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Laurent Bonzon
Attention, fantômes !
A. Volodine, Bardo or not Bardo, Éditions du Seuil,
238 p., 18 €
Antoine Volodine, on le sait, est un maître de l’errance.
Ses personnages, voix de l’auteur et doubles d’eux-mêmes,
rebondissent de livre en livre, se répètent, se métamorphosent,
ressuscitent parfois, expérimentent les mondes intermédiaires
du rêve et de l’imagination, en éprouvent tout à
la fois les contraintes et les folles possibilités. L’ivresse
de la découverte, toujours, guide leurs aventures, destinées
désopilantes ou tragiquement comiques. L’auteur s’en
amuse, le lecteur aussi. À condition de se laisser prendre dans
la tourmente, de quitter tout repère convenu, d’oublier toute
forme de logique qui ne soit pas littéraire.
Du rififi dans le Bardo !, c’est ainsi qu’on pourrait résumer
l’action du dernier « roman » de Volodine, tissu de
mensonges, d’hallucinations et de fausses pistes vaguement policières
entretenus passionnément par ses narrateurs, habiles à se
dissimuler, surtout les uns derrière les autres. Quarante-neuf
jours de Bardo, entre la vie et la mort, entre les souvenirs et les visions,
quarante-neuf jours d’errance avant la réincarnation ou la
rencontre avec Bouddha.
Tout commence dans la basse-cour d’un vaste monastère lamaïque
: « Les poules caquetaient tranquillement derrière le grillage,
à leur habitude, lorsque le premier coup de feu retentit. »
Ancien révolutionnaire, un homme nommé Kominform —
mais aussi Abram Schlumm avant sa période de clandestinité
— est blessé gravement et s’apprête à
mourir. Mais chez Volodine, rien de moins paisible que la mort, rien de
moins sûr que le chemin qui y mène. Drumbog, vieux moine
bouddhiste qui, période capitaliste oblige, « ne croit à
rien, sinon à l’égalité absolue du malheur
entre les hommes », voudrait préparer le futur mort à
sa rencontre avec la Claire Lumière en lui lisant le Bardo
Thödol, un guide qu’on lit « près du défunt
pour l’aider à traverser le monde de la mort, s’il
s’obstine à marcher bêtement dans le Bardo jusqu’à
sa réincarnation, ou pour l’aider à se libérer
et à devenir Bouddha, quand il a l’esprit assez pur pour
ça. » Oui mais voilà, suite à une erreur de
choix, les livres qu’on murmure à l’oreille du condamné
sont L’Art d’accommoder les animaux morts, un manuel
de cuisine et Cadavres exquis, une anthologie de phrases surréalistes.
On imagine aisément combien les aventures de Kominform dans le
Bardo en seront altérées.
D’autant que le Bardo n’est pas l’espace vide et tranquille
que l’on croit. Dans ce monde d’avant la vie et d’après
la mort, d’autres personnages se croisent, à la recherche
d’eux-mêmes, d’un avenir ou d’un passé,
d’autres histoires se disent et se racontent. Un monde flottant,
à l’image de l’aventure échevelée au
travers de laquelle Antoine Volodine, guide fantasque et bien peu digne
de confiance, nous conduit avec maestria. Virtuose du vertige, grand maître
de la mise en abîme de l’abîme, Volodine aide Kominform
et, avec lui, le lecteur, à se libérer de la douloureuse
chaîne des causes et des conséquences qui réduisent
les surprises de la vie autant que celles de la lecture.
« Le Bardo de la Méduse », « Puffky »,
« Dadokian », autant de chapitres que de vies — ou plutôt
de morts — suspendues au bon vouloir du mage Volodine, qui brouille
toutes les pistes, sème des pièges, dissimule des chausses-trappes,
s’amuse de tous ces mondes qui s’entrecroisent, s’interrogent
et se répondent d’une vallée de larmes à l’autre.
Un vaste cirque littéraire où l’on meurt parfois de
rire.
Laurent BONZON
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