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Carte blanche à
Georges Banu
Le théâtre a ses protocoles qui méritent d’être
regardés de près : de cette dimension cachée des
lueurs de sens surgissent. Comment les acteurs finissent un spectacle,
comment accueillent-ils les réactions du public ? Il y a là
quelque chose de secret qui se joue !
Les saluts ou l’entre-deux
« À tous bonne nuit de tout cœur.
Si nous sommes amis, applaudissez très fort »
W. Shakespeare, Le songe d’une nuit d’été
Cet appel aux applaudissements avec lequel s’achève bon
nombre de comédies, surtout shakespeariennes, implique, dès
l’époque, la pratique des saluts. « Entre-deux »
où la représentation qui touche à son terme et l’intervention
du public font du bord-à-bord, et ainsi communiquent. Dans son
livre, Daniel Sibony fonde l’approche de « l’entre-deux
» sur la non-séparation intégrale et la persistance
d’un lien. L’instant bien précis des « saluts
» confirme la définition. Quand on les aime, ce que l’on
aime c’est justement cette indistinction, cette persistance du personnage
qui surplombe comme une ombre l’acteur et en même temps le
début d’un affranchissement. Au fur et à mesure des
rappels, l’acteur revient à soi sans pouvoir se dégager
de l’empreinte matérielle du rôle : costumes, maquillage,
perruques. Les saluts libèrent, sans restituer au comédien
une entière autonomie. Il ne sera lui que plus tard, dans
la loge. Et encore !
Refuser les saluts
En Orient, « l’acteur ne revient pas » et, solidaire
du personnage, emprunte le chemin sans retour des coulisses. Ils quittent
tous deux la scène et personne ne sera le témoin de leur
désunion. Sous l’influence asiatique autant qu’au nom
de la mise en cause du théâtre comme acte fictif, les avant-gardes
des années 60 écartèrent le rituel des saluts pour
que les comédiens, comme au Japon, ne reviennent plus. Le but consiste
alors à ne pas dissocier le théâtre de la vie, à
les percevoir, certes, comme distincts, mais en continuité : l’événement
scénique ne se laisse pas dénoncer par le retour des acteurs.
Comme Grotowski, Barba ou autres ! Le Living Theatre ne supportait pas
les saluts au point qu’il s’appliquait à les convertir
en agression à l’égard d’un public jugé
trop passif : alors la scène n’appelle pas au partage final,
mais souhaite instaurer plutôt une confrontation. Aujourd’hui,
seul Eugenio Barba ne sacrifie pas à l’ancienne coutume et
s’obstine à refuser les saluts. C’est d’une résistance
qu’il s’agit.
Les saluts comme ponctuation
Faut-il ou non les mettre en scène ? Strehler aimait le faire,
Vitez avouait « haïr » l’exercice. Deux familles,
deux rapports distincts à la question clé de la fin et de
la transition. Ceux qui mettent en scène les saluts, essentiellement,
ne s’accommodent pas de la netteté du point et souhaitent
poursuivre le spectacle au-delà de sa frontière. L’arrêt
n’a rien de brusque, le mouvement se continue grâce à
ces points de suspension que sont les saluts mis en scène. Chez
Strehler, dans Campiello par exemple, les acteurs ne donnaient
pas congé aux personnages et, ensemble, cherchaient à prolonger
le bonheur du spectacle comme une phrase qui aime retarder la fin explicite
pour se laisser mourir en douceur… C’est d’une autre
vision, plus morale, que se réclament ceux qui, comme Vitez, mettent
un terme au spectacle afin de stopper toute dérive sentimentale
et d’endiguer cette propension pour le legato que Barthes
assimilait à un symptôme de l’esthétique bourgeoise.
Penser les saluts comme un point c’est restaurer sans ménagement
l’autorité du réel et s’interdire l’incertitude
des points de suspension.
Hiérarchie et démocratie
Tout laisse supposer que l’esthétique romantique est à
l’origine de la hiérarchisation explicite qui accorde une
place de choix au protagoniste lors des saluts. Isolé, celui-ci
s’avance vers la salle qui acclame sa performance et ensuite, par
ordre décroissant, ses partenaires reviennent en respectant ainsi
la hiérarchie des rôles que les saluts confirment et confortent.
Cette pratique nuit à l’homogénéité
de l’ensemble, dit-on aujourd’hui !
L’apparition successive des interprètes fait place, en France,
à une approche démocratique soucieuse d’affirmer le
travail théâtral comme travail d’équipe. Désormais
le groupe se présente ensemble. Il se réclame d’une
vision collective que les saluts ne doivent pas contredire. Personne ne
se détache et, épaule contre épaule, les acteurs
font corps commun. Cette « démocratisation » au prix
de la communauté entraîne un effacement trop accusé
des individualités, et elle interdit au spectateur de varier ses
réactions au point qu’il déplore parfois l’absence,
comme on dit pour les élections, d’une « dose »
de personnalisation. On ne veut plus du spectateur - arbitre, mais du
public - partenaire. Si la hiérarchie dans les saluts gêne
la dimension collective du travail, la démocratisation «
égalitaire » entraîne le sacrifice des identités
artistiques. Deux logiques se confrontent ici, deux types d’équipe
aussi…
Voir des visages
Comment saluer au terme d’un spectacle avec masques ? Les comédiens
du Piccolo hésitèrent longtemps car, à la fin d’Arlequin,
d’abord ils sont revenus avec les masques sur le visage, ensuite,
pour corriger l’insatisfaction de cette première variante,
ils jetèrent leurs masques pour se montrer visages nus, sans qu’ils
soient satisfaits pour autant. La solution ultime consista dans la pose
du masque sur le front de chaque acteur qui se montrait tout en rappelant
le rôle qu’il avait interprété. Et comment oublier
l’extraordinaire découverte lors d’une version tardive
d’Arlequin, quand au moment des saluts seulement, nous découvrîmes
le visage de vieux Soleri parmi les jeunes élèves de l’école
du Piccolo. Ce que le spectacle avait occulté, les saluts le découvraient
!
