Alessandro Bertocchi
L’art et le régime éthique

J. Rancière, Malaise dans l’esthétique, éd. Galilée, 2004.

La pensée se rapporte à son matériau. Elle le constitue et elle se constitue ainsi dans un équilibre fragile. Pour cela l’esthétique n’est pas une discipline et sa pensée n’a pas d’objet. En même temps c’est cette pensée qui permet de dire qu’il y a de l’art. L’esthétique est un régime d’identification de l’art. Avec le risque permanent de mésentente, ce statut provoque le malaise, interne et externe, qui est le propre de l’esthétique. Dès sa naissance, même les esthéticiens l’ont considérée comme incapable d’accomplir sa tâche (p. 21). Ce rapport difficile avec soi-même ne peut que se répercuter dans le rapport avec les disciplines qui entourent l’art. Toute une série d’accusations est ainsi possible. L’esthétique, par exemple, empêcherait l’accès direct à l’œuvre. Elle mettrait l’art au service d’intérêts qui lui sont étrangers, politiques et philosophiques en premier lieu. Ainsi, elle cacherait les connotations sociales de l’art.
Le malaise s’accentue au fur et à mesure que l’esthétique se rapproche du politique, le pôle qui implique le plus d’effets pour la pensée. Comment saisir ces rapports d’une façon radicale ou sans laisser rien d’impensé ? L’esthétique, comme régime d’identification, est la thèse majeure du livre de Jacques Rancière. Mettre au jour la logique qu’elle soutient est la tâche du livre. Dans cette perspective, l’esthétique est présentée comme une métapolitique, qui s’oppose au modernisme et au « tournant éthique » contemporain.
Pourquoi l’esthétique serait-elle une métapolitique ? Le « régime éthique des images » et le « régime représentatif des arts » précèdent la fracture qui marque la modernité. Sous ces régimes, la statue d’une déesse n’est qu’une image de la déesse ou une représentation de la divinité mise en œuvre selon un certain canon. Avec le régime esthétique, le troisième terme de la triade qui soutient le régime précédant des beaux-arts est effacé : entre poïesis et aïsthesis il n’y a plus de mimesis. Aucune médiation entre le transcendant et l’immanent ou entre savoir et ignorance n’étant plus requise, dans l’art le sensible peut être identifié au spirituel. L’art libéré de la contrainte de la mimesis devient « le libre jeu des facultés », dont parle Schiller, qui préannonce un autre rapport de l’homme à l’homme ou un autre type de communauté. Tout rapport de domination est maintenant suspendu par l’identification esthétique, suspension qui explique l’indifférence olympienne de la statue de la déesse. L’art est directement politique, puisqu’il démontre que le sensible peut être autonome. L’art est forme et en même temps matière sensible, sans qu’il y ait un rapport de hiérarchie. L’art est un nouveau « partage du sensible ». Ce partage s’oppose au geste platonicien qui ignore l’art et laisse les artisans en dehors de l’assemblée. Pour pouvoir penser une communauté éthique, sans partage du sensible, il ne doit y avoir ni art ni politique. Cela n’empêche pas l’existence des arts et d’un régime politique. Il faut alors distinguer entre l’art, le libre jeu des facultés, et la politique qui dicte à l’art ses exigences. L’art n’a pas besoin de politique pour être politique. Plutôt que des révolutions des formes d’État, pour l’esthétique il faut parler d’une révolution des formes d’existence, qui, éventuellement, rend possible la révolution politique. C’est pour ne pas confondre les deux niveaux, que le terme « métapolitique » est employé.
Le modernisme s’oppose à l’idée d’un art porteur de révolution, existentielle ou politique, en son sein. Le régime esthétique a bien libéré l’art de la mimesis, mais cela ne signifie pas que tout peut être identifié comme art. Le modernisme affirme que la libération de la mimesis a provoqué la découverte du « propre » de chaque art et de son langage (p. 93). Le modernisme donne donc à l’art une identité, qui exclut un non-art et la simple identification de l’esthétique. L’inesthétique d’Alain Badiou et le sublime de Jean-François Lyotard développent ces thèses. Plus que la critique de telles positions — très intéressante et incisive pourtant —, il faut ici souligner le parallélisme entre la première et la deuxième forme de modernisme. Dans les deux cas le modernisme révèle la même intention. L’émancipation promise par la métapolitique devient le passage de l’idée que l’art enregistre ou le témoignage de l’altérité qui crée le choc, éthique en dernière instance, propre à l’art. Dans les deux cas l’éthique est prioritaire. L’art doit éduquer à la vérité par l’exposition à l’idée ou à vivre comme si on était perpétuellement en faute envers l’autre. Le modernisme ne réagit pas à la métapolitique pour parvenir à une pensée plus forte de l’art. Le modernisme participe à ce que Rancière appelle le « tournant éthique » (p. 150) de la pensée moderne, pour pouvoir échapper au malaise de l’esthétique.
Ce tournant implique « la constitution d’une sphère » où la distinction entre lois et faits est annulée et où règne le droit absolu de l’autre, l’autre face de la justice infinie immanente. C’est le consensus, « mode de structuration symbolique de la communauté » (p. 152), qui constitue une communauté éthique par la suppression de la possibilité d’un partage du sensible et donc de la politique, de l’esthétique et de sa métapolitique. Le caractère métapolitique de l’esthétique est le point qui concentre les critiques et qui semble justifier la revendication du propre de l’art. Or, c’est l’éthique qui doit empêcher l’art de retomber sous un régime esthétique. Mais l’art sous régime éthique devient le « point d’honneur donné aux nouvelles formes de domination » (p. 171). Pour éviter toute métapolitique, le modernisme et les critiques de l’esthétique sont tombés dans la politique sans distinction de niveaux.
Le malaise alors est-il seulement esthétique ? Qu’est-ce qui peut être opposé au régime éthique ? La richesse du livre de Rancière ne se résume pas à sa thèse fondamentale sur l’esthétique, ni à la reconstitution des logiques qui nient ce régime ou qui essayent d’en sauvegarder l’idée pour échapper à la dérive éthique. Les analyses d’œuvres ou des formes d’art, plus ou moins importantes, et certaines thèses qui auraient mérité au moins d’être mentionnées, n’ont pas été prises en compte. Il fallait mettre en évidence la question principale que les analyses de Rancière suscitent : que peuvent l’esthétique et sa metapolitique contre le régime esthétique ? Ne faudrait-il pas parler de métaesthétique, pour penser une esthétique qui répond aux problèmes posés par l’éthique ? C’est le livre même qui donne la réponse et cette réponse le résume : il ne faut pas demander à l’esthétique ce qu’elle ne peut pas dire sans risquer de devenir autre chose que ce qu’elle est. Un régime d’identification est fragile et on ne sait pas où il peut basculer. Cela n’empêche pas qu’une pensée d’un régime d’identification puisse être un défi pour la pensée.

Alessandro BERTOCCHI

<
Sommaire
Accueil