisémitisme à Vienne “entre la fin du xixe
et l’Anschluss” (en note Jacques Bénesteau, op.
cit., p. 190) puisque (je cite), plus de la moitié des médecins
et des avocats étaient juifs et que la plupart des banques et la
quasi-totalité de la presse étaient contrôlées
par des Juifs. » Pour ma part, je comprends que, selon vous, Bénesteau
affirme qu’entre 1880 et 1938, il n’y a pas d’antisémitisme
à Vienne. Devant l’énormité d’une si
ignoble affirmation, je ne peux que vous approuver. Mais si rien dans
le livre, absolument rien, n’autorisait de telles allégations,
permettez-moi alors de rêver et de délirer devant vous qui
êtes détentrice de la science de l’interprétation
: je vois un tribunal et un juge parlant de diffamation grave et juridiquement
constituée ! J’avance donc quelques courtes remarques. Les
seuls mots que vous attribuez entre guillemets à Bénesteau
« entre la fin du xixe et l’Anschluss » ne se trouvent
pas page 190, ni ailleurs. Quant aux propos, « il n’existe
pas d’antisémitisme à Vienne », ils sont de
vous, résumant frauduleusement à mes yeux Bénesteau
qui n’a jamais dit cela mais exactement le contraire quand il évoque
« les conditions adverses bien troublées » (pp. 190-191).
Quant à votre « puisque », il est à vous et
fait comme si Bénesteau légitimait les horreurs que vous
lui attribuez par la citation qui suit, historiquement exacte (Rosen,
Forrester, Hirchmüller), qui est bien de Bénesteau, mais dans
un tout autre contexte et pour dire autre chose. Vous le savez d’ailleurs
aussi bien que moi et vous vous livrez-là à un très
affreux montage qui, je l’espère, un jour sera publiquement
démonté. Je vous félicite néanmoins d’avoir
eu le courage d’utiliser les moyens qui sont, et Bénesteau
nous a amplement informé sur leur nature, propres au rôle
que vous jouez à mes yeux aujourd’hui à merveille,
celui d’historique douairière de la psychanalyse !
Une fois refermé, ce livre fait partie
de ceux qui continuent de travailler dans la tête du lecteur. Il
ravive le paradoxe de la psychanalyse : comme thérapie, elle n’a
jamais produit la moindre preuve de son efficacité, comme théorie
psychique et anthropologique elle brille par son inconsistance. Et pourtant
elle est au cœur de l’histoire artistique, philosophique et
humaine du siècle qui vient de s’éteindre. Elle a
même pour le meilleur et pour le pire contribué à
des transformations décisives dans nos rapports humains et notre
vision du monde. L’ouvrage de Bénesteau loin d’être
un réquisitoire inquisitorial permet à chacun, grâce
à son côté décapant, de faire vibrer autrement
l’espace, la bulle, en gros l’hypothèse, de l’inconscient.
Ce livre est en train de devenir une référence qui démontre
l’invalidité de la thérapie à prétention
psychanalytique, qui informe des mœurs repoussantes propres au monde
freudien, qui montre que la machine conceptuelle freudienne n’est
qu’un moulin à fantasmes et que sa valeur de vérité
scientifique relève de l’illusion. Bouveresse, rapportant
que Wittgenstein ressentait chez Freud un désir d’«
épater le bourgeois », approfondit ce propos en écrivant,
s’appuyant sur Sulloway, comme Bénesteau : « ...ce
qui est certainement caractéristique de la démarche de Freud
est la façon dont il a réussi à créer et à
entretenir le mythe du scientifique héroïque qui réussit
à imposer des découvertes révolutionnaires en triomphant
de formidables préjugés… » comme si «
s’opposer à un préjugé comportait déjà
une forte présomption de vérité ». Le Freud
que l’on nous présente ici, sa psychanalyse et ses disciples
ressortent discrédités. Laissons donc tomber le Freud médecin,
il est dangereux, le Freud psychologue, il fantasme, et le Freud homme
de science, il bricole, sans le moindre résultat.
Cette lecture achevée, je m’interroge, l’esprit
songeur. Qu’un homme comme ici Freud perde à ce point les
qualités qui ont fait sa réputation sans pour autant me
donner envie de nier son génie me fait éprouver un sentiment
bizarre. Que tant de grands esprits en dehors de toute préoccupation
thérapeutique et pendant un siècle aient valorisé
et mis à profit les textes de Freud ne peut laisser indifférent.
Y aurait il, par-delà la doctrine freudienne qui n’a finalement
réuni qu’un cercle de dévots et d’intrigants
autour d’une mystification médicale et philosophique, un
merveilleux freudien ? Un quelque chose qui fait que dans notre culture,
inconscient, sexualité et enfance s’entendent sur une autre
longueur d’onde ? La conscience, horizon indépassable de
l’homme, plus jamais comme avant… Nous nous sentons moins
« maître de nous-mêmes comme de l’univers »
et éprouvons les limites de notre res cogitans. Il s’agit
d’une question de climat culturel, d’orientation de la pensée
même si les solutions freudiennes se sont toutes écroulées.
Un peu comme si une intention de recherche, une posture de pensée,
une visée théorique gardait un intérêt malgré
le caractère erroné et faux des conséquences qui
en ont été tirées à travers des élucubrations
fantasmatiques.