Ariane Mnouchkine, après l’extraordinaire spectacle Tambours
sur la digue, selon son habitude, organisa des saluts de groupe,
mais nous regrettâmes la persistance de l’anonymat des acteurs
restés cachés sous le tulle qui dissimulait les visages.
On aurait aimé qu’ils accèdent à la lumière,
qu’ils se « dévoilent » en nous permettant ainsi
au moins des les « identifier » même si nos applaudissements
ne pouvaient pas les différencier. Les visages cachés, affirmation
trop volontariste d’un esprit collectif !
L’aveu d’une relation
Il n’y a plus, comme jadis, de posture répertoriée
pour les saluts. L’inclinaison varie, l’attitude corporelle
aussi, rien n’est préétabli. Cette liberté
entraîne une variation des postures, lisibles pour le spectateur
attentif. L’acteur révolté qui se résigne aux
saluts penche à peine la tête, d’autres s’avancent
et affrontent du regard le public… qu’est-ce qu’ils
sont explicites dans leur volonté de s’affranchir de ce qui
leur répugne, le salut comme preuve d’humilité ! Le
rituel leur déplaît et, en « artistes » obligés
de s’y contraindre, ils le montrent. Ils refusent l’échange
traditionnel : applaudissements contre courbettes. Certes, cela nous change
de la fausse joie qu’affichent des interprètes, au contraire,
trop serviles, soucieux d’instaurer un climat de bonne humeur propice
aux rappels multipliés.
Les saluts peuvent être des aveux. David Warrilow, au terme de la
Dernière bande, regagnait le plateau sans parvenir à
quitter tout à fait sa concentration. Il nous semblait être
ailleurs, ni de là-bas, ni d’ici… et seulement au bout
de quelques rappels il se retrouvait. Difficile chemin du retour à
soi. Dans sa posture, ni servile, ni rétive, les spectateurs reconnaissent
une identité comme lorsqu’au terme d’une représentation
la comédienne roumaine Liana Fulga se penchait jusqu’au sol
tandis que ses bras se dressaient pareils aux ailes d’une mouette
blessée.
L’ensemble reconstitué
Les saluts, à l’heure de la séparation, exaltent la
choralité de l’acte théâtral et le public perçoit
l’ampleur ou la pénurie d’une distribution.
Il surprend les équilibres des corps, les rapports entre les costumes,
les différences des chaussures. On saisit, comme pour un spectacle
de Strehler ou Chéreau, l’attention portée au détail
vestimentaire, à la nuance chromatique, à la séduction
des matières visibles dans leur entière complexité
lors des saluts. Ce qui durant le spectacle fut dissocié, en mouvement,
se réunit à la salle et s’offre à la salle
: la totalité des pièces du puzzle pour une fois réunies.
Regard conclusif sur cet ensemble reconstitué qu’une dernière
fois on évalue.
Lors des saluts, l’équipe, en principe, affirme la solidarité
de ses membres. Ils se serrent les mains, chacun perçoit la chaleur
de l’autre, ils offrent au public l’image de leur rassemblement.
Et pourtant, à regarder de près, les photos surtout, ici
et là se découvrent des réticences que même
le final n’efface pas car certains préfèrent rester
seuls dans le groupe, les bras serrés contre le corps, ne pas se
rallier à une communion qui n’est pas la leur. Il faut toujours
épier les saluts. Comme dans les polars, ils fournissent des détails
autrement imperceptibles.
Le spectateur captif
Les applaudissements prolongés entraînent des rappels où
il est agréable de retrouver la troupe chaque fois réunie
autrement, parfois le protagoniste au centre, parfois sur les marges.
Cette recomposition atteste d’une liberté intérieure
et d’une énergie ni canalisée, ni mise en scène.
Les applaudissements qui durent couronnent une réussite. Mais,
ces derniers temps, une stratégie pointe, elle cherche à
prolonger artificiellement les saluts par des lumières qui ne s’allument
pas et rendent captif le public. Il applaudit encore, mais sans en être
dupe : c’est d’une mendicité qu’il s’agit.
Les saluts, par-delà l’effervescence communautaire qu’ils
suscitent, permettent, on le remarque parfois, l’adresse secrète
en direction d’un ami ou d’un proche. Le comédien s’extrait
alors du groupe et personnalise son salut. Relation privilégiée
à un être de choix pour qui la représentation a pris
un sens plus que théâtral. La fiction arrêtée,
l’équipe abandonnée, le salut individuel est un aveu
assumé au cœur même de la collectivité. Comme
une dédicace secrète.
P.-S. : Un Révizor, récemment vu en Pologne,
était placé dans le contexte du communisme dur des années
60. À la fin, une fois le malentendu découvert et les notables
pris de panique, Jan Klata faisait venir sur le plateau un groupe de femmes
en noir qui, à la lumière des bougies, présentaient
les portraits des victimes du régime et, ensuite, tandis que les
acteurs saluaient en respectant les rituels du spectacle qui s’achève,
elles, pleureuses muettes, ne quittaient pas le fond de la scène.
Présence immobile, empreinte ineffaçable, deuil définitif.
Leur douleur perdurait au-delà du théâtre, et les
saluts ne la suspendait pas. Tache noire indélébile.
Georges BANU
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