Et si Freud était un grand aventurier capable d’inventer
les fables les plus loufoques, de fasciner et d’ensorceler ses lecteurs…
Wittgenstein n’écrivait-il pas : « Moi aussi, j’ai
été très impressionné lorsque j’ai lu
Freud pour la première fois. Il est extraordinaire. — Bien
sûr, il est plein d’idées qui ne sont pas nettes, et
son charme et le charme de son sujet sont tellement grands que vous pouvez
aisément être mystifié. » ? Freud mystificateur,
faux savant, soit. Mais ne peut-on pas sentir dans ce charme et ce pouvoir
de séduction passionnelle une source possible d’inspiration
créatrice et « poétique » dans le sens grec
du terme. Freud, une fois déshabillé de tout ce que ses
disciples conservent à la manière d’un patrimoine,
ne pourrait-il pas jouer les « embrayeurs » de pensée
pour reprendre ce mot à Lyotard ? Si ces béni-oui-oui de
psychanalystes sont assurément les derniers prêtres démasqués
par Deleuze, la charge et l’énergie fictionnelle de la divagation
freudienne présentent parfois de vives potentialités, comparables
à celles d’une drogue excitante et dynamique, à consommer
dans les limites de la raison et sans contrôle médical !
Un bout de délire freudien peut aider un philosophe à accoucher
sa propre pensée, quitte à dire plus tard que la doctrine
freudienne ne correspond à rien. C’est ce qui est arrivé
à Derrida au moment où il établissait les fondements
de sa démarche philosophique. Dans le texte « Freud et la
scène de l’écriture », Derrida, loin de se livrer
à une psychanalyse de la philosophie, travaille, à partir
de métaphores freudiennes les notions de « frayage »
et de « différance » en commentant librement certains
textes freudiens au demeurant des plus farfelus. Derrida : « Annonçant
certaine feuille intercalaire du bloc magique, Freud, gêné
par son jargon, dit à Fliess (lettre 39) qu’il intercale,
qu’il “fait glisser” (schieben) les neurones
de la perception (ôméga) entre les neurones phi et psi ».
Et Derrida de poursuivre sa réflexion déridienne stimulée
par un petit délire freudien. Merveilleux. Ce qui n’empêchera
pas le même Derrida, trente-quatre ans après, dans Derrida-Roudinesco,
De quoi demain, dialogue, de dire à Roudinesco : «
Mais je me demande si cet appareil conceptuel survivra longtemps. Je me
trompe peut-être, mais le çà, le moi, le surmoi, le
moi idéal, l’idéal du moi, le processus secondaire
et le processus primaire du refoulement, etc. — en un mot les grandes
machines freudiennes (y compris le concept et le mot d’inconscient)
! — ne sont à mes yeux que des armes provisoires, voire des
outils rhétoriques bricolés contre une philosophie de la
conscience, de l’intentionnalité transparente et pleinement
responsable. Je ne crois guère à leur avenir. »
Je sens un volcan énergétique de rêves,
de délires, de fantasmes et de pensées dans les mots freudiens,
capable d’entraîner artistes et philosophes ailleurs. Je sens
aussi un maître en matière de communication, de diffusion,
de manipulations et d’explosions imaginaires. Ça sera pas
mal quand Freud, enfin débarrassé de la psychanalyse et
des psychanalystes, servira de machine à rêves, à
illusions, à images et à idées folles à la
disposition des enfants, des poètes, des artistes, des savants
et des créateurs. Lui au moins il sait fabriquer des histoires
qui font trembler les petites filles et les petits garçons. Un
tel magicien n’a probablement pas encore joué tous ses tours.
Mais de grâce, ne l’enfermez plus dans des chapelles et des
écoles, libérez-le enfin. Le Freud de demain n’aura
peut-être plus envie de jouer au docteur ni à méga-papa,
il oubliera Œdipe et la castration, il saura peut-être mieux
regarder les femmes ! Ses textes comme une mythologie, celle de notre
xxe siècle, seront peut-être à même de servir
de prétextes à des actes de liberté créatrice
dont il n’avait certainement pas conscience. Dans tout cela on sent
de fortes décharges d’imaginaire. Cette œuvre n’est
pas close mais ouverte vers un avenir imprévisible. Elle relève
du rêve et de la littérature ! Plus on critiquera le Freud
de la psychanalyse et ses prétentions scientifiques plus on découvrira
le Freud des poètes ! Laissons l’imaginaire freudien travailler
nos imaginaires ! Bénesteau nous rend un grand service sur ce chemin,
qui n’est probablement pas sa tasse de thé. Pensez de son
livre ce que bon vous semblera, mais, de grâce, trouvez mieux que
la conspiration du silence et la défense des intérêts
corporatistes.
En ces temps de misères et de bondieuseries planétaires,
psychanalytiques ou autre, méditons encore la première page
de la préface du Tractatus theologico-politicus de Spinoza
: « Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires
suivant un dessein arrêté ou encore si la fortune leur était
toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition.
Mais souvent réduits à une extrémité telle
qu’ils ne savent plus que résoudre, et condamnés,
par leur désir sans mesure des biens incertains de fortune, à
flotter presque sans répit entre l’espérance et la
crainte, ils ont très naturellement l’âme encline à
la plus extrême crédulité ; [...] De la sorte, ils
forgent d’innombrables fictions et, quand ils interprètent
la Nature, y découvrent partout le miracle comme si elle délirait
avec eux. [...] Voilà à quel point de déraison la
crainte porte les hommes. »
François AUBRAL
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Entretien avec Jacques Bénesteau
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